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Full text of "Kiel et Tanger, 1895-1905, - La Republique française devant l'Europe"

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Hejiry    T?^esaw7îa    Gerrans 

Fellow  of  Worcester  Collège^  Oxford  1 

1882-1Ç21  ' 

Given  /oUn.\v.trs!tu.A£Torû.r\Tû.-l^.i.b.r.Qrij- 

2>  his  Wife  \ 


KIEL   ET    TANGER 


OUVRAGES  DU  MÊME  AUTEUR  : 

Jean  Moréas,  étude  littéraire.  Brochure. 

Le  Chemin  de  Paradis,  contes  philosophiques. 
1  vol. 

L'idée  de  la  décentralisation.  Brochure. 

Trois  idées  politiques,  Chateaubriand,  Michelet, 
Sainte-Beuve,   1  vol. 

Anthinea,  d'Athènes  à  Florence.  1  vol. 

L'Avenir  de  l'Litelligence.  Auguste  Comte,  le  Ro- 
mantisme féminin,  Mademoiselle  Monk.  1  vol. 

Les  Amants  de  Venise  {George  Sand  et  Musset). 
1  vol. 

Un  débat  nouveau  sur  la  République  et  la  décen- 
tralisation (en  collaboration  avec  MM.  Paul 
Boncour,  Joseph  Reinach,  Clemenceau,  Xavier 
de  Ricard,  Varenne,  Clémentel,  etc.). 

Libéralisme  et  libertés  :    démocratie  et   peuple. 

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Le  dilemme  de  Marc  Sangnier,  Essai  sur  la  démo- 
cratie religieuse.   1  vol. 
L'Enquête  sur  la  Monarchie  (1900-1909).  1  vol. 


EN  COLLABORATION  AVEC  H.  DUTRAIT-CROZON 
Si  le  coup  de  force  est  possible.  1  vol. 


r\  r 


CHARLES  MAURRAS 


KIEL  ET  TANGER 


1895-1905 


LA  RÉPUBLIQUE  FRANÇAISE 
DEVANT  L'EUROPE 


Ne  sois  donc  pas  de  mau- 
vaise foi  !  tu  sais  bien  que 
nous  n'en  avons  pas,  de 
politique  extérieure,  et  que 
nous  ne  pouvons  pas  en 
avoir. 

Anatole  France,  1897. 


PARIS 
NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE       ^ 

85,    RUE    DE    RENNES   (vi®)  CL^    /'    . 

1910        a:^/'A^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/kielettanger189500mauruoft 


A 
FRÉDÉRIC    AMOURETTI 

PATRIOTE  FRANÇAIS 

FÉDÉRALISTE  DE  PROVENCE 

ROYALISTE  DE  RAISON  ET  DE  TRADITION 

1863-1903 


A  L'AMI  DISPARU 

QUI  M'INITIAIT  A  LA  POLITIQUE  ÉTRANGÈRE 

A 

SON  ESPRIT 

A 

SA   MÉMOIRE 


AU  LIVRE  QU'IL  AURAIT  ECRIT 

A  L'ACTION  QU'IL  AURAIT  CONDUITE 

SI 

LE  DESTIN  DE  L'HOMME 

ET 

LA    COURSE    DES    CHOSES 

NE    S'ÉTAIENT    PAS    CONTRARIÉS 


NTRODUCTION 


Les  incidents  européens  de  1905  qui  ont 
déterminé  la  démission  de  M,  Delcassé  et  la 
crise  qui  dure  encore  ont  fourni  le  sujet  de 
commentaires  infinis.  Mais  personne  n'en 
tire  le  véritable  enseignement.  On  évite  d'en 
établir  les  causes  historiques.  On  ne  désigne 
pas  les  hommes,  les  partis  et  les  institutions 
qui  en  sont  responsables  chez  nous.  C'est 
pourquoi,  jusqu'ici,  tous  les  discours  tenus 
sur  ce  sujet  n'ont  servi  de  rien  au  pays. 

Ceux  qui  préfèrent  se  décharger  sur  les 
caprices  du  hasard  ou  sur  les  pièges  du  destin 
se  contentent  de  soupirer  :  —  C'est  Mouk- 
den!  Ils  entendent  par  là  tout  ramener  à 
ce  seul  fait,  d'ailleurs  certain,  que  la  défaite 
russe  en  Asie,  dégageant  l'Allemagne  sur 
la  Vistule,  nous  affaiblissait  sur  le  Rhin. 
M.  Rouvier  avait  des  larmes  dans  la  voix 
quand  il  produisait  cette  excuse  devant  la 
Chambre  :  il  était  président  du  Conseil 
depuis  quelques  mois  et  ministre  depuis  qua- 


VIII  INTRODUCTION 

tre  ans;  ce  n'était  pas  sa  faute,  c'était  la 
faute  de  Moukden. 

Des  esprits  passionnés,  et  toujours  prêts 
à  mettre  en  cause  les  personnes,  se  sont  bien 
rendu  compte  qu'il  ne  fallait  pas  s'exagérer 
l'excuse  de  Moukden;  mais,  en  la  rejetant, 
ils  ont  couvert  d'injures  M.  Delcassé  et  sont 
tombés  à  bras  raccourcis  sur  M.  Combes, 
M.  Jaurès,  ou  M.  Hervé,  qui,  du  reste,  ne 
se  sont  jamais  mieux  portés  que  depuis  ce 
déluge  de  violences  irréfléchies. 

Les  plus  philosophes  sont  allés  jusqu'à 
incriminer  la  politique  radicale  ou  socialiste, 
internationaliste  ou  pacifiste.  C'est  la  faute  de 
la  gauche,  crie  la  droite  à  satiété.  Et  le  cen- 
tre :  —  C'est  la  faute  à  la  gauche  extrême  ! 

Ces  dernières  explications,  les  seules  qui 
tiennent,  ne  manquent  pas  de  force  appa- 
rente. Un  ministère  de  vieux  républicains, 
ceux  qu'on  appelle  les  républicains  de  gau- 
che, et  de  la  plus  pure  tradition  gambettiste, 
se  trouvait  en  fonctions  lorsque  la  crise  a 
éclaté.  Mais,  quelles  que  soient  les  erreurs 
propres  de  ce  groupe,  et  que  l'on  voit  trop 
bien,  la  faute  principale  est  infiniment  plus 
ancienne. 

Cette  faute,  non  morale  mais  politique  et 
beaucoup    moins  personnelle   que  collective, 


INTRODUCTION  IX 

c'est  la  droite  républicaine  qui  l'a  commise,  il 
y  eut  tout  juste  dix  ans  en  1905,  à  l'époque 
où  la  gauche  en  supporta  le  plus  rude  eiïet. 
C'est  par  cette  droite  républicaine,  et  par  elle 
seule,  que  nous  avons  été  égarés  dès  1895  dans 
la  direction  des  impasses  ou  des  abîmes.  La 
cruelle  aventure  de  Tanger  demeure  un  phé- 
nomène incompréhensible  dès  que  l'on  oublie 
notre  histoire  intérieure  aux  temps  de  la 
grande  victoire  des  républicains  modérés,  les 
élections  de  1893,  les  présidences  de  Casi- 
mir-Périer  et  de  Félix  Faure,  Otez  cette  vic- 
toire et  la  qualité  des  vainqueurs,  ôtez  les 
grandes  espérances  qu'elle  conseilla,  les 
erreurs  de  conduite  qui  ne  pouvaient  man- 
quer d'en  naître,  et  vous  supprimerez  par  là 
même  un  mauvais  engagement  de  principe, 
lequel,  seul,  ou  à  peu  près  seul,  aura  permis  la 
série  des  déceptions  qui  nous  ont  été  infligées 
du  dehors,  depuis  le  désastre  de  Fachoda 
en  1898,  jusqu'à  cette  «  humiliation  sans 
précédent  »,  cette  «  chose  unique  dans  l'his- 
toire »  :  le  renversement  de  notre  ministre  des 
Affaires  étrangères  par  l'ordre  de  Guillaume, 
en  cette  «  année  infâme  »  de  1905. 

Un  examen  rapide,  étabUssant  les  véri- 
tables responsabilités,  n'accablera  ni  les 
hommes  ni  les  partis.  La  qualité  de  monar- 
chiste  oblige   à   garder   toujours   présente   à 


X  INTRODUCTION 

l'esprit  cette  forte  maxime  du  comte  de  Paris, 
que  «  les  institutions  ont  corrompu  les  hom- 
mes ».  Le  prince  parlait  des  voleurs  qui,  de 
son  temps,  commençaient  à  déshonorer  le 
Parlement.  Ce  sont,  ici,  d'honnêtes  gens,  ce 
sont  des  personnages  de  grand  mérite.  L'ins- 
titution les  a  plutôt  trompés  que  corrompus. 
On  se  demande  seulement  par  quelle  merveille 
elle  aura  su  leur  imposer  une  aussi  grossière 
illusion. 

Pouvaient-ils  vraiment  croire,  même  il  y 
a  quinze  ans,  qu'une  République  parlemen- 
taire changerait  de  nature  du  jour  qu'ils 
la  présideraient  ou  se  figuraient-ils  que  leurs 
grands  desseins  pohtiques  deviendraient  com- 
patibles avec  l'inertie  et  l'instabilité  de  la 
démocratie,  du  seul  fait  qu'ils  en  seraient  les 
ministres?  Etant  loyaux  républicains,  aucun 
d'entre  eux  ne  se  flattait  d'un  droit  person- 
nel et  spécial  à  régir  la  chose  publique.  Ils 
ne  comptaient  ni  sur  une  grâce  de  Dieu  ni 
sur  la  vertu  de  quelque  formulaire  mystique, 
étant  libres  penseurs  de  naissance  ou  de  pro- 
fession. Le  fait  de  résumer  ce  que  la  Répu- 
blique présentait  de  meilleur  leur  valait, 
par  surcroît,  la  haine  des  pires.  Ils  le  sa- 
vaient; ils  n'ignoraient  point  que  cela  com- 
pliquerait encore  leur  position  et  la  rendrait 


INTRODUCTION  XI 


plus  précaire  et  plus  incertaine  :  comment 
s'y  fiaient-ils? 

Ils  ne  s'y  fiaient  pas,  mais  n'en  couraient 
pas  moins  à  la  rencontre  de  tous  les  risques  : 
courageux  pour  leur  compte,  téméraires  pour 
leur  pays.  D'ailleurs,  aujourd'hui  même,  après 
l'expérience  faite,  ces  messieurs  sont  prêts  à 
recommencer  :  que  le  hasard  dune  élection 
leur  rende  la  chose  possible,  on  reverra  ces 
patriotes,  ces  hommes  d'ordre  conspirer  de 
nouveau  à  la  perte  de  la  patrie.  Aujourd'hui 
comme  hier  ils  n'hésiteront  pas  à  appliquer 
la  méthode  des  gouvernements  sérieux,  régu- 
liers, continués  et  stables  au  régime  qui  ne 
comporte  ni  sérieux,  ni  méthode,  ni  conti- 
nuité, ni  stabilité.  Ils  accepteront  un  certain 
statut  et  voudront  gouverner  par  la  vertu 
d'un  autre,  de  celui  même  qu'ils  auront  oublié 
d'établir. 

Si  cette  confiance,  évidemment  absurde  et 
folle,  n'implique  pas  quelque  chose  de  crimi- 
nel, le  lecteur  en  décidera. 

J'apporte,  quant  à  moi,  une  démonstration 
précise  de  cette  vérité  que  :  sept  ans  de  poli- 
lique  d'extrême- gauche,  les  sept  ans  de  révolu- 
tion qui  coururent  de  1898  à  1905,  firent  à  la 
patrie  française  un  tort  beaucoup  moins  déci- 


XII  INTRODUCTION 

sif  que  les  trois  années  de  République  conser- 
vatrice qui  allèrent  de  1895  à  1898.  En  se  don- 
nant à  elle-même  l'illusion  d'un  certain  ordre 
public  au  dedans  et  d'une  certaine  liberté 
d'action  au  dehors,  la  République  conserva- 
trice nous  a  perdus  :  c'est  elle  qui  nous  a 
placés  entre  l'Angleterre  et  l'Allemagne,  com- 
prenez entre  les  menaces  de  ruine  coloniale 
et  maritime  ou  le  risque  du  démembrement 
de  la  métropole. 

Ce  fait  d'histoire  constaté,  je  me  propose, 
en  second  lieu,  de  tirer  de  cette  leçon  un  aver- 
tissement pour  nos  concitoyens.  Toutes  les 
fois  qu'il  se  dessine  à  l'horizon  quelque  espé- 
rance ou  quelque  chance  de  réaction  conser- 
vatrice ou  patriotique,  le  rêve  d'une  Répu- 
blique modérée  reprend  faveur.  Ce  rêve  se 
présente  avec  les  apparences  de  la  sagesse. 
Des  réalistes  prétendus,  et  qui  se  croient 
pratiques  parce  qu'ils  ne  songent  qu'au  but 
immédiat,  qu'ils  manquent  toujours,  nous 
demandent  alors  d'avoir  pitié  d'un  pis-aller 
aussi  modeste,  et  le  proverbe  trivial  de  la 
grive  et  du  merle  ne  manque  pas  de  nous 
être  offert  à  cette  occasion.  Je  démontrerai, 
dans  ces  pages,  que  ce  merle  est  le  plus  fabu- 
leux des  oiseaux.  C'est  un  introuvable  phé- 
nix. Ce  qu'on  nous  propose  comme  «  une 
affaire  »  est  une  aventure  d'un   romantisme 


INTRODUCTION  XIII 

échevelé.  Il  n'y  a  pas  de  pire  escompteuse 
de  l'irréel  que  la  République  conservatrice. 
Il  n'existe  pas  de  chimère  radicale  ou  socia- 
liste, point  de  voyage  dans  la  Lune,  point 
d'itinéraire  au  pays  de  Tendre  et  d'Utopie 
qui  suppose  réalisées  un  aussi  grand  nombre 
de  conditions  irréelles  et  d'ailleurs  irréalisa- 
bles. Les  vastes  entreprises  auxquelles  serait 
forcément  condamné,  à  peine  maître  du  pou- 
voir, tout  parti  républicain  patriote,  modéré 
et  conservateur,  ne  fonderaient  sur  rien,  ne 
poseraient  sur  rien,  et,  faute  d'un  appui, 
aboutiraient  nécessairement  à  des  chutes  nou- 
velles,  mais    beaucoup   plus   profondes. 

La  profonde  erreur  de  1895  fut  commise 
assez  innocemment  pour  que,  le  dégât  re- 
connu, on  garde  le  moyen  d'en  plaindre  les  au- 
teurs. Quinze  ans  plus  tard,  ni  la  pitié  ni  la 
clémence,  ni  l'excuse,  ne  sont  possibles.  Après 
la  faute  immense  dont  nous  subissons  encore 
les  contre-coups,  toute  épreuve  de  même 
genre  ferait  honte  à  l'esprit  politique  de  notre 
race.  Tout  désir,  toute  tentative  de  refaire 
la  République  modérée  et  conservatrice  doit 
se  juger  à  la  clarté  de  la  faute  ancienne  et 
de  sa  leçon.  Non  seulement  il  ne  vaut  pas 
la  peine  de  désirer  une  pareille  République, 
mais  il  importe  de  la  haïr  comme  le  plus 
dangereux  des  pièges  tendus  à  la  France  par 


XIV  INTRODUCTION 

nos  ennemis  du  dehors  et  du  dedans.  Son  rêve 
peut  flatter  l'imagination  par  un  air  résigné 
et  conciliateur.  Mais  ce  n'est  rien  qu'un  rêve, 
médiocre  en  lui-même  et,  par  ses  consé- 
quences, fou.  Personne  n'a  le  droit  d'exposer 
la  patrie  pour  un  conte  bleu.  Il  faut  que 
les  Français  puissent  s'en  rendre  compte. 
Disons-le  leur,  et  rudement,  pour  qu'on 
ne  les  voie  plus  s'asseoir  ni  hésiter  à  ce 
carrefour  de  l'action. 

Quelque  abrupt  que  soit  le  sentier  que  nous 
découvre  la  vérité  politique,  il  reste  le  seul 
praticable.  Quelque  plane  et  aisée  qu'appa- 
raisse l'erreur,  elle  conduit  en  un  endroit  d'où 
il  faut  rebrousser  chemin.  Ceux  qui  se  repré- 
sentent clairement  et  d'avance  cette  nécessité, 
ceux  qui  calculent  les  conséquences  de  leur 
départ,  ceux  qui  savent  que,  si  la  couleur  de 
Demain  reste  mystérieuse,  une  chose  est 
pourtant  certaine,  à  savoir  que  Demain  luira, 
ceux-là  trouveront  plus  pratique  d'éviter  et 
d'économiser  les  pas  dangereux.  Prévoyants, 
ils  s'efforceront  de  se  mettre  en  route  sans 
manquer  à  ce  très  petit  nombre  d'indications 
rationnelles  que  l'on  appelle  les  vérités  de 
principe  et  qui  renseignent  le  passant  à  la 
manière  d'écriteaux  dans  un  bois  épais  : 
—  «  Possibilité  de  passer  par  là.  Impossibi- 
lité de  passer  par  ici...  »  Cela  ne  veut  point 


INTRODL'CTION  XV 

dire  qu'il  suffise  d'enfiler  un  bon  chemin  pour 
atteindre  le  but,  car  il  y  faut  encore  des 
jambes,  du  cœur  et  des  yeux,  mais  cela  cer- 
tifie que  les  meilleures  jambes  du  monde,  les 
plus  beaux  yeux,  les  plus  grands  cœurs  ne 
peuvent  empêcher  une  direction  fausse  de 
manquer  le  but  désiré,  ni  un  mauvais  che- 
min de  mener  contre  un  mur  à  pic  ou  de 
déboucher  sur  le  précipice. 

C'est  une  vérité  générale  que  la  politique 
extérieure  est  interdite  à  notre  État  républi- 
cain. C'en  est  une  autre  que  la  Nation  fran- 
çaise ne  saurait  se  passer  de  manœuvrer  à 
l'extérieur.  De  ces  deux  principes,  il  résulte 
que  la  France  républicaine,  aussi  longtemps 
qu'elle  sera  et  républicaine  et  française, 
quels  que  puissent  être  les  talents  ou  les 
intentions  de  son  personnel  dirigeant,  demeu- 
rera condamnée  à  des  manœuvres  gauches, 
énervantes  et  plus  que  dangereuses  pour  l'inté- 
grité du  pays  et  l'indépendance  des  habi- 
tants. Le  démembrement  est  au  bout. 

Un  passant  distrait  peut  sourire  d'énoncés 
aussi  généraux.  Mais  le  citoyen  réfléchi  se 
rappellera  qu'un  principe  général  représente 
le  plus  grand  nombre  des  réalités  particu- 
lières à  leur  plus  haut  degré  de  simplifica- 
tion :  l'expérience  historique  et  géographique 
s'y    trouve    concentrée    dans    une    formule 


XVI  INTRODUCTION 

suprême,  comme  un  or  qui  figure  toutes  les 
parcelles  de  sa  monnaie.  On  peut  avoir  raison 
sans  principe  en  un  cas  sur  cent;  avec  les 
principes,  on  a  raison  dans  cent  cas  contre 
un.  Plus  quelque  principe  établi  est  général, 
moins  il  est  éloigné  de  nous;  plus  c'est  un 
être  familier  auquel  nous  aurons  des  chances 
d'avoir  affaire.  Mais  aussi  plus  il  a  de  chan- 
ces de  s'appliquer  aux  faits  quotidiens,  plus 
il  est  digne  d'attention  et  d'obéissance. 

La  haute  abstraction  dont  je  supplie  nos 
concitoyens  de  se  pénétrer  avant  toute  chose 
est  établie  par  l'exemple  des  diverses  nations, 
et  de  la  nôtre  même.  La  République  de  Polo- 
gne et  la  République  athénienne,  notre  expé- 
rience de  1871  et  notre  expérience  de  1895 
en  seront  d'éternels  témoins  :  il  n'y  a  pas  de 
bonne  République  démocratique.  Parlemen- 
taire ou  plébiscitaire,  radicale  ou  modérée, 
«  les  deux  se  valent  »,  comme  le  duc  Albert 
de  Broglie  disait  si  bien  ! 

Cette  maxime,  reconnue,  comprise  et  obéie 
sauverait  la  France.  Si  les  Français  la  mé- 
connaissent, sa  vérité  n'en  sera  aucunement 
altérée,  mais  elle  entraînera  la  disparition  de 
la  France.  Les  républicains  patriotes  peuvent 
choisir  :  la  République  ou  la  patrie? 


PREMIÈRE   PARTIE 


L'ERREUR 


DES 


RÉPUBLICAINS  MODÉRÉS 

(1895-1898) 


Nous  faisons  de  la  poli- 
tique monarchique  sans 
monarchie... 

Le  Comte  de  *** 


L'AVÈNEMENT   DES   MODÉRÉS 


L'avènement  des  républicains  modérés  suppo- 
sait la  défaite  du  boulangisme  (1889),  le  rallie- 
ment des  catholiques  (1890),  les  menaces,  puis  les 
attentats  anarchistes  (1892,  1893,  1894),  la  révé- 
lation de  l'esprit  nouveau  par  Eugène  Spul- 
ler  ^  l'assassinat  du  président  Carnot,  l'élection 
«réactionnaire»  de  Jean  Casimir-Périer  (1894-1895), 
enfin  l'avènement  de  Félix  Faure  à  la  présidence. 
On  se  souvient  que  Félix  Faure  fut  élu  sur  la 
désignation  explicite  de  Mgr  le  duc  d'Orléans  :  la 
lettre  du  prince  au  président  de  la  droite  sénato- 
riale, M.  Buffet  père,  faisait  écrire  à  Joseph  Rei- 
nach  :  «  Je  dis  qu'il  y  a  là  quelqu'un.  « 

La  suite  de  ces  événements  dénote  le  progrès 
régulier  de  certaines  idées  de  droite.  Tout  au 
début,  la  grande  pensée  de  M.  Gonstans  avait  été 
de  gouverner  avec  «  les  gens  bien  ».  Elle  se  réali- 

1  Le  3  mars  1894,  M.  Spuller,  alors  ministre  des  Cultes, 
vint  célébrer  à  la  tribune  de  la  Chambre  un  «  esprit  nou- 
veau de  tolérance,  de  bon  sens,  de  justice,  de  charité  », 
qui  animerait  désormais  «  le  gouvernement  de  la  Répu- 
blique dans  les  questions  religieuses  ».  Il  fut  approuvé  par 
315  voix  contre  191.  Ces  dernières  étaient  d'ailleurs  le» 
seules  à  savoir  ce  qu'elles  voulaient. 


4  KIEL  ET  TANGER 

sait  à  vue  d'oeil.  Les  républicains  se  rangeaient. 
Leur  meilleur  historien  fait  dire  à  un  préfet  juif 
de  cette  période  que  le  gouvernement  se  préoccu- 
pait à' aiguiller  l'esprit  public  vers  une  certaine 
distinction  de  goûts  et  de  manières  ^.  Ce  détail 
d'attitude  et  d'équipement  exprime  en  perfection 
la  tendance  de  l'heure.  On  allait  à  un  régime 
aristocratique. 

On  n'y  allait  point  sans  combat,  la  lueur  des 
bombes  révolutionnaires  l'atteste.  Ces  cinq  an- 
nées parlementaires  présentent  une  série  d'actions 
radicales  et  de  réactions  modérées,  menées  les 
premières  par  MM.  Bourgeois,  Pe3i:ral,  Burdeau, 
les  autres  par  M'M.  Ribot  et  Charles  Dupuy,  sou- 
vent au  sein  des  mêmes  cabinets,  dits  cabinets  de 
concentration  républicaine.  L'alliance  russe  se  des- 
sinait, et  cet  événement  diplomatique  plein  de 
promesses  faisait  pencher  la  balance  du  côté  de 
l'Ordre.  Si,  d'ailleurs,  les  outrances  de  la  prédica- 
tion anarchiste  avaient  été  écoutées  avec  complai- 
sance, la  propagande  par  le  fait  selon  Ravachol, 
Vaillant,  Emile  Henry  et  Caserio  détermina  des 
paniques  dont  l'opinion  la  plus  modérée  pro- 
fita. On  eut  des  ministres  à  poigne.  Leur  action 
était  faite  pour  les  user  rapidement,  mais  l'œuvre 
subsistait.  En  sorte  que  les  «  gens  bien  »,  se  trou- 
vant rassurés,  prirent  le  courage  d'oser  des  rêves 
d'avenir. 

Il  m'a  été  parlé,  et  il  m'est  arrivé  quelquefois 

1  Anatole  France  i  Histoire  coniemooraine. 


l'avènement  des  modérés  5 

de  parler  moi-même  d'un  très  vague  «  complot 
royaliste  »  qui  aurait  été  ébauché  vers  le  même 
temps.  Il  consista  probablement  en  de  simples 
conversations.  La  date  peut  en  être  placée  aux 
premiers  mois  de  1896.  Le  public  témoignait  de 
sa  crainte  de  l'impôt  sur  le  revenu,  et,  les  minis- 
tres s'étonnant  de  voir  la  Russie  les  pousser  de 
plus  en  plus  à  se  rapprocher  de  Berlin,  quelques 
hommes  politiques  très  républicains  d'origine, 
dont  j'ai  bien  oublié  les  noms,  se  demandèrent 
si  le  moment  n'était  pas  venu  de  réaliser,  comme 
on  dit  en  Bourse,  c'est-à-dire  de  convertir  en  des 
valeurs  certaines,  en  des  institutions  stables,  ré- 
sistantes, définitives,  les  avantages  de  la  poli- 
tique modérée  suivie  jusque-là  :  il  devenait  trop 
évident  qu'on  allait  se  trouver  aux  prises  avec 
de  sérieuses  difficultés.  Ne  valait-il  pas  mieux 
éviter  ou  réduire  ces  difficultés  à  l'avance  en  en 
supprimant  les  facteurs,  l'occasion  et  le  terrain 
même?  Le  moyen  le  plus  sûr  de  garantir  et  de 
fonder  à  tout  jamais  la  politique  modérée  n'était-il 
pas,  dès  lors,  de  renverser  la  République  et  d'éta- 
blir la  Monarchie? 

Cette  question  hantait  et  tentait  des  esprits  sur 
lesquels  j'ai  été  renseigné  de  première  source. 

Cette  tentation  ne  doit  pas  paraître  incroyable. 
Ne  serait-ce  que  pour  l'honneur  de  ce  pays,  l'on 
se  réjouirait  qu'il  se  fût  trouvé,  en  effet,  dans  les 
conseils  supérieurs  du  gouvernement  ou  les  alen- 
tours du  pouvoir,  beaucoup  d'hommes  assez  sen- 
sés, assez  sérieux,  assez  pratiques  pour  avoir  conçu, 


b  KIEL  ET  TANGER 

dès  cette  époque,  ce  projet.  C'était  l'heure,  c'était 
l'instant  :  il  fallait  se  garder  de  les  laisser  passer. 
On  pouvait  encore  assurer  à  l'État  conservateur 
le  moyen  de  durer  et  la  force  de  s'ordonner.  Les 
modérés  avaient  le  choix  :  réaliser,  ou  s'exposer 
à  de  cruelles  aventures  sur  la  face  mobile  du 
régime  électif  et  des  gouvernements  d'opinion. 

Ils  choisirent  le  risque.  On  ne  fit  pas  un  roi. 
Il  ne  sortit  qu'un  ministère  de  ce  puissant  effort 
d'imagination.  Ce  fut,  il  est  vrai,  le  ministère 
modèle  :  ministère  homogène,  ministère  sans  ra- 
dicaux, animé,  disait-on,  d'un  esprit  unique,  inca- 
pable de  tiraillement  et  de  dissension.  Les  dix- 
huit  premiers  mois  de  ce  ministère  Méline  ont 
d'ailleurs  mérité  d'être  appelés  la  fleur  de  la  pré- 
sidence de  M.  Faure. 

On  y  verra  aussi  la  fleur  ou  plutôt  la  semence 
des  périls  qui  depuis  ont  serré  le  pays  de  si 
près  ! 

Mais  les  contemporains  affichaient  une  magni- 
fique assurance.  Oui,  bien  des  ruines  étaient  faites; 
les  sujets  d'inquiétude  étaient  nombreux  :  on  ne 
s'aveuglait  pas  sur  les  éléments  qui  se  coalisaient 
contre  la  société  et  contre  la  France;  mais,  comme 
aucune  agitation  n'annonçait  encore  une  cata- 
strophe prochaine,  on  tirait  gloire  et  gloriole  de 
toutes  les  apparences  contraires;  satisfait  des  de- 
hors, ébloui  des  effets,  on  traitait  d'importun  qui 
s'occupait  des  causes.  Ainsi,  pouvait-on  prendre 
pour  la  paix  sociale  de  fuyantes  clartés  de  con- 
corde   civile.    On  avait   une  armée,   on    croyait 


l'avènement  des  modérés  7 

avoir  une  flotte,  on  venait  de  signer    une  belle 
alliance  :  sécurité,  donc  sûreté. 

Par  le  poids  de  cette  fortune,  par  ce  mirage  du 
bonheur  inattendu,  notre  audace  naissante  devait 
tourner  les  têtes  vers  l'action  au  dehors,  et  notre 
pied  glissait  du  côté  de  la  pente  de  l'erreur  que 
nous  expions.  Quand  le  ministre  des  Affaires 
étrangères  imagina  de  concevoir  une  vaste  com- 
binaison politique,  il  ne  rechercha  point  si  ce 
grand  luxe,  très  permis  à  l'empire  allemand  et 
même  au  royaume  de  Grèce,  était  bien  accessible 
à  la  République  française.  Cependant,  jusque-là, 
elle-même  en  avait  douté. 


II 


AVANT    1895    :  «  POINT  D'AFFAIRES 
AUCUN   SYSTÈME 


Avant  1895,  la  tradition  du  quai  d'Orsay  était 
un  peu  basse  et  assez  facile  :  tous  les  ministres 
y  recommandaient  uniformément  aux  sous-or- 
dres de  ne  «  point  »  leur  faire  d'  «  affaires  ».  — 
«  Politique  de  réserve  et  d'expectative  »,  a  dit 
le  colonel  Marchand  dans  l'un  des  beaux  articles 
qu'il  a  publiés  dans  V Éclair  sur  nos  alliances.  Le 
mot  «  politique  »  est  de  trop.  La  politique  ne 
peut  être  confondue  avec  l'administration,  la 
politique  ne  se  réduit  pas  à  expédier  les  affaires 
courantes  dans  le  continuel  effroi  d'en  voir 
émerger  de  nouvelles. 

Et  d'abord,  après  Mac-Mahon,  la  grande  affaire, 
la  préparation  de  la  Revanche,  à  laquelle  le  pays 
entier  se  croyait  fermement  exercé  et  conduit, 
avait  été  rayée  du  programme  réel.  Les  monar- 
chistes de  l'Assemblée  nationale  n'avaient  signé  la 
paix  de  Francfort  qu'avec  cette  arrière-pensée  de 
reprendre  par  force  ce  que  la  force  avait  ravi.  Mais, 
dès  1871,  Grévy  avait  déclaré  à  Scheurer-Kestner, 
alors  député  de  Thann  :  «  Il  ne  faut  pas  que  la 
France  songe  à  la  guerre;  il  faut  qu'elle  accepte 


AVANT  1895  :  «  POINT  d'affaires  »  9 

le  fait  accompli;  il  faut  qu'elle  renonce  à  l'Al- 
sace. »  Grévy  ajoutait  :  «  N'en  croyez  pas  les  fous 
qui  vous  disent  le  contraire  ^...  »  Après  la  vic- 
toire du  parti,  la  politique  de  Grévy  s'imposa  en 
fait;  les  «  fous  «eux-mêmes,  c'est-à-dire  Gambetta 
et  ses  amis  cessèrent  de  conseiller  sérieusement 
«  le  contraire  «;  s'ils  continuaient  d'en  parler, 
ils  y  pensaient  si  peu  qu'ils  nouaient  d'obscures 
intrigues  avec  M.  de  Bismarck  -.  Il  en  résultait  à 
Berlin  une  sorte  de  protectorat  qui  pesa  lourde- 
ment sur  nous. 

A  la  volonté  agissante  du  Chancelier  corres- 
pondait chez  nous  la  volonté  de  céder,  de  nous 
laisser  mener,  de  ne  jamais  soulever  de  complica- 

1  Souvenirs  de  Scheurer-Keslner.  On  trouvera  le  texte  de 
la  conversation  à  l'appendice  I. 

2  Voyez,  sur  ce  sujet,  la  République  de  Bismarck,  par 
Marie  de  Roux  et  Jacques  Bainville  (Brochure  parue  à 
la  Gazelle  de  France,  Paris,  1905),  et  Bismarck  et  la  France, 
de  Jacques  Bainville,  1  vol.  à  la  Nouvelle  Librairie 
Nationale,  1907.  —  Au  surplus,  l'examen  des  budgets  de 
la  Guerre  permet  de  saisir  les  intentions  et  les  arrière-pen- 
sées dans  les  actes.  D'après  les  chiffres  donnés  par  M.  Klotz, 
rapporteur  du  budget  de  la  Guerre  en  1906,  le  budget  de 
préparation  nationale  à  la  guerre,  constructions  neuves  et 
approvisionnements  de  réserves  (3"  section  du  budget  du 
département),  s'est  mis  à  décroître  rapidement  à  parlir  de 
1881.  «  De  près  du  double  des  dépenses  similaires  alleman- 
des en  1881  »  (145  millions  contre  80  en  Allemagne),  "  elles 
tombent  à  moins  d'un  cinquième  en  1905  »,  c'est-à-dire  à 
27  millions  contre  137  millions  en  Allemagne.  Cette  date 
de  1881  est  celle  de  la  deuxième  législature  républicaine. 
Elle  marque  des  élections  triomphales  et  raffermissement 
du  pouvoir  de  Grévy  et  de  Gambetta.  J'extrais  ces  indi- 
cations et  ces  renvois  d'un  article  du  général  Langlois  au 
Temps  du  26  février  1906. 


10  KIEL  ET  TANGER 

lions.  Cette  volonté  toute  négative  que  se  trans- 
mirent nos  diplomates  aida  Bismarck  à  les  jeter 
dans  la  politique  coloniale.  On  désirait  nous  éloi- 
gner des  conseils  de  l'Europe,  au  moment  même 
où  nos  gouvernants  se  montraient  scrupuleuse- 
ment attentifs  à  n'y  plus  rentrer  :  pour  donner 
pleine  satisfaction  à  ce  bel  accord,  il  suffisait  de 
faire  miroiter  aux  yeux  de  l'électeur  ou  du  par- 
lementaire français  l'image  de  quelques  «  bons 
coups  »  à  frapper  sans  risque.  La  Tunisie  en 
parut  un.  L' Indo-Chine  en  parut  un  autre.  Cepen- 
dant, notre  empire  colonial,  dit  M.  Lockroy, 
«  ne  recèle  pas  les  richesses  qu'on  lui  attribue  ^  «. 
Quand  il  nous  faisait  généreusement  ces  présents 
discutables,  le  prince  de  Bismarck  comptait  bien 
que  la  Tunisie  nous  créerait  de  longues  diffi- 
cultés avec  l'Italie,  si  déjà  il  ne  méditait  de  nous 
lancer  obliquement  contre  l'Angleterre.  Peut-être 
aussi  calcula-t-il  que,  la  mise  en  valeur  de  l'Indo- 
Chine  devant  coûter  très  cher,  il  serait  temps 
de  s'approprier  le  domaine  quand  les  trésors  fran- 
çais l'auraient  engraissé  et  rendu  moins  impro- 
ductif. Nos  gains,  s'il  y  eut  gain,  étaient  accom- 
pagnés, au  même  instant,  de  graves  déchets.  «  Les 
marchés   du   Levant,   de   la   Méditerranée   et   de 


1  Lockroy  :  La  Défense  navale.  —  Sur  les  origines  bis- 
marckiennes  de  notre  politique  coloniale  et  les  premiers 
budgets  du  ministère  des  Colonies,  on  peut  aussi  consulter 
le  substantiel  opuscule  du  Comte  de  Chaudordy  :  Considé- 
rations sur  la  polilique  extérieure  et  coloniale  de  la  France, 
1897. 


AVANT  1895  :  «  POINT  d'affaires  »         11 

l'Amérique  nous  ont  été  disputés,  puis  peu  après 
enlevés  »,  confesse  M.  Lockroy.  Nous  perdions 
des  terres  françaises  :  l'Egypte,  la  Syrie  !  Pertes 
sèches,  alors  que  les  bénéfices  nouveaux,  loin 
d'être  nets,  étaient  onéreux  pour  le  présent  et 
pour  l'avenir  bien  précaires.  L'unique  avantage 
en  aura  été  d'exercer  l'activité  de  la  nation.  La 
politique  coloniale  nous  forma  des  hommes,  ad- 
ministrateurs et  soldats.  On  murmurait  en  outre 
que,  en  mettant  la  chose  au  pis,  elle  fournirait  la 
menue  monnaie  des  échanges  européens,  quand 
s'ouvrirait,  le  plus  tard  possible,  la  succession 
d'un  vieil  empereur... 

Ces  lieux  communs  de  l'éloquence  gambettiste 
ou  de  l'intrigue  ferryste  étaient  surtout  des  for- 
mules d'excuse  destinées  à  masquer  l'incertitude 
ou  la  versatilité  des  desseins.  Nos  expéditions  co- 
loniales doivent  être  comprises  comme  des  déri- 
vatifs allemands,  acceptés  par  notre  Gouverne- 
ment en  vue  d'entreprises  financières  profitables 
à  ses  amis.  Nul  plan  d'ensemble.  On  travaillait 
au  petit  bonheur,  avançant,  reculant,  sans  sys- 
tème tracé,  ni  choix  défini,  sans  avoir  voulu,  sans 
même  avoir  su,  mais  (il  convient  aussi  de  le 
reconnaître)  en  parfaite  conformité  avec  l'esprit 
des  institutions.  La  nolonté  diplomatique  de  ce 
gouvernement  se  compose  avec  l'intérêt  supérieur 
de  la  République  et  la  condition  même  de  sa 
durée. 

L'instinct  des  vieux  routiers  de  la  Défense  na- 
tionale et  des  363  ne  les  trompait  donc  point  en 


12  KIEL  ET  TANGER 

ce  sens.  Trop  heureux  de  rester,  de  vivre  et  de 
durer,  se  félicitant  d'avoir  les  mains  libres  pour 
organiser  au  dedans  ce  que  le  naïf  Scheurer- 
Kestner  appelait  assez  bien  «  la  lutte  '  »,  ce 
qu'on  pourrait  nommer  encore  mieux  la  petite 
guerre  civile,  c'est-à-dire  le  jeu  électoral  et  par- 
lementaire, ils  sentaient  admirablement  combien, 
en  politique  extérieure,  une  vraie  démocratie,  bien 
républicaine,  demeure  dépourvue  de  la  continuité 
et  de  l'esprit  de  suite  qui  permet  aux  aristocra- 
ties et  aux  monarchies  de  se  marquer  un  but  politi- 
que, puis  de  l'atteindre,  lentement  ou  rapidement, 
par  la  constance  de  leurs  actions  successives  et  la 
convergence  des  services  coexistants.  Nos  vieux 
républicains  furent  dociles  à  la  nature  de  leur 
régime  :  ils  se  résignèrent  aisément  au  défaut 
dont  ils  recueillaient  le  profit.  Capituler,  s'éclipser 
et  faire  les  morts  leur  coûta  d'autant  moins  qu'ils 
étaient  naturellement  modestes  pour  leur  pays, 
auquel  un  grand  nombre  d'entre  eux  ne  tenaient 
que  de  loin  :  Génois,  Badois,  Anglais  ou  Juifs. 

L'inertie  devint  le  grand  art.  Ne  rien  prétendre, 
ne  rien  projeter,  a  été  la  prudente  règle  de  leur 
conduite.  Sagesse  à  ras  de  terre,  inattaquable  en 
fait.  De  M,  Waddington  à  M.  Develle,  de  Ghalle- 
mel-Lacour  et  Barthélemy-Saint-Hilaire  à  M.  de 
Freycinet,  tous,  —  les  simples  et  les  subtils,  les 
ignares  et  les  doctes,  les  niais  et  les  malins,  —  se 

1  «  En  présence  des  menées  royalistes,  il  importait  au 
parti  républicain  de  s'organiser  pour  la  lutte.  »  Souvenirs, 
p.  265. 


AVANT  1895  :  «  POINT  d'affaires  »        13 

soumirent  à  la  maxime  éminemment  juste  qu'on 
doit  s'abstenir  d'essayer  ce  qu'on  n'est  point  capable 
de  réussir.  Un  système  diplomatique  quelconque, 
un  plan  général  d'action  en  Europe  ou  ailleurs, 
requérait  d'abord  l'unité  et  la  stabilité,  qui 
n'étaient  pas  dans  leurs  moyens;  puis  le  secret  qui 
leur  échappait  également;  la  possibilité  de  prendre 
l'ofïensive  à  un  moment  donné,  de  supporter  sans 
révolution  une  défaite  ou  une  victoire,  ce  qui  leur 
faisait  de  même  défaut.  Cela  étant  ou  plutôt  rien 
de  cela  n'étant,  mieux  valait  se  croiser  les  bras. 
Si  l'on  se  résignait  à  perdre  sur  ce  que  les  rivaux 
gagneraient  dans  le  même  laps  de  temps,  du 
moins  se  trouvait-on  gardé  provisoirement  contre 
les  risques  d'une  fausse  manœuvre.  On  pouvait 
bien  être  enferré,  mais  on  ne  se  jetait  toujours 
pas  sur  le  fer. 

Ceux  qui  ont  inventé  cette  humble  sagesse 
n'ont  pas  à  en  être  trop  fiers.  Comme  il  ne  suffit 
pas  de  vouloir  être  en  paix  pour  ne  jamais  avoir 
de  guerre,  il  ne  saurait  suffire  de  se  montrer  pares- 
seux et  incohérent  pour  s'épargner  la  peine  de  mar- 
cher, et  de  marcher  droit  :  à  défaut  d'une  direc- 
tion nationale,  conçue  chez  nous  et  dans  notre 
intérêt,  nous  continuions  à  recevoir  de  Bismarck 
des  directions  systématiques,  qui  ne  manquaient 
ni  d'étroitesse,  ni  de  constance,  ni  de  dureté. 
Un  ambassadeur  d'Angleterre,  lord  Lyons,  disait 
en  1887  ^  :  «  Il  est  inutile  de  causer  à  Paris,  puisque 

1  Comte  de  Chaudordy  t  La  France  en  1889,  p.  230.  Le 


14  KIEL  ET  TANGER 

la  France  a  confié  toutes  ses  affaires  au  Gouverne- 
ment prussien.  »  Pour  causer  avec  nous,  il  fallait 
passer  par  Berlin,  c'était  l'opinion  courante  en 
Europe,  aucun  de  nos  divers  ministres  des  Affaires 
étrangères  ne  l'a  ignoré. 

comte  de  Chaudordy,  diplomate  de  carrière,  ancien  délé- 
gué aux  Affaires  étrangères  à  Tours  pendant  la  guerre 
de  1870,  paraît  avoir  recueilli  directement  ce  propos  de  la 
bouche  de  lord  Lyons. 


III 

L'ALLIANCE  RUSSE 


Pourtant,  ni  les  premières  expéditions  en  Asie 
et  en  Afrique,  où  nous  entraîna  le  Gouvernement, 
ni  même  la  défaite  de  Boulanger,  n'avaient  éloi- 
gné des  mémoires  françaises  le  souvenir  de  l'Al- 
sace et  de  la  Lorraine.  Patriotes  et  boulangistes 
avaient  passionnément  souhaité  l'alliance  russe, 
parce  qu'ils  supposaient  que  la  Russie  nous  four- 
nirait enfin  l'occasion  de  reparaître  sur  le  Rhin. 
Mais  les  vainqueurs  du  boulangisme  avaient  aussi 
un  intérêt  à  conclure  cette  alliance  à  condition 
de  la  dégager  du  sens  guerrier  que  lui  donnait  le 
pays.  On  leur  fit  savoir  ou  comprendre  que  l'état 
d'esprit  de  Saint-Pétersbourg  correspondait  à  leur 
volonté  de  paix  absolue. 

L'intérêt  de  la  Russie,  déjà  manifesté  en  1875, 
était  bien  de  ne  pas  nous  laisser  attaquer  par 
l'Allemagne.  Mais,  déjà  écartée  par  Bismarck  de 
Constantinople,  repoussée  comme  nous  du  centre 
de  l'Europe  vers  les  confins  du  monde,  la  Russie 
ne  voyait  plus  dans  l'Allemagne  ni  l'ennemie  hé- 
réditaire, ni  l'ennemie  de  circonstance.  Tout  au 
plus  si  une  offensive  résolue  de  la  France  aurait 
pu    entraîner    la    sienne.    Germanisée   jusqu'aux 


16  KIEL  ET  TANGER 

moelles,  gouvernée  par  des  Allemands,  la  Russie 
n'aurait  pas  rompu  la  première  avec  Berlin.  L'an- 
tigermanisme  a  été  pour  nos  alliés  un  sentiment, 
mais,  s'il  régna  chez  eux,  ce  ne  fut  pas  sur  eux. 

Dans  ces  conditions,  le  vieux  parti  républicain 
s'accommodait  fort  bien  de  l'alliance  russe  ^, 
car  elle  respectait  l'article  fondamental  de  sa  poli- 
tique. Le  «  Point  d'affaires  »  étant  assuré,  on  ber- 
nait les  chauvins  en  se  fortifiant  de  leur  adhé- 
sion ingénue.  C'étaient  deux  profits  en  un  seul. 

A  quoi  bon  s'en  cacher?  Dans  la  mesure  très 
étroite  où  un  simple  écrivain,  qui  ne  se  soucie 
pas  d'usurper,  peut  donner  son  avis  sur  une 
affaire  d'État  dont  il  n'a  pas  en  main  les  pièces, 
il  est  permis  de  regretter  les  conditions  dans 
lesquelles  cette  alliance  disproportionnée  a  été 
conclue. 

Le  plus  imposant  des  deux  alliés  n'était  pas 
le    plus    éclairé,    et   notre    infériorité    manifeste 


ICe  n'est  certainement  pas  à  la  guerre  que  pouvait  songer 
M.  Freycinet  dès  les  débuts  de  l'alliance  russe  :  c'est  le 
simple  maintien  de  la  paix  qu'il  en  espéra.  Le  10  septem- 
bre 1891,  au  déjeuner  militaire  de  Vandeuvres,  après  les 
premières  grandes  manœuvres  d'armée,  il  jetait  sur  les  effu- 
sions du  chauvinisme  exalté  cette  douche  froide  !  «  Per- 
sonne ne  doule  que  nous  soyons  forts;  nous  prouverons 
que  nous  sommes  sages.  Nous  saurons  garder  dans  une 
SITUATION  NOUVELLE  le  colme,  la  dignité,  la  mesure  qui, 
aux  mauvais  fours,  ont  préparé  notre  relèvement.  »  (Il  est 
bon  de  noter  que  ce  document  fut  cité  par  M.  Maurice 
Sarraut,  répondant  à  Jaurès  dans  l'Humanité  du  22  octo- 
bre 1905,  pour  établir  combien  M.  Delcassé  s'était  tenu 
éloigné  de  l'idée  de  Revanche.) 


l'alliance  russe  17 

quant  à  la  masse  n'était  pas  compensée  par  une 
organisation  qui  permît  de  tirer  avantage  de  nos 
biens  naturels  :  traditions,  culture,  lumières.  On 
peut  imaginer  une  France  jouant  auprès  de  la  Rus- 
sie le  rôle  d'éducatrice  et  de  conseillère,  en  échange 
duquel  l'alliée  eût  fourni  les  ressources  immenses 
de  sa  population  et  de  son  territoire.  Mais  le 
Gouvernement  français  n'était  pas  en  mesure 
d'être  centre  et  d'être  cerveau.  Notre  France 
n'était  plus  assez  organisée  pour  rester  organi- 
satrice. 

Des  deux  pays,  c'était  le  moins  civilisé  qui  dis- 
posait de  l'organisation  politique  la  moins  impar- 
faite. C'était  nous  qui  subissions  un  régime  qui 
convient  à  peine  à  des  peuples  barbares  ou  tom- 
bés en  enfance.  On  médit  beaucoup  du  tzarisme, 
on  peut  avoir  raison.  Mais  que  l'on  se  figure  la 
Russie  en  république  :  une,  indivisible,  centra- 
lisée !  Ce  modèle  de  l'ataxie,  de  la  paralysie  et  de 
la  tyrannie  serait  vite  décomposé. 

Telle  quelle,  la  Russie  peut  avoir  une  politique. 
Telle  quelle,  en  proie  au  gouvernement  des  partis, 
déséquilibrée,  anarchique,  la  démocratie  française 
ne  le  peut  pas.  Elle  en  était  donc  condamnée  à 
remplir  l'office  indigne  de  satellite  du  tzar  !  La 
pure  ineptie  de  son  statut  politique  plaçait  la 
fille  aînée  de  la  civilisation  sous  la  protection  d'un 
empire  à  demi  inculte,  troublé  par  de  profondes 
secousses  ethniques  et  religieuses,  exploité  par 
une  cour  et  par  une  administration  dont  la  véna- 
lité  reste  le  fléau,    depuis  le  temps  oîi  Joseph 

2 


18  KIEL  ET  TANGER 

de  Maistre,  un  ami  pourtant,  signalait  «  l'esprit 
«  d'infidélité,  de  vol  et  de  gaspillage  inné  dans  la 
«  nation  ». 

C'était  un  monde  renversé,  que  cette  alliance. 
Il  en  devait  sortir  de  communes  misères.  Nous 
allions  être  dirigés  par  la  Russie  comme  le  seraient 
des  voyants  un  peu  perclus,  par  un  aveugle  tur- 
bulent et  malicieux,  un  troupeau  d'hommes  adul- 
tes par  un  berger  enfant.  C'est  d'après  son  con- 
seil que  notre  folie  commença. 


IV 


GRAVE  ERREUR  DE   PRINCIPE   :   UN 
SYSTÈME   APPARAIT 


Jusque-là,  quelle  qu'eût  été,  en  réalité,  la  fai- 
blesse des  cabinets  républicains  devant  la  chan- 
cellerie allemande  et  quelque  humiliante  attitude 
de  vassalité  qu'ils  eussent  adoptée  en  fait,  cette 
réalité,  ce  fait,  ne  s'étaient  pas  encore  traduits 
dans  un  acte  qui  signifiât  notre  résignation 
tacite.  Dans  la  teneur  des  explications  données  à 
demi-voix  au  pays,  le  pouvoir  alléguait  la  pression 
d'une  force  majeure,  douloureuse  nécessité  qui  ne 
pouvait  qu'aiguiser  parmi  nous  le  mâle  et  salubre 
désir  du  compte  à  régler.  L'Alsace  et  la  Lorraine 
subsistaient  sur  nos  cartes  avec  une  frange  de 
deuil.  Non,  personne  ne  renonçait. 

Le  Gouvernement  disait  quelquefois  :  «  Voilà  de 
fort  beaux  sentiments,  mais  n'y  a-t-il  pas  autre 
chose?  T>  Il  n'osait  jamais  ajouter  :  «  La  religion 
de  nos  défaites  ne  compte  plus  »,  et  nul  Français 
n'aurait  osé  suggérer  d'interrompre  nos  actes  de 
constance  et  de  fidélité.  Exactement,  la  sugges- 
tion vint  de  la  Russie.  De  quelque  façon  qu'on 
explique  ce  jeu  russe  à  Berlin  et  sans  y  conce- 
voir de  duplicité,  si  l'on  s'en  tient  au  simple  fait 


20  KIEL  ET  TANGER 

des  froissements  de  l'Asie  russe  et  de  l'Inde  an- 
glaise qui  obligeaient  le  cabinet  de  Pétersbourg 
à  rechercher  plus  d'un  appui  européen,  il  est  trop 
clair  que,  non  contente  de  se  faire  l'amie  intime 
de  l'Allemagne,  la  Russie  fit  toujours  effort  pour 
nous  placer  en  tiers  dans  cette  amitié. 

La  suggestion  russe  n'est  pas  niable.  La  Russie 
nous  a  bien  poussés  dans  les  bras  de  l'Allemagne. 
C'est  le  10  juin  1895  que  le  mot  d'alliance  russe 
fut  prononcé  pour  la  première  fois  d'une  façon 
formelle  par  MM.  Ribot  et  Hanotaux,  et,  le 
18  juin  suivant,  les  vaisseaux  français  rencon- 
trèrent les  vaisseaux  russes  avec  les  escadres  alle- 
mandes dans  les  eaux  de  Kiel,  à  l'entrée  d'un  canal 
construit  avec  l'indemnité  de  guerre  que  paya  notre 
France  à  l'Allemagne  victorieuse.  Tandis  que  le  tzar 
nous  menait,  l'empereur  d'Allemagne  influençait 
le  tzar.  Bien  que,  en  ce  même  18  juin  1895,  qui 
était  le  quatre-vingtième  anniversaire  de  Water- 
loo, il  eût  fait  hommage  d'une  couronne  d'or  au 
régiment  anglais  dont  il  est  colonel,  Guillaume 
caressait  déjà  le  plan  d'une  fédération  armée 
du  continent  européen  contre  la  reine  de  la  mer  : 
il  mit  donc  tout  en  œuvre  pour  y  ranger  la  France, 
que  ('  l'honnête  courtier  »  russe  lui  amenait. 

Notre  ministre  des  Affaires  étrangères,  M.  Ha- 
notaux, ne  refusa  point  de  prêter  l'oreille  au 
tentateur.  Les  mots  de  plan  et  de  système  ne 
lui  donnèrent  point  d'effroi.  Il  les  salua  comme 
les  signes  d'une  chose  belle,  brillante,  néces- 
saire, la  conception  d'un  but  par  rapport  auquel 


GRAVE    ERREUR  DE    PRINCIPE  21 

ordonner  l'économie  de  son  effort.  Les  résultats 
diplomatiques  ne  s'obtiennent  pas  sans  système, 
il  y  faut  des  plans  à  longue  portée,  suivis  avec 
étude,  appliqués  avec  cœur.  Les  simples  jeux 
d'aveugle  fortune  donnent  peu.  Comme  pour  ré- 
colter, on  sème,  pour  obtenir,  il  faut  prévoir  et 
combiner. 

Il  eût  été  absurde  de  penser  autrement. 

Mais  on  fut  plus  absurde  encore  de  ne  pas  sen- 
tir que,  si  la  pensée  était  raisonnable,  toute  appli- 
cation de  cette  pensée,  en  quelque  sens  que  ce 
fût,  sortait  aussi  de  la  raison,  parce  que  cela 
dépassait  malheureusement  la  mesure  de  nos 
moyens.  Les  vieux  républicains  de  1878  l'avaient 
parfaitement  compris  dès  leur  accès  aux  respon- 
sabilités du  pouvoir  :  après  s'être  bien  consultés 
et,  comme  on  dit,  tâtés  sur  l'état  de  leurs  forces, 
ils  en  avaient  conclu  qu'il  ne  s'agissait  pas,  pour 
eux,  d'ordonner  un  mouvement  quelconque  vers 
un  objet  quelconque,  éloigné  ou  prochain,  mais 
de  vivre  le  plus  modestement  possible  en  évitant 
même  d'adhérer  jamais  aux  propositions  faites. 
—  Pourlani,  leur  eût  objecté  M.  Hanotaux,  j'en- 
tends soutenir  que  nous  sommes  un  gouvernement 
patriote.  —  Nous  sommes  une  République  est  la 
forte  parole  qui  l'eût  rappelé  au  sentiment  des 
réalités,  au  bon  sens,  s'il  eût  été  placé  sous  un 
autre  chef  que  M.  Ribot.  L'excès  de  zèle  qu'il  se 
permit  voulait  sortir  du  médiocre  et  nous  jetait 
naturellement  dans  le  pire. 

Sans  en  venir  encore  à  juger  le  système  «  Paris- 


22  KIEL  ET  TANGER 

Pétersbourg-Berlin  »,  auquel  il  se  rangea,  retenons 
ce  point  que  M.  Hanotaux  fut  le  premier  à  sui- 
vre Vidée  d'un  système.  Il  nous  proposa  un  dessein, 
et,  de  ce  chef,  son  successeur  n'a  fait  que  le  con- 
tinuer. Tout  en  repoussant  le  système  qu'il  trou- 
vait en  service,  M.  Delcassé  conserva  cette  pensée 
maîtresse  de  construire  de  «  grandes  machines  » 
en  Europe.  Bien  qu'il  intervertît  les  termes  du 
plan  Hanotaux,  il  en  acceptait  le  point  de  départ, 
et  cette  acceptation  réconcilie  les  deux  person- 
nages dans  la  responsabilité  de  la  même  erreur  : 
qu'ils  aient  rêvé  de  soutenir  l'Allemand  contre 
l'Anglais  ou  l'Anglais  contre  l'Allemand,  l'un  et 
l'autre  rêvaient  tout  haut. 


LA  RÉPUBLIQUE  CONSERVATRICE 

ET  SES  JEUNES  MINISTRES 


Le  bon  accueil  fait  aux  avances  de  Berlin  a  été 
souvent  expliqué  par  on  ne  sait  quelle  infériorité 
qui  aurait  été  propre  à  la  pensée  de  M,  Hanotaux. 
De  même,  la  malice  ou  l'incapacité  profondes  de 
M.  Delcassé  firent  plus  tard  les  frais  de  divers 
jugements  portés  sur  son  entente  avec  l'Angleterre 
contre  l'Allemagne.  J'ai  donné  autrefois  dans  ces 
verbiages.  J'ai  détesté  de  tout  mon  cœur  M.  Ha- 
notaux. Franchement,  était-ce  la  peine? 

Il  est  vrai  que  le  ministre  de  1895  était  jeune  et 
qu'il  montrait,  comme  tous  les  hommes  de  sa  géné- 
ration, trop  de  goût  intellectuel  pour  l'Allemagne 
Les  leçons  de  M.  Monod,  que  ce  dernier  lui  repro- 
cha très  amèrement  par  la  suite,  n'étaient  pas  suf- 
fisamment oubliées  par  l'héritier  de  Choiseul  et  de 
Talleyrand.  Mais  il  ne  manquait  pas  d'expérience 
technique,  puisqu'il  sortait  des  bureaux  mêmes 
du  quai  d'Orsay  et  qu'il  avait  déjà  fait  partie  du 
ministère  précédent.  Ses  études  d'histoire  pou- 
vaient toujours  soutenir  son  expérience;  nos 
grands  souvenirs  nationaux,  lui  inspirer  d'autres 


24  KIEL  ET  TANGER 

volontés  et  d'autres  idées  que  d'aller  parader 
dans  un  hémicycle. 

Ge  qui  fut  appelé  mégalomanie  chez  M.  Hano- 
taux,  comme  plus  tard  chez  son  successeur,  n'était 
que  rêve  de  l'action.  Oui,  remplir  son  mérite,  ser- 
vir son  pays,  cueillir  ces  fruits  de  gloire  qui,  pour 
un  esprit  neuf  et,  comme  celui-ci,  bien  placé  par 
les  circonstances,  deviennent  aisément  le  seul 
digne  objet  de  désir!  Neveu  de  l'historien  pa- 
triote et  révolutionnaire  Henri  Martin,  l'homme 
d'État  devait  se  dire  qu'il  serait  beau  d'avoir 
surgi  enfin  dans  cette  jeune  République  pour  lui 
apprendre  à  se  mouvoir  entre  les  nations. 

Elle  avait  vécu  jusque-là  d'une  existence  re- 
pliée et  végétative,  «  à  peine  plus  puissante  », 
«  mais  moins  honorée  que  la  République  helvé- 
tique ».  C'était  exactement  le  sort  que  lui  avait 
prédit  Renan.  Eh  bien  !  on  lui  rendrait  la  vie 
supérieure  et  la  figure  humaine.  L'étonnement 
de  M.  Hanotaux  et  de  ses  amis  était  qu'on  ne 
l'eût  pas  essayé  plus  tôt.  —  Quelle  erreur  !  était-il 
de  mode  de  se  dire  en  1895,  quelle  erreur  que  celte 
inertie!...  Il  semblait  véritablement  que  ce  fût 
erreur.  Des  nouveautés  brillantes,  vives,  con- 
formes à  la  tradition  du  pays,  flattaient  le  regard, 
et  l'espérance  s'enhardissait.  On  choisissait  de 
beaux  ambassadeurs  titrés,  armoriés,  dorés  sur 
toutes  les  tranches.  Amiraux,  généraux,  étaient 
mobilisés  pour  des  missions  d'État.  Les  cardinaux 
et  les  évêques  attendaient  leur  tour,  qui  semblait 
imminent,  au  fur  et  à  mesure  que  les  organes  du 


LA  RÉPUBLIQUE   CONSERVATRICE  25 

respect  et  ceux  de  la  puissance  semblaient  renaître 
ou  se  rejoindre  dans  les  différents  corps  d'une 
«  démocratie  »  rayonnant  au  soleil  du  vingt- 
cinquième  été. 

Pendant  que  M.  Jules  Méline  protégeait  les  inté- 
rêts agricoles  et  industriels,  M.  Félix  Faure  por- 
tait haut  la  cocarde  et  signifiait  la  forte  tendance 
à  «  nationaliser  le  pouvoir  ».  Ce  pouvoir  cherchant 
à  prendre  appui  sur  des  classes  de  la  nation  éta- 
blies et  enracinées,  la  politique  financière  elle- 
même  inclinait  au  patriotisme;  certaines  précau- 
tions de  salut  public  étaient  prises  contre  la 
coulisse  hébraïque;  la  bourgeoisie  catholique  et 
conservatrice  cessait  d'être  éloignée  des  fonctions 
administratives;  les  représentants  de  la  vieille 
France  coudoyaient  les  hommes  nouveaux  dans  le 
brillant  état-major  du  général  de  Boisdeffre.  L'ar- 
mée, bien  entraînée,  était  pleine  de  confiance  dans 
ses  chefs,  sa  puissante  organisation  propageait  mê- 
me un  esprit  de  déférence  et  de  discipline  dans  la  hié- 
rarchie civile.  Les  tribunes  officielles,  les  journaux 
reprenaient  volontiers  le  thème  typique  du  Temps, 
qui,  bien  qu'hostile  au  protectionnisme  d'alors,  ne 
faisait  point  mal  sa  partie  dans  le  chœur  mélinien  : 
«  Le  gouvernement  de  la  République  n'est  pas 
«  un  gouvernement  comme  les  autres,  mais  il  est 
«  un  gouvernement.  »  Il  avait  tout  d'un  gouverne- 
I  ment,  en  effet,  excepté  la  tête  et  le  cœur. 

Aussi  bien,  M.  Hanotaux  commençait-il  par 
s'affranchir  du  contrôle  parlementaire.  11  traita 
et  négocia  de  son  cabinet,  sans  rien  communiquer 


26  KIEL  ET  TANGER 

aux  élus  du  peuple.  Ses  discours  furent  des  lec- 
tures aussi  impertinentes  que  brèves.  Comme  il 
est  vrai  que  l'homme  est  un  animal  gouverné, 
cette  allure  hautaine  n'était  pas  mal  accueillie 
des  Chambres,  des  journaux.  Les  exaltés  du  libé- 
ralisme protestaient  seuls  ^.  Encore  étaient-ils  peu 


1  Parmi  ces  libéraux  fidèles  à  la  tradition  du  caque- 
tage  public,  il  faut  citer  M.  Deschanel  et  M.  de  Pressensé. 
En  juin  1905,  peu  après  la  démission  de  M.  Delcassé,  qui 
avait  continué  les  habitudes  de  discrétion  inaugurée  par 
M.  Hanotaux  et  qui  n'en  avait  pas  mieux  géré  nos  affaires, 
M.  Deschanel  élevait  ce  soupir  de  soulagement  au  sein 
d'une  Commission  de  la  Chambre  : 

«  On  a  parfois  repoussé  au  Parlement  les  interventions 
dans  l'ordre  diplomatique.  Il  est  permis  de  penser,  au 
contraire,  que  le  contrôle  parlementaire,  et  en  particulier 
votre  expérience  et  les  remarquables  travaux  de  vos  rap- 
porteurs ont  rendu  au  pays  de  notables  services,  et  que, 
si  nous  avions  été  renseignés  à  temps,  certains  événements 
eussent  pris  une  autre  tournure  (!)  La  France  peut  s'expli- 
quer librement  avec  tout  le  monde  parce  qu'elle  n'a  d'ar- 
rière-pensée contre  personne  et  parce  que  ses  intérêts  se 
confondent  avec  la  cause  de  la  civilisation  générale  et  du 
droit.  »  {Gazelle  de  France  du  16  juin  1905.)  Ainsi,  pour 
M.  Deschanel,  le  remède  au  désordre  était  de  l'aggraver. 

M.  de  Pressensé  écrivait,  le  10  juillet  1905,  dans  YHuma- 
nilé  :  «  Ce  qu'il  faut  par-dessus  tout,  c'est  que  la  démocra- 
tie française  proclame  nettement,  hautement,  ses  desseins, 
ses  principes,  ses  fins  en  matière  de  politique  étrangère, 
et  qu'elle  ne  permette  plus  à  un  ministre  infatué  d'en 
falsifier  l'esprit  et  de  l'entraîner,  malgré  elle,  à  son  insu, 
dans  des  voies  aventureuses.  On  avait  réussi  à  faire  de 
la  diplomatie  de  la  République  une  soptc  de  mystère  éso- 
térique.  La  démocratie  souveraine  abandonnait  à  des  hommes 
d'État  de  raccroc,  successeurs  improvisés  et  mal  préparés 
de  Richelieu  ou  de  Vergennes,  une  toute-puissance  moins 
contrôlée,  une  irresponsabilité  plus  complète  qu^oncqucs  n'en 
offrirent  les  minisires  de  la  Monarchie  absolue.  Si  je  n'ai 


LA   RÉPUBLIQUE   CONSERVATRICE  27 

nombreux.  On  n'aimait  pas  beaucoup  l'orienta- 
tion allemande,  mais  le  vœu  de  discipline  et  d'or- 
dre était  si  puissant  que  l'on  évitait  d'y  faire  une 
opposition  vaine  et  qu'on  préférait  la  laisser  se 
développer  jusqu'aux  premiers  fruits,  quitte  à 
juger  ensuite  de  leur  valeur.  Un  sens  assez  réel 
des  nécessités  générales  rendait  l'opinion  plus  que 
docile,  très  complaisante. 

Hier  on  discutait,  c'est-à-dire  qu'on  détruisait  : 
ces  républicains  de  gouvernement  prétendaient 
construire.   Déjeunant  chez    le   pape   et    dînant 


jamais  réussi  à  comprendre  comment  et  pourquoi  le  suf- 
frage universel  ne  devait  pas  être  le  maître  de  sa  politique 
étran?ère  comme  de  sa  politique  intérieure,  le  gardien 
vigilant  des  relations  extérieures  du  pays,  j'ai  encore  moins 
réussi  à  m'expliquer  de  quel  front  on  osait  revendiquer 
sans  rire  cette  omnipotence  pour  des  politiciens  que  le 
hasard  seul  des  combinaisons  parlementaires  avait  hissés 
à  la  tête  d'un  département  à  la  direction  duquel  rien  abso- 
lument ne  les  avait  préparés.  Le  plus  logiquement  du 
monde,  nous  avons  recueilli  les  fruits  amers  de  cette  sot- 
tise commise  par  la  routine.  »  M.  de  Pressensé  et  M.  Descha- 
nel  maintenaient  à  la  fois  la  tradition  de  la  démocratie, 
qu'ils  ont  dans  le  sang  et  les  intérêts  de  leur  opposition  : 
libérale  chez  l'un,  anarchiste  chez  l'autre.  Mais  M.  Hano- 
laux  pouvait  toujours  leur  répondre  en  invoquant,  avec 
les  leçons  de  l'histoire  et  les  maximes  du  sens  commun, 
l'intérêt  et  la  tradition  du  pays.  Toutes  les  fois  que  nous 
avons  tenté  de  la  diplomatie  en  plein  vent,  de  la  politique 
extérieure  démocratique,  les  résultats  n'ont  pas  été  de 
nature  à  nous  encourager.  M.  Hanotaux  en  a  précisément 
rappelé  un  triste  exemple  dans  son  Hisloirc  de  la  Troi- 
sième République,  en  parlant  des  négociations  de  1870-71, 
avec  le  ChanceUer  prussien  :  «  Les  plénipotentiaires  fran- 
çais jouaient  cartes  sur  table,  alors  que  personne  ne  con- 
naissait le  jeu  des  négociateurs  allemands...  n 


28  KIEL   ET    TANGER 

chez  le  tzar,  intelligents,  actifs,  suivis  par  à  peu 
près  toute  la  vraie  France,  la  France  honnête, 
aisée,  patriote,  laborieuse,  ces  jeunes  députés  et  ces 
jeunes  ministres  ne  pouvaient  pas  douter  du  pays 
ni  d'eux-mêmes;  le  ciel  du  «  long  espoir  »  et  des 
«  vastes  pensées  »  semblait  s'illuminer  à  chacune  des 
ouvertures  successives  de  Guillaume  et  de  Nico- 
las. Tableaux  étincelants,  flatteuses  perspectives, 
dont  ils  se  plaisaient  à  oublier  la  fragilité  !  La 
puissance  même  du  charme  aurait  bien  dû  les 
mettre  en  garde.  Elle  avertissait  d'autant  moins 
qu'elle  agissait  avec  plus  de  force.  On  ne  com- 
prendra rien  d'humain  si  l'on  se  refuse  à  com- 
prendre leur  illusion. 


i 


VI 


DU  SYSTÈME  HANOTAUX  :  QU'IL  RENIAIT 
LA  RÉPUBLIQUE 


Que  l'illusion  fût  folle,  nous  l'avons  déjà  re- 
marqué. Que  ces  plans,  ces  desseins,  fussent  irréa- 
lisables en  l'absence  du  seul  moyen  de  les  réa- 
liser, c'est  aussi  l'évidence  pure.  Toutefois,  en 
eux-mêmes  et  abstraction  faite  du  reste,  ils  étaient 
soutenables  et  pouvaient  tenter  les  esprits. 

D'abord,  cette  politique  eut  ceci  pour  elle  de 
correspondre  à  des  prévisions  justes.  Le  système 
Hanotaux,  normalement  pratiqué  et  continué, 
n'eût  pas  été  surpris  par  la  guerre  sud-afri- 
caine :  l'heure  de  l'action,  d'une  action  qui  pou- 
vait réussir,  eût  sonné  immanquablement  quand 
les  forces  anglaises  furent  immobilisées  par  le 
petit  peuple  des  Boërs.  La  Russie  et  la  France 
pouvaient,  alors,  tout  entreprendre  contre  l'Angle- 
terre avec  la  coopération  militaire  et  navale  de 
l'Allemagne  ',  celle-ci  essayant  d'entraîner  ou  de 
neutraliser  l'Italie.  Des  patriotes  avérés,  tels  que 


1  Une  démarche  offecUve  faite  par  l'ambassadeur  alle- 
mand à  la  veille  de  la  chute  de  M.  Hanotaux  ne  reçut 
de  son  successeur  aucune  réponse. 


30  KIEL  ET  TANGER 

M.  Jules  Lemaître,  ont  aimé  cette  conception. 
Je  n'ai  aucun  sujet  de  contester  le  patriotisme 
d'hommes  tels  que  Félix  Faure,  M.  Méline  ou 
M.  Hanotaux.  Un  autre  ami  de  cet  accord  franco- 
allemand,  M.  Ernest  Lavisse,  avait  longtemps 
prêché  dans  ses  cours  de  Sorbonne  la  mémoire 
pieuse  des  pays  annexés  :  on  se  disait  tout  bas 
que  l'alliance  allemande  lui  apparaissait  un  dé- 
tour pour  obtenir  ou  arracher  plus  tard  la  su- 
prême restitution. 

Or,  une  Monarchie  aurait  pu  faire  ce  détour.  La 
Monarchie  peut  feindre  d'ajourner  ses  meilleurs 
desseins  pour  les  réaliser  en  leur  temps.  La  Monar- 
chie française,  dont  la  tradition  fut  toujours  de 
cheminer  du  côté  de  l'Est,  aurait  pu  conclure  une 
alliance  provisoire  avec  l'Allemagne  et  se  réser- 
vant l'avenir.  Le  plus  national  des  gouvernements 
aurait  pu  gouverner  d'une  manière  utile  et  même 
glorieuse  en  faisant  une  violence  passagère  au  sen- 
timent national  et  en  formant  une  liaison  avec 
les  vainqueurs  de  Sedan  :  il  gouverna  ainsi,  de 
1815  à  1848,  avec  l'amitié  des  vainqueurs  de 
Waterloo,  contre  l'opinion  du  pays,  mais  dans  l'in- 
térêt du  pays,  sans  avoir  eu  à  renoncer  le  moins 
du  monde  à  l'adoucissement  des  traités  de  1815, 
puisqu'il  ne  cessa  de  sen  occuper  et  qu'il  était 
à  la  veille  d'en  obtenir  de  considérables  quand 
les  journées  de  Juillet  vinrent  tout  annuler  par  la 
Révolution. 

La  politique  extérieure  n'est  pas  un  sentiment, 
même  national  :  c'est  une  afïaire,  on  le  dit,  et 


DU   SYSTÈME   HANOTAUX  31 

l'on  dit  fort  bien.  Mais  à  la  condition  que  le  senti- 
ment public  ne  fasse  pas  corps  avec  le  pouvoir 
politique.  A  condition  que  l'intérêt  soit  représenté 
et  servi  par  un  pouvoir  indépendant  de  l'opi- 
nion. Quant  à  vouloir  poursuivre  l'exécution  d'une 
pensée  et  d'un  système  politiques  sans  le  con- 
cours de  l'opinion  alors  qu'on  n'est  soi-même 
qu'un  pouvoir  républicain,  c'est-à-dire  un  sujet, 
une  créature  de  l'opinion  :  le  vouloir,  c'est  vouloir 
entreprendre  un  efïort  immense  et  consentir 
d'avance  à  ce  qu'il  soit  stérile,  car  c'est  en  même 
temps  se  priver  de  l'unique  moyen  dont  on  ait 
la  disposition. 

Ainsi,  dès  son  premier  efïort  systématique,  la 
diplomatie  nouvelle  se  trouva  induite  à  prendre 
conscience  de  son  incompatibilité  de  fait  avec  le 
gouvernement  de  la  France,  lequel  était  un  autre 
fait.  «  Manœuvrons  temporairement  avec  l'Alle- 
magne »,  disait  par  exemple  une  certaine  idée  de 
l'intérêt  national.  «  Manœuvrons  en  secret  »,  ajou- 
taient l'expérience  technique  et  le  sens  de  nos 
susceptibilités  françaises.  «  Mais  »,  interrompait 
alors  la  sagesse  politique,  «  si  vous  manœuvrez 
en  secret  contre  le  cœur  et  la  pensée  de  la  nation 
pour  vous  entendre  avec  ces  Prussiens  qu'elle 
traite  en  ennemis  mortels,  vous  serez  sans  sou- 
tiens aux  premières  difficultés  qui  feront  néces- 
sairement un  éclat  dans  ce  public  dont  vous 
dépendez  ». 

En  effet,  l'action  de  M.  Gabriel  Hanotaux  pou- 
vait bien  être  patriote  dans  son  intention  et  dans 


32  KIEL  ET  TANGER 

son  objet  :  dans  sa  formule  expresse,  qui  eût 
immanquablement  révolté  le  sentiment  national, 
elle  ne  pouvait  lui  être  soumise  en  aucun  langage 
explicite.  Rien  d'important  ne  devait  donc  en 
être  traité  qu'en  dehors  des  agents  de  la  démo- 
cratie, en  dehors  du  Parlement,  à  l'écart  de  la 
presse,  alors  que  le  principe  et  le  jeu  des  institu- 
tions exigeaient  le  contrôle  perpétuel  de  l'opinion 
du  pays  et,  surtout,  en  cas  d'émotion,  son  ferme 
concours... 

M.  Gabriel  Hanotaux  ne  fut  pas  seul  à  éprouver 
cette  contradiction.  Lorsque,  plus  tard,  M.  Del- 
cassé  s'engagea  dans  une  manœuvre  plus  conforme 
au  sentiment  national,  mais  qui  était  contraire 
aux  intentions  de  son  parti,  les  mêmes  renai? 
santés  nécessités  l'obligèrent  à  renouveler  les  pro- 
cédés du  gouvernement  personnel,  à  renier  le 
principe  républicain,  à  ne  tenir  aucun  compte  de 
l'opinion  républicaine,  enfin  à  subir  l'ascendant 
des  mêmes  méthodes  que  son  prédécesseur. 

Un  ami  politique  de  M.  Delcassé  redisait  volon- 
tiers pendant  les  dernières  années  : 

—  Nous  faisons  de  la  politique  monarchique  sans 
monarchie  '. 

Mais  faire  —  non  pas  feindre  —  de  la  politique 
monarchique  sans  monarchie,  c'est  ce  qui  paraîtra 
l'impossible  même  à  qui  voit  le  rapport  des  insti- 

1  Ce  mot  a  été  dit  par  le  Comte  de  *  *  *  à  l'auteur  de  ce 
livre,  pendant  l'enterrement  de  Gabriel  Syv'eton,  le  10  dé- 
cembre 1904,  c'est-à-dire  quatre  mois  avant  l'éclat  de 
Tancer. 


DU   SYSTÈME    HANOTAUX  33 

tutions  avec  les  fonctions  dans  la  suite  des  des- 
seins et  des  événements.  On  peut  se  conformer 
au  système  républicain,  et  pour  l'amour  de  lui  se 
priver  d'agir  pour  la  France.  On  peut  aussi  ren- 
verser cette  République  pour  l'amour  de  l'action 
française  à  travers  le  monde.  Mais,  sans  la  ren- 
verser, essayer  d'opérer  comme  si  elle  n'était  pas 
debout,  agir  sans  tenir  compte  de  cette  présence 
réelle,  agir  comme  s'il  existait  un  autre  régime, 
lequel  n'existe  point,  ne  pas  vouloir  tenir  compte 
de  cette  absence  non  moins  réelle,  annoncer  aux 
nations  qu'on  se  comportera  comme  si  ce  qui 
existe  n'existait  pas  et  comme  si  ce  qui  n'existe 
pas  existait,  c'est  une  gageure  que  l'on  peut 
soutenir  quelque  temps  par  la  distraction  ou  la 
confiance  du  public,  la  longanimité  ou  la  ruse 
de  l'adversaire;  mais,  sitôt  que  le  jeu  devient 
sérieux,  on  perd. 


vil 

SUITE  DU  SYSTÈME  HANOTAUX  :  LE 
SENTIMENT  DE  LA  REVANCHE 


Cette  puissante  politique  d'amitié  allemande 
n'était  pas  seulement  tenue  à  se  cacher  du  senti- 
ment national,  elle  se  devait  de  le  détruire.  Qu'elle 
le  voulût  ou  ne  le  voulût  point,  ce  n'est  pas  en  ques- 
tion :  pour  se  poursuivre  en  paix,  cette  politique 
devait  proscrire  les  allusions,  les  commémorations, 
les  revendications  intempestives,  et,  en  s'effor- 
çant  de  les  arrêter  en  fait,  elle  devait  étouffer 
aussi  ridée  de  Revanche  dans  le  principe  de 
sa  libre  expansion.  Aucune  convention  ne  l'y  obli- 
geait, certes  :  simplement  la  nature  du  chemin 
qu'elle  avait  choisi.  Le  seul  effet  matériel  d'une 
entente  berlinoise  voilait  le  souvenir,  endormait 
les  ressentiments  et  les  espérances. 

Pour  la  première  fois  depuis  son  avènement, 
«  la  République  des  républicains  «  obtenait  de 
ce  côté  un  résultat  moral  appréciable.  Il  avait 
fallu  dix-sept  ans  (1878-1895)  pour  y  venir.  Jules 
Ferry,  qui  n'eut  pas  les  audaces  de  M.  Hanotaux, 
dans  la  pratique  de  l'action,  en  avait  donné  le 
premier  conseil.  Bien  avant  les  Gascons  et  les 
Marseillais  qu'on  accuse  si  légèrement  de  tiédeur 


SUITE    DU    SYSTÈME    H  AN  OT  AUX  35 

patriotique,  cet  homme  de  l'Est,  ce  Lorrain,  dé- 
tourna les  Français  de  «  la  trouée  des  Vosges  )), 
Il  ne  réussit  pas,  faute  d'un  élément  que  le  plan 
Hanotaux  a  fourni  à  ses  successeurs.  Il  n'avait  pu 
détruire  le  sentiment  qu'il  ne  pouvait  pas  rem- 
placer. Mais,  peu  à  peu,  quand,  à  la  suite  de  mau- 
vais heurts  coloniaux,  on  eut  marié  la  haine  de 
l'Angleterre  à  celle  de  l'Allemagne,  le  cœur  des 
citoyens  cessa  d'appartenir  aux  seuls  «  pays  encore 
annexés  ».  Quelques  doux  songeurs  parlaient  bien 
de  porter  une  guerre  simultanée  sur  la  Manche  et 
sur  le  Rhin;  aussi  fin  que  le  charcutier  d'Aristo- 
phane, notre  public  comprit  qu'il  ne  pouvait 
regarder  de  ces  deux  côtés  à  la  fois  sans  loucher  : 
entre  la  Manche  et  le  Rhin,  le  continent  et  l'Océan, 
il  lui  fallait  choisir,  et  cette  possibilité  d'un  choix 
créa  vite  l'état  de  doute  et  de  partage  qui  tue 
les  passions,  dans  les  groupes  d'hommes  aussi 
bien  que  dans  l'homme  seul. 

La  passion  de  la  Revanche  tenait  alors  chez 
nous  un  rôle  particulier.  Ingénieusement,  M.  Ro- 
beri  de  Bonnières,  à  la  mémoire  de  qui  l'on  doit 
rendre  cette  justice,  a  soutenu  un  jour  que,  pen- 
dant vingt-cinq  ans,  cette  idée  de  Revanche  a  servi 
de  lien  à  l'unité  française.  Rien  de  plus  vrai. 
C'est  une  belle  chose,  mais  rare,  courte  et  d'autant 
plus  précieuse  que  le  gouvernement  d'un  peuple 
par  une  idée.  Cette  idée  fut  vraiment  une  reine  de 
France  ^ .  Sa  régence  avait  établi  la  discipline  de  nos 

1  Voir,  à  rappendicê  II,  l'idée  de  la  Revanche,  d'après 


36  KIEL  ET  TANGER 

troupes,  le  travail  de  nos  officiers.  Nous  lui  devions 
l'existence  même  de  notre  armée.  Si  le  parti  répu- 
blicain a  poursuivi  avec  une  certaine  lenteur  les 
destructions  qu'il  nommait  les  plus  nécessaires, 
c'est  encore  de  l'idée  de  Revanche  que  nous  sont 
venues  ces  années  de  grâce  et  de  sursis.  Quelle  carte 
spiendide  nous  avait  jetée  là  le  destin!  Il  eût  fallu 
la  retenir  à  tout  prix.  Un  office  public  aurait  dû 
être  préposé  à  la  garde  de  cette  idée-force.  École, 
presse,  État,  famille,  tout  le  monde  aurait  dû  riva- 
liser d'attention  et  de  vigilance  pour  conspirer  à 
ce  maintien.  En  l'absence  du  Prince,  la  Revanche 
faisait  briller  un  reflet,  une  image  de  son  auto- 
rité. Politique  du  Rhin,  retour  vers  le  Rhin,' 
sur  les  pas  de  César  et  de  Louis  XIV  !  Un 
peu  des  volontés  et  des  traditions  capétiennes 
subsistait  au  fond  de  nos  désirs  et  de  nos  regrets. 
Le  jeune  ministre  Hanotaux  avait-il  réfléchi  à 
cela  ?  Ce  qu'il  détruisait  sans  pitié  n'était  pas  réfec- 
tible.  Mais  l'insouciance  publique  ressemblait  à  de 
la  confiance.  Comme  elle  ne  mettait  aucune  limite 
à  l'autorité  qu'il  exerçait,  elle  l'enivrait.  Ce  crédit, 
fait  au  ministre  plus  qu'à  l'homme,  était  général. 
Tout  en  s'appliquant  à  bien  remplir  son  man- 
dat de  pleine  puissance,  il  s'en  exagérait,  non 
point  peut-être  l'étendue  ni  la  valeur,  mais  assu- 
rément la  durée...  Autour  de  lui,  on  partageait  et 
on  encourageait  son  rêve.  A  quoi  bon  cultiver  le 


Scheurer-Kestner,   le   comte  de   Mun,   Drumont,  Jaurès, 
Gambetta,  Ranc,  etc. 


SUITE   DU   SYSTÈME   HANOTAUX  37 

«  thème  vague  ^  »  de  la  Revanche?  A  quoi  ser- 
vait-il désormais?  Non  plus  même  à  la  politique 
intérieure.  Le  parti  modéré  avait  cru  s'assurer  un 
personnel  capable  de  tenir  honorablement  la  place 
d'une  dynastie  devant  l'Europe  et  la  nation.  On 
n'avait  plus  besoin  de  la  collaboration  du  gros 
public  dans  une  République  ainsi  appuyée  sur  un 
monde  respectable,  compact  et  fort.  Celui-ci  re- 
présentant l'intérêt  public,  l'opinion  publique  fai- 
sait corps  avec  lui...  —  Éternellement? 

Ces  étranges  républicains,  ces  républicains  apo- 
stats, tenaient  un  compte  très  exact  de  toutes 
leurs  données,  sauf  une,  sauf  la  principale,  celle 
qui  avait  été  la  condition  de  leur  arrivée  au  pou- 
voir et  qui  restait  maîtresse  de  leur  départ  éven- 
tuel. Comme  il  s'agissait  d'eux,  la  démocratie 
cesserait  d'être  versatile... 

La  théorie  de  la  Revanche  n'était  certes  pas 
reniée  de  front.  On  se  contentait  de  lui  prodiguer 
les  petites  provocations,  les  menues  négligences. 
Mais  on  fut  promptement  compris  à  demi-mot. 
Trop  bien  compris  !  Deux  ans  plus  tard,  au  mo- 
ment de  l'Affaire,  quand  le  ministère  Méline-Hano- 
taux  dut  faire  appel  au  sentiment  national  pour 
résister  à  l'Étranger  de  l'intérieur,  on  s'affligea 
de  le  trouver  si  cruellement  affaibli.  S'aperçut- 
on  que  l'on  avait  lâché  la  proie  pour  l'ombre,  un 
sentiment  réel  vivace  et  fort  pour  une  abstrac- 
tion de  chancellerie  ^? 

1  Hanotaux  :  Histoire  de  la  îroisième  République. 

2  C'est  vers  1895  que  le  sentiment  national  commença 


38  KIEL  ET  TANGER 

à  baisser  chez  les  instituteurs.  M.  Jean  Tharaud  en  a  fait 
un  jour  la  remarque  :  «  Il  a  suffi  d'une  dizaine  d'années 
pour  transformer  radicalement  la  mentalité  de  nos  maî- 
tres d'école.  De  1870  à  1895  environ,  ils  ont  formé  le  groupe 
le  plus  patriote  peut-être  de  la  nation.  On  leur  avait  tant 
répété,  dans  leurs  écoles  normales,  que  c'était  le  maître 
d'école  allemand  qui  avait  vaincu  en  1870,  qu'ils  s'étaient 
habitués  à  se  considérer  comme  les  préparateurs,  les  orga- 
nisateurs de  la  revanche  prochaine.  Dix  ans,  vingt  ans 
passèrent;  peu  à  peu,  la  guerre  cessa  d'apparaître  comme 
possible,  comme  désirable.  Ils  finirent  par  se  lasser  de 
ce  rôle  d'annonciateurs  d'un  événement  qui  ne  se  réali- 
sait jamais.  En  même  temps,  leur  orgueil,  exalté  par  une 
science  pourtant  médiocre,  souffrait  de  la  situation  subal- 
terne que  leur  faisait  la  Société. 

«  Dégoûtés  de  prêcher  la  revanche,  profondément  humi- 
liés et  mécontents,  ils  étaient  tout  préparés  à  recevoir  la 
foi  socialiste.  C'est  vers  1895  que  le  mouvement  de  propa- 
gande révolutionnaire  commença  d'être  conduit,  parmi 
eux,  avec  un  peu  de  vigueur.  » 

Vers  1895.  Cette  date  approximative  est  tout  à  fait 
juste.  Je  regrette  que  Jean  Tharaud  n'ait  pas  eu  la  curio- 
sité de  se  demander  en  quoi  cette  année  se  distingua  des 
précédentes  et  précipita  les  suivantes  vers  un  ordre  nou- 
veau. Le  sens  de  ce  nombre  fatal  eût  ajouté  quelque  chose 
à  son  analyse.  Certes,  il  a  bien  raison  de  dire  que  l'en- 
thousiasme patriotique  des  instituteurs  (et  des  autres)  a 
dû  se  refroidir  faute  d'aliment  et  que,  la  Revanche  appa- 
raissant moins  prochaine,  la  guerre  moins  probable,  on 
devait  se  lasser.  Mais  il  est  certain  que,  en  1895.  cette 
lassitude  rencontra  une  raison  d'être  précise  et  un  motif  qui 
put  paraître  décisif.  C'était  en  1895  que  la  Russie  et  la 
France  s'étaient  unies  à  l'Allemagne.  C'était  en  1895  que 
la  flotte  russe  et  la  flotte  française  étaient  venues  frater- 
niser avec  la  flotte  allemande  dans  les  eaux  de  Kiel.  C'était 
en  1895  que  toute  la  fraction  avancée,  réfléchie  et  bruyante 
du  gros  public  français  avait  compris  que  son  gouverne- 
ment lui  conseillait  l'oubli  de  la  «  grande  idée  ». 


VIII 

SUITE  DU  SYSTÈME   HANOTAUX 
LA  MISSION  GOiNGO-NIL.  —  L'AFFAIRE 


—  Nous  avons  un  gouvernement,  nous  aurons  les 
desseins  des  autres  gouvernements,  —  s'était  dit  ce 
ministre  des  Afïaires  étrangères  que  les  gens  du 
bel  air  commençaient  à  qualifier  tout  haut  de 
«  chef  du  Foreign  Office  français  ».  On  n'a  jamais 
assez  admiré  cette  locution.  Elle  dit  le  style  d'un 
temps.  Elle  est  «  jeune  ministre  ».  Elle  qualifie 
l'ambition,  aussi  noble  qu'aveugle  et  que  naïve, 
de  nos  politiques  vers  1895. 

La  France  ou  ceux  qui  se  croyaient  les  fondés 
de  pouvoir  de  cette  personne  historique,  la  France 
ou  son  mandataire,  avait  donc  le  dessein  de  pré- 
parer toutes  sortes  de  surprises  désagréables  à 
l'Angleterre.  D'accord  avec  l'Allemagne  et  la 
Russie,  des  pièges  lui  furent  tendus  sur  difïérents 
points.  Quelques-uns  médiocres,  en  Chine  et  au 
Japon.  D'autres  excellents,  comme  la  mission 
Congo-Nil. 

En  1896,  l'Angleterre,  aujourd'hui  installée  très 
solidement,  n'en  était  guère  qu'à  la  moitié  de 
la  grande  entreprise  africaine  :  si  haut  qu'elle 
eût    mis     l'espérance,    elle    doutait    encore     de 


40  Kl  EL    ET   TANGER 

pouvoir  la  réaliser.  S'emparerait-elle  de  l'épine 
dorsale  du  monde  noir?  Achèverait-elle  cette  voie 
ferrée  du  Cap  au  Caire,  que  ses  travaux  simulta- 
nés poussaient  également  du  nord  au  sud  et  du 
sud  au  nord?  C'est  au  Sud  africain  surtout  que 
son  progrès  était  saisissant.  Elle  avançait  rapide- 
ment au-delà  de  Boulowaïho.  Mais  les  nations 
rivales  avaient  aussi  le  temps  de  couper  cette 
magnifique  route  militaire  et  commerciale.  En 
s'emparant  de  ce  qui  n'appartenait  à  personne 
dans  la  partie  moyenne  de  l'Afrique,  la  France 
pouvait  espérer  de  joindre  sa  colonie  orientale 
d'Obock.  où  le  négus  était  pour  elle,  à  son  vaste 
domaine  de  l'Ouest  africain  :  la  transversale  ainsi 
menée  arrêtait  net  la  route  verticale  de  l'Angle- 
terre, et  l'intervention  française,  passant  au  sud 
des  cataractes,  permettait  de  rouvrir  la  ques- 
tion d'Egypte,  la  question  des  Indes,  la  question 
de  la  Méditerranée,  et  de  toutes  les  autres  mers 
sur  lesquelles  régnait  jusqu'alors,  sans  conteste, 
le  pavillon  de  Sa  Gracieuse  Majesté. 

C'est  en  juillet  1896  —  sous  le  règne  de  Félix 
Faure,  la  présidence  de  M.  Méline  et  l'adminis- 
tration de  M.  Hanotaux  —  que  le  commandant 
Marchand,  à  qui  avait  été  suggérée  '  cette  grande 


1  M.  Hanotaux  a  fait  remarquer,  après  Marchand,  je 
crois,  qu'il  n'e.«t  point  le  premier  auteur  de  cette  sugges- 
tion, à  laquelle  M.  Delcassé  n'avait  pas  été  étranger.  Il  y  a 
une  phase  antibritannique  dans  l'existence  politique  de 
M.  Delcassé.  Le  lecteur  sent  combien  ces  questions  de  per- 
sonnes ont  peu  d'intérêt  dans  un  exposé  général.  —  Ajou- 


SUITE  DU  SYSTÈME  HANOTAUX       41 

tâche,  débarqua  au  Congo.  La  mission  était-elle 
trop  peu  nombreuse?  Fallait-il  une  armée  où  le 
Gouvernement  n'envoyait  qu'une  petite  troupe? 
Les  héritiers  politiques  de  Jules  Ferry  avaient-ils 
imité  sa  méthode  des  petits  paquets?  On  l'a  dit. 
Il  est  possible  que  cette  faute  de  conduite  ait 
été  commise.  Nous  en  verrons  de  beaucoup  plus 
graves.  Mais,  sur  ce  point,  j'aime  mieux  penser  le 
contraire,  et  croire  un  témoin  qui  vaut  la  peine 
d'être  cru  ;  Marchand  en  personne  déclare  n'avoir 
pas  été  arrêté  par  l'insuffisance  de  l'effectif.  En 
efïet,  l'explorateur  n'a  pas  été  vaincu  à  Fachoda, 
où  la  victoire  était  possible,  mais  à  Paris,  où  elle 
ne  l'était  pas. 

Il  avait  bien  fallu  commencer  par  de  petits 
coups  de  force,  mais  l'itinéraire  du  jeune  officier 
français  ajoute  à  l'éclat  de  cette  marche  mili- 
taire la  beauté  d'un  eiïort  de  conquête  écono- 
mique, administrative  et,  osons  le  dire,  bien  qu'il 
s'agisse  de  pauvres  nègres,  diplomatique.  Pour 
donner  passage  au  matériel,  on  devait  construire 
des  routes;  pour  assurer  les  positions,  élever  des 


tons  que  M.  Hanotaux  met  aujourd'hui  une  extrême  éner- 
gie à  contester  que  la  mission  Marchand  et  généralement 
sa  politique  africaine  aient  été  dominées  par  l'idée  d'une 
guerre  avec  l'Angleterre  ou  qu'elles  aient  dû  y  aboutir 
nécessairement.  Il  nous  suffira  de  répéter  que  cette  poli- 
tique était,  par  son  essence  même,  affectée  du  risque 
constant  d'un  conflit  armé  avec  l'Angleterre.  Si  le  minis- 
tre ne  prévoyait  pas  la  possibilité  de  ce  conflit,  avec  ses 
conséquences,  il  se  dissimulait  une  des  faces  principales 
de  la  question. 


I 


42  Kl  EL  ET   TANGER 

forts.  Plusieurs  de  ces  rudes  travaux  furent  accom- 
plis par  des  hommes  mourant  de  faim,  qui  ne 
s'arrêtaient  de  marcher  ou  de  travailler  que  pour 
solliciter  et  obtenir  l'amitié  des  tribus.  Une  seule 
comparaison  vient  à  la  pensée  :  on  songe  à  la 
course  des  légions  de  Rome  charriant  avec  elles  le 
capital,  l'élan,  le  génie  et  la  vertu  d'un  monde  civi- 
lisé. Chamberlain  a  nommé  leur  expédition  «  une 
des  plus  étonnantes  et  plus  magnifiques  dans 
l'histoire  de  l'exploration  africaine...  »  Quel  chef! 
quels  braves  compagnons!  Que  manquait-il  donc 
à  Marchand,  qui  servait  brillamment,  pour  servir 
utilement  ?  Il  ne  lui  manquait  qu'une  France. 
Son  instrument  colonial  et  militaire  était  parfait. 
Pour  qu'il  fût  employé,  il  eût  suffi  d'un  gouver- 
nement à  Paris. 

En  juillet  1896,  ce  gouvernement  n'existait  pas. 
C'était  un  malheur  grave;  mais  le  pire  malheur 
était  qu'il  parût  exister.  Il  avait  toutefois  un  peu 
d'existence  réelle,  dans  l'ordre  que  les  philoso- 
phes appellent  la  catégorie  de  la  simultanéité,  de 
l'espace;  l'Elysée,  le  quai  d'Orsay,  la  présidence 
du  Conseil,  étaient  occupés  par  trois  hommes  qui 
agissaient  avec  un  certain  ensemble;  mais  ils  ne 
possédaient  vraiment  ni  la  certitude  ni  la  puis- 
sance de  prolonger  cette  action  au-delà  de  la  mi- 
nute écoulée.  Quant  à  la  catégorie  du  successif  et 
au  point  de  vue  de  la  durée,  le  Gouvernement  qui 
envoyait  Marchand  vers  le  Nil  et  qui  avait  grand 
besoin  de  se  maintenir  au  pouvoir,  du  moment  qu'il 
venait  d'engager  et  d'hypothéquer  l'avenir  en  visant 


SUITE    DU   SYSTÈME    HANOTAUX  43 

l'arrivée  de  Marchand  sur  le  Nil,  ce  gouvernement 
n'avait  aucune  solidité.  Il  pouvait  cesser  d'être, 
d'un  moment  à  l'autre.  Il  dépendait  d'un  caprice 
parlementaire  ou  d'une  simple  saute  de  vent  élec- 
torale. 

—  Qui  en  doutait?  demanderez-vous. 

Hélas  !  faut-il  répondre,  qui  s'en  doutait? 

Non,  personne  ne  s'en  doutait  :  les  républicains 
de  cette  génération,  hypnotisés  par  le  pouvoir, 
ont  été  anesthésiés  sur  les  conditions  du  pou- 
voir. Leurs  prédécesseurs  du  Ouatre-Septembre, 
compagnons  des  363,  avaient  gardé  mémoire  de 
l'ère  difficile  :  ils  savaient  combien  leur  office  était 
précaire,  leur  situation  menacée.  Fils  des  révolu- 
tions, ils  se  savaient  exposés  aux  révolutions. 
Un  passé  personnel  très  chargé  venait  leur  rappe- 
ler la  nature  chancelante  et  périssable  de  leur  for- 
tune. Une  perquisition  bien  menée  ferait  peut-être 
découvrir  que  leur  paquet  est  toujours  fait.  «  Est-ce 
ce  soir  que  l'on  m'arrête?  »  demandait  Rouvier  au 
préfet  de  police  Lozé,  un  jour  fâcheux  du  Panama. 
Mais  les  nouveaux  venus  n'ont  pas  ce  sentiment. 
Ils  sont  nés  dans  la  République  et  n'ont  jamais 
frôlé  ni  bagne  ni  prison;  ils  ont  une  tendance  à 
se  croire  ministres  à  vie.  La  griserie  est  naturelle. 
Tout  le  régime  n'est  funeste  que  parce  qu'il 
met  en  jeu,  contre  l'intérêt  du  public,  tout  ce  qui 
tente,  grise,  étourdit  les  particuliers.  M.  Lemaître 
l'a  bien  dit  :  au  lieu  de  venir  au  secours  de  notre 
faiblesse,  ce  régime  en  sert  le  conseil  ;  il  en  favo- 
rise l'erreur.  Sous  Combes  et  sous  Waldeck,  il  a 


44  KIEL  ET  TANGER 

ouvert  le  pouvoir  à  des  scélérats,  mais,  sous  Faure, 
sous  Méline  et  sous  Hanotaux,  il  avait  perverti  des 
hommes  d'esprit,  de  talent  ou  d'intelligence  en 
leur  enlevant  la  raison. 

Marchand  a-t-il  dressé  la  concordance  de  ses 
actes  avec  les  actes  de  la  vie  intérieure  de  la  Mé- 
tropole? La  double  série  serait  admirable  à  poser 
en  regard  sur  des  colonnes  parallèles...  On  peut 
admettre,  provisoirement,  que,  de  juillet  1896  à 
novembre  1897,  MM.  Félix  Faure  et  Hanotaux, 
ayant  les  mains  libres  au  dedans,  ont  su  faire 
tous  les  préparatifs  convenables  en  vue  d'appuyer 
Marchand  et  de  lui  fournir,  quand  il  approcherait 
du  but,  l'appui  décisif.  Gomme  on  le  verra  tout  à 
l'heure,  ils  ne  le  firent  point  en  ce  qui  concerne 
la  guerre  maritime.  Mais  peut-être  qu'ils  se  dis- 
posaient à  le  faire.  Un  événement  leur  en  arra- 
cha tout  moyen. 

...En  effet,  dans  le  mois  de  novembre  1897,  et 
comme  Marchand  approche  de  Fort-Desaix,  un 
phénomène  absolument  imprévu  du  grand  public, 
bien  que  préparé  de  longue  main  dans  un  petit 
monde,  éclate  tout  à  coup  en  France  :  ^IM.  Ranc, 
Scheurer-Kestner  et  Joseph  Reinach  lancent  la 
revision  du  procès  du  traître  Dreyfus.  L' Affaire, 
alors,  commence,  les  passions  se  heurtent,  et  le 
Gouvernement  français,  hier  assez  fort  pour  dessi- 
ner une  ofïensive  contre  l'Étranger,  se  trouve  tout  à 
coup  réduit  à  se  défendre  contre  l'ennemi  de  l'inté- 
rieur. Il  lui  devient  très  difficile  de  continuer  sa 
pohtique  russo-allemande  :  l'ambassade  allemande 


SUITE  DU  SYSTÈME  HANOTAUX  45 

est  mêlée  à  l'Affaire  !  D'ailleurs,  les  colères  et  les 
inquiétudes  sont  éveillées,  les  factions  sont  en 
armes;  personne  n'est  plus  disposé  à  faire  con- 
fiance à  ce  cabinet  ni  à  aucun  autre,  comme  le 
prouveront  la  formation  pénible,  la  vie  accidentée 
et  la  chute  rapide  des  deux  ministères  suivants, 
Brisson  et  Dupuy. 

Déjà,  M.  Méline  perd  une  fraction  importante 
de  ses  premiers  soutiens  modérés,  libéraux  et 
opportunistes  :  les  croyants  de  la  doctrine  répu- 
blicaine d'une  part,  les  coquins  de  la  défense 
républicaine  de  l'autre,  se  sont  prononcés  pour 
Dreyfus.  Dreyfus  représente  pour  les  naïfs  l'incar-  j 
nation  souffrante  des  chimériques  Droits  de 
l'homme;  pour  les  vendus,  il  correspond  au  type 
réahste  et  productif  des  droits  du  juif.  Tout  ce 
monde  fait  à  l'État  une_jguerre  violente,  et 
M.  Méline  n'y  peut  riposter  que  modérément.  Il 
observe  toutes  les  règles  du  jeu  que  l'on  s'ap- 
plique à  violer  contre  lui.  Ses  paroles  sont  justes, 
mais  faibles.  Ses  actes  sont  nuls.  Son  adversaire 
agit  sans  cesse  et  ose  tout. 

Un  roi  de  France  eût  fait  ce  qu'eût  fait  le  roi 
d'Italie  ou  l'empereur  d'Allemagne  :  avant  de 
laisser  propager  le  roman  de  l'erreur  judiciaire, 
il  se  fût  assuré  des  perturbateurs  avérés.  Mais, 
sur  les  douze  ou  quinze  personnes  qu'il  eût  fallu 
arrêter  dans  la  même  nuit,  M.  Jules  Méline  re- 
connaissait un  sénateur  que  son  ministre  de  la 
Guerre  ne  pouvait  s'empêcher  d'appeler  son 
«  excellent  »  et  son  «honorable  ami  »,  des  collègues 


46  KIEL   ET   TANGER 

de  la  Chambre  avec  qui  il  avait  des  relations  aussi 
anciennes  que  courtoises,  des  hommes  ayant  fondé 
la  République  avec  lui  ou  qui,  s'y  étant  ralliés  dès 
la  première  heure,  s'en  montraient  les  plus  fermes 
mainteneurs  et  soutiens  :  quelles  mesures  pou- 
vait-on se  permettre  contre  eux  '  ?  Sans  doute, 
le  salut  de  l'État  exigeait  ces  mesures.  Mais, 
outre  que  le  salut  du  parti  républicain  ne  les  exi- 
geait peut-être  pas,  le  président  du  Conseil  ne  dis- 
posait d'aucun  pouvoir  légal  l'autorisant  à  ces 
mesures  de  salut. 

Nul  arbitraire  intelligent  et  responsable  ne  veil- 
lait :  nous  n'avions  ni  une  institution  ni  un  organe 
politique  qui  fût  chargé  en  général  de  cette  sur- 
veillance essentielle.  Les  morceaux  fonctionnaient, 
mais  aucune  pièce  centrale.  Le  lucide  Anatole 
France  vit  donc  se  vérifier  la  mémorable  sen- 
tence :  «  Nous  n'avons  pas  d'Etat,  nous  n'avons 
que  des  administrations.  »  Les  administrations  se 
montrent  implacables  quand  elles  ont  afïaire  à 
des  individus  isolés  ou  à  des  groupes  de  vaincus 
(catholiques,  conservateurs),  mais  elles  sont  bien 
obligées  de  montrer  une  insigne  mollesse  quand 
elles  trouvent  devant  elles  des  compagnies  puis- 
santes ou  des  individus  solidaires  comme  nos  juifs, 
nos  protestants,  nos  métèques  et  nos  francs- 
maçons. 

I  <i  S'il  existait  des  lois  qui  me  fussent  applicables...  »  disait 
un  peu  plus  tard,  au  procès  de  Rennes,  M.  Trarieux 
dans  un  beau  mouvement  contre  un  homme  de  peu,  qui 
s'était  permis  de  Taccuser  de  faux  témoignage. 


SUITE   DU   SYSTÈME    HANOTAUX  47 

Le  gouvernement  de  M.  Méline  dut  reconnaître 
qu'il  n'était  qu'un  frêle  assemblage  de  bureaucra- 
ties mal  liées.  L'anarchie  eut  cours  libre,  le  pou- 
voir seul  se  trouva  arrêté  et  mis  en  échec.  Son  efïort 
n'aboutit  qu'à  manifester  l'intention  de  refuser 
aux  juifs  une  revision  injuste  en  elle-même,  dan- 
gereuse pour  le  pays.  Mais  l'effort  ministériel  ne 
parvint  même  pas  à  tenter  d'opposer  un  obstacle 
réel  aux  réalités  menaçantes. 

Grâce  à  la  ferme  parole  de  M.  Méline,  le  droit 
public  que  l'on  tentait  d'usurper  demeura  intact, 
mais,  du  fait  de  son  inaction,  toute  notre  activité 
politique  fut  immobilisée,  puis  brisée  et  réduite 
en  miettes.  Oui  voudra  étudier  le  détail  de  cet 
épisode  '  verra  comment  un  honnête  homme  peut, 
sans  forfaire  à  son  honneur,  par  simple  igno- 
rance pohtique,  commettre,  au  moment  du  dan- 
ger, une  désertion  fertile  en  désastres  -. 

Ces  vérités  n'enlèvent  rien  à  l'estime  person- 
nelle due  à  M.  Méline,  dont  la  politique  agricole 
sauva  un  intérêt  français.  11  eût  pu  faire  un  bon 


1  On  en  trouvera  tous  les  faits  dans  Tadmirable  Précis 
de  l'Affaire  Dreyfus,  par  Henri  Dutrait-Crozon.  —  La 
position  juridique  de  M.  Méline,  en  1897,  lorsqu'il  opposa 
un  ferme  refus,  fondé  sur  des  motifs  absolument  inat- 
taquables, à  ceux  qui  voulaient  lui  imposer  l'initiative 
d'une  revision,  a  été  indiquée  dans  ma  préface  au  premier 
ouvrage  de  Henri  D lthait-Crozon  :  Josep/i  Reinach  histo- 
rien, pp.  XV  et  XVI,  surtout  à  la  note  de  la  page  xv. 

2  Un  ami  de  M.  Méline,  M.  Judet,  appelle  cette  désertion 
la  n  grande  défaillance  gouvernementale  de  1898  '•>  [Eclair 
du  7  septembre  1909). 


48  KIEL  ET   TANGER 

ministre  sous  un  roi.  La  haine  dont  la  juiverie 
l'a  toujours  poursuivi  depuis  pourra  nous  le  faire 
honorer.  Mais  il  faut  se  garder  d'honorer  son 
infirmité,  qui  fut  d'être  républicain,  et  cette 
grande  faute  d'avoir  essayé  d'oublier,  ou  de  faire 
oublier,  la  qualité  incohérente  et  inconsistante  de 
ses  pouvoirs  dans  un  gouvernement  d'opinion. 

La  faction  révolutionnaire  en  vint  à  bout 
quand  il  lui  plut.  Faible,  infiniment  faible  pour 
contenir  ou  pour  maintenir,  l'opinion  pouvait 
tout  pour  la  destruction. 


IX 

COMME  EN   POLOGNE 


On  vit  s'opérer  en  peu  de  mois  un  revirement 
général. 

L'opinion  avait  ratifié  la  bonne  entente  avec  le 
Pape  :  or,  il  suffit  de  quelques  campagnes  de 
presse  pour  réveiller,  en  1897,  l'anticléricalisme 
de  1877;  dans  toutes  les  classes  de  la  société 
républicaine,  les  tolérants  et  les  sceptiques  de  la 
veille  redevinrent  fanatiques  et  persécuteurs. 

L'opinion  avait  ratifié  sans  mot  dire  les  mys- 
tères hautains  de  nos  Affaires  étrangères  dans 
les  sujets  qui  intéressaient  le  plus  gravement 
le  pays;  or,  il  suffit  d'une  banale  affaire  judi- 
ciaire pour  exaspérer  les  curiosités  et  ravir  aux 
ministres  ce  crédit  implicite  qui  leur  avait  donné, 
en  fait,  pleins  pouvoirs. 

L'opinion  de  1896  souhaitait  un  gouvernement 
responsable  et  fort,  une  belle  armée  :  dix  mois 
après,  par  un  brusque  et  logique  revirement,  les 
lil^éraux  démocrates  ramenaient  le  thème  anar- 
chiste. Une  moitié  de  l'ordre  des  avocats,  tout 
ce  que  la  haute  société  comptait  d'utopistes,  et 
le  monde  universitaire  de  philosophes  mystiques, 
retourna,  avec  les  Waldeck,  les  Barboux,  les  Du- 

4 


50  KIEL  ET   TANGER 

claux,  les  Grimaux,  les  Saussine  et  les  Boutroux, 
à  leurs  prototypes  révolutionnaires  de  1789,  1848 
ou  1871. 

M.  Jules  Méline,  M.  Gabriel  Hanotaux  et 
M.  Félix  Faure  avaient  donc  bien  mal  calculé 
la  résistance  de  ce  banc  de  nuage  sur  lequel  ils 
s'étaient  ridiculement  installés  !  L'opinion  change  : 
c'est  sa  nature  dont  ils  ne  se  méfiaient  pas. 
Elle  a  suffi  à  les  renverser. 

Sur  les  causes  de  cette  révolution  de  l'esprit 
public,  M.  de  Freycinet  disait  au  Conseil  de 
guerre  de  Rennes  que  la  campagne  Dreyfus 
avait  été  «  très  désintéressée  en  France  »  (il  en 
était  «  sûr  »),  mais  qu'elle  «  l'était  peut-être  un 
peu  moins  à  l'Étranger  ».  Ce  témoin,  le  plus 
indulgent  des  hommes,  n'avait  pu  fermer  les  yeux 
à  l'évidence  de  l'intérêt  majeur  qu'avaient  telle 
et  telle  puissance  à  diminuer  la  cohésion  et  le 
prestige  de  notre  organisation  militaire.  Mais, 
plus  encore  que  l'Armée,  les  amis  de  Dreyfus 
affaiblissaient  TÉtat;  ils  opposaient  à  toute  poli- 
tique générale  un  conflit  intérieur  qui  paralysait. 
L'immobilité  ainsi  obtenue  servait  si  clairement 
les  intérêts  de  r.\ngleterre  qu'on  ne  peut  sup- 
poser qu'elle  y  soit  demeurée  étrangère.  La 
politique  anglaise  a  toujours  profité  du  jeu  des 
factions  parmi  nous.  Il  est  aussi  de  règle  qu'elle 
les  suscite  et  les  paye.  Son  intervention  était 
naturelle  et  d'ailleurs  presque  juste.  C'était  la 
riposte  indiquée  au  plan  Hanotaux,  mais  appliquée 
par  un  gouvernement  traditionnel  au  point  faible 


COMME    EN    POLOGNE  51 

d'une  démocratie.  Le  «  chef  du  Foreign  Office 
français  »  avait  envoyé  les  tirailleurs  de  Marchand 
opérer  au  loin  contre  l'Angleterre  :  le  chef  du 
véritable  Foreign  Office  répondait  en  envoyant 
la  cavalerie  de  Saint-Georges  manœuvrer  dans 
nos  villes  contre  le  Cabinet  français  et  les  soldats 
français.  Comme  les  souples  et  silencieux  cava- 
liers ne  rencontraient  aucun  pouvoir  d'État  indé- 
pendant de  l'opinion  (cette  opinion  qu'ils  étaient 
capables  de  faire)  ;  comme  ils  étaient  déjà  assurés 
du  concours  actif  de  tous  nos  ennemis  de  l'in- 
térieur (déjà  maîtres  d'une  partie  de  cette  opi- 
nion versatile);  comme  enfin  ils  ne  trouvèrent 
de  résistance  que  dans  l'administration  militaire 
(qui,  étant  subordonnée  à  la  République,  devait 
céder  en  fin  de  compte  à  l'opinion),  il  leur  suffit 
de  réussir  à  impressionner  puissamment  ce  vague 
et  vibrant  composé  de  sentiments,  d'intérêts,  de 
caprices  et  de  passions,  dont  la  mobilité  est  pro- 
digieuse en  France.  Un  tel  succès  était  facile. 
Qui  émeut  l'opinion?  La  presse.  Et  qui  mène  la 
presse?  L'or. 

C'est  pourquoi,  en  raison  de  cet  or  anglais  et 
de  cette  presse  vénale,  par  la  faute  ou  le  crime  de 
cette  opinion  souveraine  et  de  ce  régime  déman- 
telé, quand  les  journaux  français  de  1897  et  de 
1898  lui  parvinrent,  après  ses  longs  mois  d'immer- 
sion dans  la  solitude  africaine,  le  colonel  Mar- 
chand dut  se  détourner  pour  pleurer.  Un  Forain 
prophétique  éternise  ce  souvenir. 

On  peut  répondre  que  ce  fut  simple  coïncidence 


52  KIEL  ET  TANGER 

de  fortunes  fâcheuses.  Mais  le  hasard  est  inno- 
cent des  maux  immenses  qui  résultaient  de  la 
série  de  nos  troubles  civiques.  Ces  maux  sont 
dus  à  l'imprévoyance  des  hommes  et  surtout  à 
l'anarchie  des  institutions.  Si,  pendant  qu'on 
édifiait  Fc^t-Desaix,  Mathieu  Dreyfus  a  pu 
recruter  un  parti  au  traître,  son  frère  ^,  et  allu- 
mer ainsi  une  guerre  civile,  - —  si  l'oeuvre  d'un 
simple  particulier  a  pu  causer  de  tels  effets,  — 
si,  au  moment  même  où  les  nôtres  se  mettaient 
en  marche  pour  Fachoda,  Paris  et  la  France  ont 
pu  se  battre  jour  et  nuit  pour  M.  Zola  :  ces  acci- 
dents scandaleux  n'ont  été  possibles  qu'à  la  faveur 
de  la  caducité  absurde  de  l'État.  Non,  n'allé- 
guons pas  de  surprise.  La  sagesse  politique  con- 
siste à  savoir  qu'il  y  a  des  imprévus  dans  la 
marche  du  monde  :  elle  échelonne  les  moyens 
d'y  faire  face  et  d'y  pourvoir. 

La  fohe,  la  faiblesse  des  années  1897, 1898, 1899, 
étaient  comme  enfermées  et  sous-entendues  dans 
un  régime  où  nul  barrage  n'était  opposé  aux 
sautes  de  l'opinion  ni  préposé  à  la  défense  de 
l'intérêt  général  contre  le  caprice  des  foules 
ou  l'entreprise  des  factions  que  subventionnait 
un  ennemi  bien  organisé  et  bien  soutenu.  «  Nous 
n'avions  point  d'État  !  »  On  avait  négligé  d'en 
forger  un  quand    il  était  temps.  On  avait  refusé 

1  C'est  à  ce  moment-là  que  Mathieu  Dreyfus  écrivit  la 
lettre  publique  dans  laquelle  il  dénonçait,  comme  le  véri- 
table traître,  un  homme  de  paille  à  la  solde  des  juifs, 
Esterhazy. 


COMME    EN    POLOGNE  53 

de  construire  le  roi  :  nos  actions  extérieures  ne 
pouvaient  que  succomber  aux  convulsions  de 
l'intérieur.  Les  prédictions  de  quelques  journa- 
listes perdus,  griffonnées  dès  l'éclat  des  premières 
alarmes  ^,  restent  pour  faire  foi  de  la  nature 
essentiellement  organique  et  constitutionnelle  des 
difficultés  auxquelles  se  heurtèrent  alors  les  Hano- 
taux  et  les  Méline,  ainsi  qu'ils  devaient  s'y  heur- 
ter. Les  républicains  modérés  purent  s'aperce- 
voir qu'il  n'y  avait  aucune  proportion  entre  les 
outils  dont  ils  avaient  disposé  et  la  grande  œuvre 
extérieure  et  intérieure  à  laquelle  ils  avaient 
entraîné  leur  pays. 

L'un  de  ces  ministres  d'alors,  grand  ami  de 
M.  Méline,  Alfred  Rambaud,  en  convenait  vers  la 
fin  de  l'année  suivante  ^.  En  examinant  les  points 
noirs  d'Asie  et  d'Afrique  au  Transvaal,  en  Chine, 
au  Japon,  puis  la  crise  autrichienne,  alors  immi- 
nente, et  en  considérant  tout  ce  qui  se  défait, 
tout  ce  qui  se  refait  dans  l'univers  autour  de 
nous  et  en  dehors  de  nous,  l'ancien  ministre 
rédigeait  ce  mélancolique  mémoire,  ce  compte 
douloureux  du  temps  et  des  efforts  que  l'Étran- 

1  Par  exemple,  ceux  de  Barrés,  de  Drumont,  de  Judet, 
et,  si  j'osais  les  placer  à  leur  suite,  quelques-uns  de  ceux 
que  la  Gazelle  de  France  et  le  Soleil  ont  publiés  sur  ces 
sujets  à  partir  du  l"  décembre  1897. 

■~  Malin  du  21  septembre  1899,  quelques  jours  après 
la  seconde  condamnation  du  traître  Dreyfus  au  Conseil 
de  guerre  de  Rennes.  —  Rappelons  à  ce  propos  que  cette 
condamnation  du  9  septembre  1899  n'a  pu  être  cassée,  le 


54  KIEL  ET  TANGER 

ger  nous  avait  fait  perdre  dans  l'affaire  Dreyfus  : 

Pour  faire  front  à  tant  de  périls,  il  faudrait  une 
France  une,  non  pas  seulement  au  point  de  vue 
administratif,  mais  d'intelligence  et  de  cœur.  Il 
faudrait  qu'aucun  Français  n'eût  rien  de  plus  cher 
que  la  grandeur  et  la  sécurité  de  la  France. 

En  sommes-nous  là? 

Il  faudrait  un  gouvernement  qui  n'eût  d'autre 
pensée  que  celle  de  notre  salut,  une  armée  très 
forte,  une  diplomatie  attentive  et  souple. 

Or,  depuis  deux  ans,  quel  est  celui  de  nos  minis- 
tres de  la  Guerre  qui  a  pu  dévouer  tout  son  temps 
et  toute  son  intelligence  à  la  préparation  de  la 
Défense  nationale?  Pour  chacun  d'eux,  qu'on  fasse 
le  compte  des  heures  qu'il  a  pu  consacrer  à  cette 
tâche  et  de  celles  que  lui  ont  gaspillées  d'autres 
préoccupations,  d'autres  dossiers. 

L'un  d'eux  ',  et  non  des  moins  dignes  de  cette 
haute  fonction,  était  obligé  de  répondre  à  une 
interpellation  sur  nos  ouvrages  de  défense  :  «  Je  suis 
ministre  depuis  huit  jours;  j'ai  dû  en  employer  sept 
à  V examen  de...  ce  que  vous  savez.  » 

Faites  ce  même  compte  pour  les  présidents  du 
Conseil,  les  ministres  de  la  Marine.  Faites-le  pour 
le  ministre  des  Affaires  étrangères  lui-même. 

Faites-le  pour  le  Conseil  des  ministres;  deman- 
dez-vous pendant  combien  de  minutes,  dans  une 
séance  de  deux  ou  trois  heures,  les  hommes  chargés 
de  la  défense  nationale  ont  pu  retenir  sur  cet 
objet  l'attention  de  leurs  collègues. 

12   juillet  1906  par   la  Cour  de  Cassation,  qu'à  la  suite 
d'une  enquête  frauduleuse  et  de  débats  scandaleux  cou- 
ronnés par  la  violation  et  la  falsification  de  Tarticle  445 
du  Code  d'instruction  criminelle. 
1  M.  de  Freycinet. 


COMME    EN    POLOGNE  55 

Faites  le  même  compte  pour  les  séances  du 
Parlement.  Combien  ont  été  employées  à  des  dis- 
cussions utiles?  Combien  à  l'Affaire  et  aux  afïaires 
connexes,  dont  elle  fut  une  infatigable  mère  Gigo- 
gne? 

Par  la  place  qu'elle  a  prise  dans  les  colonnes 
des  journaux,  appréciez  ce  qui  restait  d'espace  à 
ceux-ci  pour  tenir  le  public  au  courant  de  ce  qui 
doit  le  plus  intéresser  des  patriotes,  pour  éclairer 
l'opinion  sur  notre  situation  en  Afrique,  en  Asie, 
et  sur  nos  propres  frontières. 

Pendant  tout  ce  temps,  que  devenait  l'armée? 
Une  furieuse  campagne  tendait  à  l'affaiblir  dans 
sa  cohésion  morale,  dans  sa  confiance  en  ses  chefs, 
dans  sa  discipline.  Un  incident  comme  celui  des 
réservistes  de  l'Yonne  '  aurait-  il  été  possible  il 
y  a  seulement  un  an?  Est-ce  simplement  un  inci- 
dent? Ne  serait-ce  pas  un  symptôme?  Et  de  quelle 
gravité  ! 

Notre  diplomatie?  Il  y  a  dix-huit  mois,  elle  se 
heurtait  déjà  à  des  difficultés  inexplicables,  à  une 
force  d'inertie  évidemment  expectantc,  et,  jusque 
dans  les  négociations  pour  le  Niger,  elle  constatait 
l'influence  maligne  du  trouble  des  esprits  en  France 
et  des  calculs  malveillants  de  l'étranger. 

Cela  ne  pouvait  qu'empirer.  Nous  l'avons  bien 
vu  pour  Fashoda.  Nous  l'éprouverons  dans  d'au- 
tres occasions  autrement  graves  et  périlleuses,  si 
nous  ne  parvenons  à  nous  ressaisir. 

Un  tel  état  de  choses  est  évidemment  très  avan- 
tageux à  nos  rivaux.  Ils  avaient  intérêt  à  le  pro- 
longer, à  l'envenimer,  et  ils  n'y  ont  pas  manqué. 

Les  uns  ont  prodigué  l'argent;  les  autres  y  sont 
allés   de   leurs   précieux   conseils;    à    Londres,    au 


1    Ces  histoires  de  réservistes  antimilitaristes  se  sont 
bien  multipliées  depuis  douze  ans. 


56  KIEL  ET  TANGER 

moment  le  plus  critique  du  fameux  procès,  quand 
les  cœurs  de  tous  les  Français,  encore  que  pour 
les  raisons  les  plus  différentes,  étaient  étreints  de 
la  même  angoisse,  on  s'amusait  à  ouvrir  des  paris. 

Maintenant,  à  Londres,  on  ne  s'amuse  plus  : 
on  se  fâche  tout  rouge.  Il  s'est  tenu  à  Hyde-Park 
un  meeting  monstre  d'indignation.  Toute  la  ca- 
naille britannique  a  crié  :  «  A  bas  l'armée  fran- 
çaise !  »  N'avons-nous  pas  assez,  pour  cette  beso- 
gne, de  notre  propre  canaille?  Et,  dans  ce  meeting, 
on  a  assommé  quelques  Français. 

On  a  failli  voir  des  officiers  étrangers,  dont  le 
rôle  d'espionnage  a  été  reconnu  aussi  bien  par  la 
défense  que  par  l'accusation,  venir  figurer  comme 
témoins.  Bien  mieux  :  comme  arbitres.  Presque 
comme  juges. 

Quand  il  fait  crédit  au  régime  qu'il  peut  impres- 
sionner, diviser  et  troubler  si  facilement,  l'En- 
nemi peut  attendre  que  la  victime  soit  à  point. 
Mais  l'exterminateur  n'attendra  pas  toujours.  La 
Pologne,  écrit  M.  Rambaud,  a  fini  par  être  «  par- 
tagée »  : 

Il  ne  faut  pas  croire  que  ce  soit  du  premier  coup 
que  les  armées  ennemies  ont  pénétré  sur  le  territoire 
polonais.  Non.  L'invasion  étrangère  a  été  précé- 
dée, préparée  de  longue  main  par  une  infiltration 
d'éléments  étrangers  et  d'influences  étrangères. 

De  l'argent  étranger  entrait  en  Pologne  pour  y 
fomenter  certaines  agitations.  Les  étrangers  avaient 
pris  l'habitude  de  critiquer  les  lois  du  pays,  de 
vouer  au  mépris  de  l'Europe  intellectuelle  les  sen- 
tences de  ses  juridictions,  de  boycotter,  à  coups  de 
tarifs,  ses  produits. 

Ils  estimaient  injuste  que  les  protestants  et  les 


COMME    EN   POLOGNE  57 

orthodoxes  n'eussent  pas  les  mêmes  droits  poli- 
tiques que  les  catholiques,  et  en  cela  ils  avaient 
raison,  mais  les  Polonais  qui  leur  donnaient  raison 
avaient  tort,  car  l'étranger  n'est  jamais  désinté- 
ressé dans  ses  critiques. 

Des  Polonais  prenaient  l'habitude  de  fréquen- 
ter chez  les  ambassadeurs  étrangers,  de  leur  de- 
mander des  renseignements,  de  croire  à  leur  parole, 
de  suivre  leur  direction.  Les  uns  dénonçaient  aux 
Prussiens  et  aux  Russes  l'intolérance  catholique  de 
leurs  compatriotes;  les  autres  les  suppliaient  de 
garantir  les  libertés  anarchiques  du  pays;  d'autres 
s'entendaient  avec  eux  pour  condamner  le  «  mili- 
tarisme »  polonais. 

Au  bout  de  quelques  années  de  cet  échange  de 
bons  offices  entre  Polonais  et  étrangers,  la  Polo- 
gne s'est  trouvée  mûre  pour  l'invasion  et  le  partage. 

Notez  que  la  Pologne  était  vraiment  une  Répu- 
blique, encore  qu'elle  eût  à  sa  tête  un  roi  qui, 
d'ailleurs,  avait  encore  moins  de  pouvoir  effectif 
qu'un  président  français.  Il  est  également  facile  de 
démontrer  que  {les  pai/sans  mis  à  part)  la  Pologne 
était  une  démocratie. 

Comme  elle,  nous  avons  pour  voisins  de  puis- 
sants États  monarchiques  et  militaires.  Ces  voi- 
sins ont  intérêt  à  ce  que  la  France  soit  paralysée, 
neutralisée  par  impuissance... 


Telle  était  l'opinion  d'un  esprit  modéré  jugeant 
à  une  année  de  distance  :  il  commençait  à 
dominer  l'histoire  de  la  crise,  il  en  apercevait 
nettement  les  instigateurs.  Les  difficultés  et  les 
embarras  extérieurs  que  nous  avions  suscités  au 
Royaume-Uni  étaient  revenus  à  la  République  sous 
forme    d'embarras  et  de  difficultés  à  l'intérieur» 


58  KIEL    ET   TANGER 

Contre  ce  coup  violent  le  régime  ainsi  attaqué 
demeurait  sans  riposte,  parce  qu'il  était  sans 
pouvoir.  Dès  lors  impossible  de  rien  sauver  à 
moins  que  de  changer  la  Constitution  en  pleine 
bataille  et  d'opérer  une  contre-révolution  radi- 
cale sous  le  feu  de  l'ennemi  !  Mais  bien  peu 
songeaient  à  ce  remède  héroïque.  Tout  s'écroula 
paisiblement. 


X 


LA  FIN  DU  SYSTÈME   HANOTAUX 
LE  DÉSARROI  DE  LA  MARINE 


La  catastrophe  consommée  découvrit  au  régime 
un  autre  point  faible  par  lequel  il  est  bien  pro- 
bable que  l'efïondrement  se  serait  produit,  alors 
même  que  l'Angleterre  se  fût  épargné  les  dépen- 
ses de  l'aiïaire  Dreyfus. 

Pour  la  commodité  et  pour  la  clarté  de  l'expo- 
sition, j'ai  laissé  de  côté  ce  point  :  j'ai  supposé 
que  le  fragile  gouvernement  de  MM.  Félix  Faure, 
Méline,  Hanotaux,  et  leur  façade  d'administra- 
tions éphémères  composaient,  tout  au  moins,  à 
chaque  instant  donné,  une  surface  une,  liée,  sui- 
vie et  cohérente.  C'est  ce  qu'on  avait  attendu 
de  leur  «  ministère  homogène  »,  et  c'est  ce  que 
réclame  toute  politique  sérieuse,  en  particulier, 
la  politique  extérieure,  qui,  avant  d'obtenir  la 
continuité  dans  le  temps,  a  besoin  de  bien  assu- 
rer sa  liaison  dans  l'espace.  Bismarck,  à  Ems,  ne 
put  se  résoudre  à  marcher  sans  avoir  consulté, 
une  dernière  fois,  ses  principaux  collaborateurs, 
Moltke  et  Roon. 

Mais  en  France  il  fallait  compter  avec  les 
conditions  qui  sont  inhérentes  à  toute  république 


60  KIEL   ET   TANGER 

démocratique;  faute  d'un  chef  suprême,  stable  et 
puissant,  le  gouvernement  y  est  divisé  et  seg- 
menté à  perte  de  vue,  pour  le  plus  grand  bonheur 
des  chefs  de  service  et  le  pire  malheur  des  services 
eux-mêmes.  Deux  ministres  y  sont  égaux  sous  un 
chef  qui  n'est  pas  un  maître.  Deux  ministères 
sont  deux  maisons  qui  s'ignorent  l'une  l'autre. 
Ces  rivales  jalouses  ne  se  pénètrent  pas  et  refu- 
sent de  se  rien  céder  l'une  à  l'autre.  On  corres- 
pond, on  traite,  mais  c'est  entre  puissances  étran- 
gères, lointaines,  et  l'on  n'agit  pas  de  concert  ni 
sous  une  même  impulsion.  Il  en  était  ainsi  en 
1896.  Il  en  est  ainsi  aujourd'hui.  Les  ministres 
modérés  trouvèrent  cet  état  de  choses  incoor- 
donné et,  loin  de  le  modifier,  n'y  furent  même 
pas  sensibles. 

La  fortune  voulut  que  cette  secrète  ataxie 
n'apparût  point  aussi  longtemps  que  le  système 
«  Pétersbourg-Berlin  contre  Londres  »  fut  en 
vigueur  et  que  les  ministres  modérés  furent  en 
fonctions.  Mais,  trois  mois  après  leur  départ, 
au  jour  précis  de  l'échéance  du  principal  efïet 
tiré  par  M.  Hanotaux  sur  notre  avenir  national, 
c'est-à-dire  en  septembre  1898,  on  découvrit  su- 
bitement que  tout  avait  été  agencé  par  nos 
mains  en  vue  d'une  rencontre  possible  avec  l'An- 
gleterre sans  qu'on  eût  pris  aucune  des  précau- 
tions navales  qu'impliquait  une  telle  éventualité... 
Un  rapport  de  l'amiral  Fournier  déclara  textuel- 
lement :  «  Nous  ne  sommes  pas  prêts...  »  La 
«  forme  républicaine  »,  qui  avait  permis  ce  cas 
d'imprévoyance  et  de  distraction  ^monatrueuses 


LA   FIN   DU   SYSTÈME    HANOTAUX  61 

apportait  ici  les  effets  directs  de  son  essence 
propre.  «  Elle  est  la  dispersion,  elle  est  la  diver- 
sité, elle  est  le  mal.  »  On  ne  peut  que  redire  ces 
définitions  de  l'abbé  Lantaigne  '  pour  peu  qu'on  se 
reporte  à  ce  moment-là.  Oui,  en  septembre  1898, 
et  notre  mission  Congo-Nil  venant  de  se  heurter 
à  Fachoda  contre  l'Angleterre,  l'opinion  française 
découvrit,  sans  en  être  d'ailleurs  autrement  émue, 
que,   pendant    ces    quatre    ans    d'une    politique 

1  L'admirable  passage  du  discours  de  M.  l'abbé  Lantai- 
gne à  M.  le  professeur  Bergeret,  dans  l'Orme  du  mail,  de 
M.  Anatole  France,  serait  à  apprendre  par  cœur.  Nous 
l'avons  cité  bien  des  fois.  Mais  il  faut  le  relire. 

«  M.  Lantaigne  — Fût-elle  respectueuse  de  la  reli- 
gion et  de  ses  ministres,  je  haïrais  encore  la  République. 

«  M.  Bergeret.  —  ...Pourquoi? 

«  M.  Lantaigne.  —  Parce  quelle  est  la  diversité.  En 
cela,  elle  est  essentiellement  mauvaise... 

«  ...La  diversité  est  détestable.  Le  caractère  du  mal  est 
d'être  divers.  Ce  caractère  est  manifeste  dans  le  gouver- 
nement de  la  Républiqu-e  qui,  plus  qu'aucun  autre,  s'éloi- 
gne de  l'unité.  Il  lui  manque  avec  l'unité  l'indépendance, 
la  permanence  et  la  puissance.  //  lui  manque  la  connais- 
sance, el  Von  peut  dire  de  lui  qu'il  ne  sail  ce  qu'il  jail.  Bien 
qu'il  dure  pour  notre  châtiment,  il  n'a  pas  la  durée,  car 
l'idée  de  durée  implique  celle  d'identité,  et  la  République 
n'est  jamais  un  jour  ce  qu'elle  était  la  veille.  Sa  laideur 
même  et  ses  vices  ne  lui  appartiennent  pas.  Et  vous  avez 
vu  qu'elle  n'en  était  pas  déshonorée.  Des  hontes,  des  scan- 
dales qui  eussent  ruiné  de  puissants  empires,  l'ont  recou- 
verte sans  dommage.  Elle  n'est  pas  destructible,  elle  est 
la  destruction.  FAle  est  la  dispersion,  elle  csl  la  disconli- 
nuilé,  elle  esl  la  diversité,  elle  est  le  mal.  » 

La  page,  d'une  extraordinaire  lucidité,  a  précisément 
été  écrite  en  1S96,  alors  que  les  jeunes  ministres  de  la 
République  conservatrice  gravaient  dans  la  chair  vive, 
inscrivaient  dans  les  faits  concrets  ce  mémorable  monu- 
ment de  dispersion,  de  discontinuité  et  de  diversité  dont 
il  esb  fait  ici  l'historique. 


62  KIEL  ET  TANGER 

évidemment  antianglaise,  nous  n'avions  négligé 
qu'un  élément  :  nos  forces  de  mer.  Nous  n'étions 
dépourvus  que  d'un  organe,  et  c'était  précisé- 
ment du  seul  organe  utile,  l'unique  organe  de 
défense  et  d'attaque  contre  l'Anglais.  Notre  armée 
de  terre  était  encore  bonne,  mais  ne  servait  pas 
à  grand 'chose  ici.  Une  protection  sérieuse  du  lit- 
toral métropolitain  et  colonial,  sur  la  mer,  des 
escadres,  à  terre,  des  ports  en  état,  c'était  aujour- 
d'hui l'indispensable,  et  cela  manquait.  Le  Cabinet 
Brisson-Cavaignac-Lockroy  eutla  charge  d'impro- 
viser ce  qui  aurait  dû  être  préparé  à  loisir  dans 
les  années  rntérieures  et  ce  qui  n'y  avait  même 
pas  été  commencé. 

La  présidence  de  la  République  était  occupée 
par  un  ancien  armateur  havrais,  ancien  ministre 
de  la  Marine,  à  qui  l'importance  de  la  mer  ne 
pouvait  vraisemblablement  échapper.  Elle  ne  pou- 
vait échapper  non  plus  à  son  ministre  des  Affaires 
étrangères. 

M.  Gabriel  Hanotaux  s'était  appliqué  à  conso- 
lider notre  situation  en  Tunisie,  en  nous  déliant 
de  traités  antérieurs  :  à  quoi  bon,  si  le  passage 
de  la  Méditerranée  n'était  pas  assuré  par  une 
flotte  suffisante?  La  grande  île  de  Madagascar 
avait  été  proclamée  colonie  française  le  20  juin 
1896  :  à  quoi  bon  si,  de  Madagascar  à  Marseille, 
une  force  étrangère  restait  facilement  maîtresse 
d'arrêter  nos  communications? 

Tous  ces  actes  publics  devaient  nous  obliger 
à  veiller  sur  l'armée  navale.  A  plus  forte  raison, 


LA   FIN   DU   SYSTÈME   HANOTAUX  63 

cet  acte  secret,  la  mission  du  Congo  vers  le 
Nil.  Ou  c'était  folie  pure,  ou  l'entreprise  sous- 
entendait  des  armements,  des  constructions,  des 
approvisionnements  maritimes  réguliers  et  com- 
plets. Notre  politique  d'alors  aurait  permis,  à  la 
rigueur,  de  négliger  les  armées  de  terre,  puis- 
qu'elle escomptait  le  concours  de  l'armée  russe  et 
de  l'armée  allemande,  mais  elle  exigeait  l'entre- 
tien et,  au  besoin,  la  réfection  de  la  marine. 
Précaution  d'autant  plus  nécessaire  que  le  con- 
cours de  la  flotte  italienne  semblait  douteux,  de- 
puis que  l'Angleterre  se  l'était  assuré  par  un  traité 
plus  fort  que  l'arrangement  triplicien.  Ce  long  mi- 
nistère modéré  et  conservateur,  couronné  d'une 
présidence  plus  modérée  et  plus  conservatrice 
encore,  avait  donc  légué  un  modèle  de  négli- 
gence maritime  à  ses  successeurs  radicaux.  Si 
l'incurie  et  l'incohérence  agressives  de  M.  Camille 
Pelletan  ont  pu  faire  pardonner  au  public  l'in- 
curie et  l'incohérence  passives  de  l'équipe  anté- 
rieure, l'historien  ne  l'oubliera  pas.  Une  forte 
marine  était  supposée  dans  le  dessein  conçu  et 
poursuivi  dès  1895  et  1896  :  or,  nous  ne  l'avions 
pas  à  l'été  de  1898  ! 

Comme  toujours,  alors,  sous  le  poids  des  choses, 
sous  la  pression  des  circonstances,  on  essaya  d'im- 
proviser ^.  Le  ministère  radical  s'efTorça  de  bien 


1  On  trouvera  un  récit  de  ces  improvisations  aux  ap- 
pendices III  et  IV  :  «  Les  fonctions  propres  de  VÉlal  », 
«  Mais  il  faul  la  violer  ». 


64  KIEL    ET    TANGER 

mériter  de  la  patrie  en  parant  tout  de  suite  au  plus 
nécessaire.  Notre  littoral  se  hérissa  de  canons.  Les 
soutes  des  vaisseaux  de  guerre  se  garnirent  de  com- 
bustibles et  de  munitions.  On  jeta  du  charbon 
dans  les  postes  lointains  pour  le  ravitaillement  de 
nos  stationnaires.  Ce  fut  un  élan  général. 

On  ne  peut  s'empêcher  d'observer  néanmoins  que 
cette  ardente  réorganisation  maritime  devait  coïn- 
cider, par  une  gageure  ironique,  avec  un  chan- 
gement de  front  en  diplomatie  :  le  ministre  nou- 
veau détournait  peu  à  peu  sa  pointe  de  notre 
vieille  concurrente  maritime;  c'est  un  ennemi 
continental  que  M.  Delcassé  nous  mettait  sur  le 
dos.  Dès  ce  moment-là,  nous  aurions  eu  besoin 
d'afTermir  et  de  consolider  notre  armée  de  terre. 
Mais,  précisément  dans  les  années  qui  suivirent, 
on  ne  travailla  qu'à  la  désorganiser.  En  1899, 
toujours  à  propos  de  Dreyfus,  qui  venait  d'être 
recondamné  et  qu'il  s'agissait  de  faire  absoudre 
à  tout  prix,  la  lutte  s'engageait  entre  l'impor- 
tant Service  des  renseignements,  organe  de  notre 
défense  nationale,  et  la  Sûreté  générale,  qui  ne 
défendait  que  la  République.  En  1900,  Wal- 
deck-Rousseau  donnait  raison  aux  défenseurs  de 
la  République  contre  les  défenseurs  de  la  France  : 
«  Le  Bureau  des  renseignements  n'existe  plus  », 
déclarait-il.  Le  général  André  remplaça  Gallif- 
fet  au  ministère,  les  généraux  se  virent  dénon- 
cés par  des  sous-officiers  influents  dans  les  Loges, 
un  vaste  service  de  délation  fonctionna.  En 
1903  et  1904,  le  ministère  de.  la  Guerre  donnait 


LA   FIN   DU   SYSTÈME   HANOTAUX  65 

tout  son  cœur  à  la  réhabilitation  de  Dreyfus,  à 
la  diminution  du  budget  de  la  Guerre,  au  service 
de  deux  ans,  et,  lorsque,  en  1905,  éclata  le  coup 
de  foudre  de  Tanger,  qui  ne  fut  rien  qu'un  Fachoda 
interverti,  nous  nous  trouvions  exactement  dans 
la  même  impuissance  pour  des  raisons  égales, 
quoique  toutes  contraires  :  il  aurait  fallu  exercer 
notre  armée  de  terre,  et  c'était  à  l'armée  de  mer 
qu'on  avait  donné  quelques  soins. 


XI 

L'OSCILLATION  DE  LA  MARINE 


Mais  la  réforme  maritime  de  1898-1902  ne 
s'avança  qu'avec  des  lenteurs,  des  incertitudes  et 
des  contradictions;  elle  échoua,  en  fm  de  compte, 
sur  un  double  écueil  bien  républicain  :  les  Cham- 
bres, les  Bureaux. 

M.  Edouard  Lockroy  avait  remplacé  rue  Royale 
le  brave  et  digne  marin  qui,  pour  répondre  à  un 
interpellateur  du  Sénat,  déclarait  que  ses  équi- 
pages sauraient  mourir.  Le  ministre  civil  entreprit 
quelques  modifications  brillantes,  au  beau  milieu 
desquelles  un  parlementaire  nouveau,  M.  de 
Lanessan,  survint  pour  les  bouleverser  ou  les 
remanier.  Ce  double  programme  Lockroy-Lanes- 
san  à  peine  esquissé,  M.  Pelletan  paraissait  et  cas- 
sait tout  (1902-1905).  Les  dégâts  et  les  ruines  ont 
été  particulièrement  sensibles  sous  le  ministère  de 
M.  Thomson,  qui  se  flattait  de  raccommoder  quel- 
que chose.  C'est  une  question  de  savoir  si  l'inco- 
hérente série  de  ces  ordres  et  de  ces  contre-ordres 
n'était  pas  aussi  vaine,  en  étant  plus  coûteuse, 
que  l'inaction  sommaire  de  M.  l'amiral  Besnard. 
Il  ne  faut  pas  lutter  contre  les  colosses  de  la 


l'oscillation  de  la  marine  67 

bureaucratie,  ou  il  faut  être  armé  de  manière  à 
en  triompher. 

La  monarctiie  seule  le  peut.  Les  incontestables 
progrès  obtenus  sous  la  République  dans  l'armée 
de  terre  ne  doivent  pas  faire  illusion,  car,  ici, 
l'anarchie  démocratique  a  été  puissamment 
tempérée  par  le  stimulant  de  la  Revanche  ^,  qui 
n'existait  pas  pour  l'armée  de  mer.  Il  y  a 
trop  longtemps  que  nous  n'avons  plus  fait  de 
grande  guerre  maritime.  L'âge  de  nos  progrès  sur 
mer  remonte  au  prince  de  Joinville.  En  1878,  le 
rapport  fameux  de  M.  Etienne  Lamy  élevait 
contre  notre  marine  un  ensemble  d'accusations 
que  l'on  n'a  cessé  de  reprendre  et  de  renouve- 
ler 2.  Le  rapport  fut  écrit  dans  un  but  d'action  et 
de  progrès;  la  fatalité  démocratique  a  réduit  cette 
pièce  au  rôle  humiliant  de  mémento  pour  mécon- 
tents. Aucune  réforme  utile  n'en  est  sortie,  mais 
tous  les  brouillons  de  la  Chambre  s'efforcent  d'en 
démarquer  les  vieilles  critiques  qu'ils  aigrissent 
et  retournent  en  pointes  offensantes  contre  le 
corps  de  nos  officiers  de  vaisseau.  Dans  cet  ordre 
naval,  la  République  tricolore  des  Dufaure  et  des 
Lamy  n'échappe  donc  à  la  routine  qu'en  poussant 
à  la  destruction.  C'est  par  l'effroi  de  réformes 
qui  détruisaient  que  la  République  rose  de  l'ami- 
ral Besnard  était  revenue  aux  pratiques  de  l'im- 

1  Voir  à  l'appendice  V,  Aéroplanes  eb  dirigeables, ce  qui  se 
passe  aujourd'hui  dans  les  services  techniques  de  la  Guerre. 

2  Rapports  du  budget  de  la  marine,  1870-1879,  n»  926, 
pp.  17  et  20. 


68  KIEL    ET   TANGER 

mobilité,  d'oîi,  nécessairement,  le  pendule  devait 
se  remettre,  peu  après,  à  courir  de  nouveau  dans 
le  sens  des  ruines. 

La  longueur  de  l'oscillation  peut  surprendre  au 
premier  abord.  Mais  c'est  la  faute  du  régime  si  les 
fautes  n'apparaissent  que  lentement.  Les  services 
de  la  marine  ne  sont  pas  comparables  à  d'autres 
administrations  techniques  qui  exigent  aussi  une 
très  forte  paît  de  compétence  spéciale,  mais 
qui  reçoivent,  comme  les  chemins  de  fer,  par 
exemple,  la  vérification  et  la  critique  perpétuelle 
de  l'expérience  publique  :  chaque  voyageur  et  cha- 
que actionnaire  peut  se  convaincre  des  résultats 
bons  ou  mauvais  de  l'exploitation.  La  seule  ex- 
périence publique  bien  concluante  à  laquelle 
puisse  être  soumise  une  marine  militaire  est  celle 
qui  vient  d'une  guerre,  c'est-à-dire  lorsqu'il  est 
trop  tard  pour  rien  réformer.  En  temps  de  paix, 
ce  personnel  et  ce  matériel  immenses,  hautement 
spécialisés,  ne  sauraient  être  sérieusement  contrô- 
lés qu'à  force  de  présence  d'esprit,  de  volonté 
ingénieuse  et  de  sagesse  vigilante  :  œuvre  de  per- 
sonnalité, de  science  humaine  et  d'esprit  humain, 
affaires  de  prince  et  de  chef.  Les  aristocraties 
versées  dans  les  choses  maritimes  et  commer- 
ciales, Carthage,  Venise,  aujourd'hui  encore  la 
ploutocratie  américaine,  peuvent  réussir  à  faire 
de  bonnes  inspections,  à  donner  des  directions 
sérieuses  à  leurs  ministres  et  fonctionnaires  de  la 
mer  :  elles  ont  la  durée  et  la  compétence.  Aucun 
pouvoir  démocratique  et  républicain  ne  possède 
ces  deux  vertus. 


l'oscillation  de  la  marine  69 

Un  ministre,  un  grand  chef  militaire  n'y  peut 
garder  longtemps  sa  place  sans  porter  ombrage  à 
l'État.  Quant  à  contrôler  des  serviteurs  succes- 
sifs, les  mieux  douées  des  démocraties  y  échouent 
forcément  :  elles  vont  de  déconvenue  en  décon- 
venue, trompées  par  l'indolence  de  leurs  spécia- 
listes qui  se  fatiguent,  s'usent  et  se  combattent  les 
uns  les  autres,  ou  desservies  par  la  compétition, 
le  tumulte  et  le  bruit  qui  sont  le  partage  des 
assemblées.  Les  professionnels  s'endorment  ou 
s'entêtent,  le  peuple,  le  souverain,  n'en  peut  rien 
savoir;  et  ses  représentants,  les  commissions  in- 
compétentes, les  rapporteurs  ignares,  les  ministres 
turbulents  et  destructeurs  le  précipitent,  dès  qu'ils 
ont  le  dessus,  dans  l'abîme  du  mal  contraire. 
C'est  un  réformateur  parlementaire,  c'est  M.  de 
Lanessan,  qui,  par  ses  décrets,  imposa  l'incohé- 
rence aux  services  du  ministère  et  facilita  la  ré- 
volte dans  les  arsenaux.  C'est  un  autre  réforma- 
teur, parlementaire,  Pelletan,  qui  prit  à  tâche  de 
soulever  les  équipages,  d'arrêter  les  constructions 
et  de  distribuer  les  commandements  à  la  mer 
d'après  les  opinions  philosophiques  et  religieuses 
des  officiers.  L'attitude  de  ce  ministre  échappait 
complètement  aux  reproches  d'étroitesse  ou  de 
routine  qu'on  adresse  aux  professionnels  :  mais  il 
en  résulta  une  épouvantable  série  d'échouements, 
de  naufrages,  d'explosions,  d'incendies,  d'acci- 
dents et  des  désastres  de  toutes  sortes,  efïots 
normaux  de  la  malfaçon,  de  l'incurie,  de  la  mal- 
V(;illance  ou  de  la  trahison.  Quand,  durant  deux 
années  entières,  le   malheur  public  éclatant,  cet 


70  KIEL   ET   TANGER 

unique  avertisseur  et  contrôleur  des  démocraties, 
eut  longuement  et  cruellement  fonctionné,  le  pays 
finit  par  l'entendre  et  le  faire  entendre  au  pou- 
voir. On  rouvrit  donc  le  vieux  «  conservatoire  de 
tous  les  abus  »,  et  l'on  revint,  par  les  deux  lentes 
étapes  ^  de  MM.  Thomson  et  Picard,  au  ministère 
d'un  amiral.  Mais  l'expérience  avait  coûté  cher  : 
du  deuxième  rang  que  nous  tenions  en  1899,  nous 
tombions,  en  1909,  au  cinquième  :  la  marine  fran- 
çaise s'est  classée  au-dessous  des  marines  de  l'Al- 
lemagne, des  États-Unis,  même  du  Japon... 

Le  résultat  n'était  pas  évitable.  Mais  un  autre 
malheur  est  au  bout  du  système  contraire  auquel 
on  semble  devoir  se  ranger.  Affranchie  des  fous 
furieux  du  Parlement,  la  marine  retombe  sous  le 
particularisme  de  ses  bureaux.  Dès  qu'un  grand 
pouvoir  ne  s'élève  plus  au-dessus  des  administra- 
tions, ces  puissances  subalternes,  mais  compétentes, 
doivent  s'ériger  en  petites  souverainetés  indépen- 

1  Combien  ces  étapes  ont  été  lentes,  on  peut  s'en  faire 
une  idée  par  des  chiffres  recueillis  dans  un  grand  organe 
officieux  du  gouvernement  républicai»,  le  Temps.  Les  trois 
années  1907,  1908  et  1909,  celles  qui  ont  vu  éclater  les 
conséquences  du  système  Lanessan-Pelletan,  et  se  vérifier, 
à  coups  de  sinistres,  tous  les  pronostics  les  plus  sombres, 
ont  vu  périr  ou  mettre  hors  d'usage  un  certain  nombre 
de  nos  unités  de  guerre  maritime.  Combien  en  a-t-on  recons- 
truit? Voici  les  mises  en  chantier  en  Allemagne  et  en  France  : 

FRANCE  ALLEMAGNE 

Cuirassés G  10 

Croiseurs  cuirassés   0  3 

Croiseurs  protégés 0  6 

Contre-torpilleurs 17  36 

Sous-marins 0  8 


l'oscillation  de  la  marine  71 

dantes,  comparables  à  des  seigneuries  féodales  ou 
même  aux  Grandes  Compagnies  du  xiv®  siècle.  En 
tout  bien  tout  honneur,  en  tout  scrupule  de  parfaite 
honnêteté,  les  professionnels  en  possession  d'état, 
et  par  là  même  très  hostiles  aux  changements  et, 
de  leur  nature,  opposés  à  tout  élément  qui  n'est  pas 
de  leur  partie,  sont  conduits  à  confondre  le  bien 
général  avec  les  avantages  de  la  spécialité  qu'ils 
détiennent;  ils  ne  conçoivent  plus  qu'un  service, 
et  c'est  le  leur  propre,  et  nul  contrepoids  ne  leur 
est  opposé  que  par  d'autres  coteries  analogues, 
formées  quelquefois  en  factions  ou  en  clientèles  : 
coalitions  d'intérêts  privés  qui  peuvent  demander 
par  hasard  des  réformes,  mais  qui,  toutes  ensem- 
ble, aspirent  seulement  à  maintenir  l'abus  ou  à 
le  déplacer.  Dans  ce  système  comme  dans  l'autre, 
l'utilité  générale  cherche  en  vain  son  représentant. 
Au  lendemain  du  passage  de  Pelletan,  on  a  dû 
avouer  que  cette  routine,  avec  tous  ses  défauts, 
reste  supérieure  à  l'immixtion  brutale  des  ora- 
teurs et  des  rapporteurs,  cette  clique  étrangère 
superposant  à  des  torts  purement  administratifs 
tous  les  vices  du  désordre  politicien.  Le  vieux 
bateau  conserve  un  reliquat  d'organisation,  les 
bonnes  traditions  du  commandement,  ses  usages 
utiles,  un  esprit  de  corps  précieux.  Pauvre  musée 
flottant  qui  ne  peut  entreprendre  des  pointes  bien 
hardies  vers  la  haute  mer,  mais  qu'on  pourra  gar- 
der en  rade  jusqu'au  changement  de  régime,  qui, 
rendant  de  nouveau  les  réformes  possibles,  lui 
fournira  le  moyen  de  se  rajeunir. 


XII 

UNE  RÉFORME   EN  MONARCHIE 

Dans  l'été  de  1900,  un  écrivain  français,  à  qui 
l'instabilité  parlementaire  avait  fait  des  loisirs, 
visitant  les  arsenaux,  les  ports,  les  chantiers  de 
la  mer  du  Nord  et  de  la  Baltique,  écrivait 
au  directeur  du  Temps  qu'une  émotion  profonde 
l'étreignait  «  à  la  vue  d'une  pareille  explosion  de 
«  vitalité  et  de  force  ».  La  jeune  marine  alle- 
mande jaillissant  des  eaux  toute  neuve,  pourvue 
des  derniers  perfectionnements  de  l'outillage  scien- 
tifique moderne,  lui  donnait  une  idée  de  «  vie 
intense  »  qui  suggérait  la  comparaison  avec  l'Amé- 
rique, Mais  l'auteur  se  rendait  compte  des  difïé- 
rences  et  notait  qu'il  ne  s'agissait  point  de  la 
simple  exubérance  d'une  nature  longtemps  vierge, 
révélant  tout  d'un  coup  des  trésors  de  fécondité  : 
non,  le  sol  est  ingrat,  la  race  est  lourde  en  Alle- 
magne, les  côtes  fournissent  des  matelots  médio- 
cres et  en  petit  nombre.  Seulement  un  principe 
y  domine  tout  :  c'est  la  division  du  travail, 
l'économie  des  moyens,  l'énergie  de  l'impulsion. 
«  Une  discipline  sévère,  jointe  à  un  esprit  d'ini- 
«  tiative  qui  ne  recule  devant  aucune  audace,  là 
«  est  le  secret  de  la  force.  »  Comment  ce  secret 
a-t-il  été  mis  en  œuvre?  Comment  se  maintient 


UNE    RÉFORME    EN    MONARCHIE  73 

ce  bel  ordre  des  travailleurs  très  divers  si  exacte- 
ment spécialisés  ? 

Le  voyageur,  qui  n'était  autre  que  M.  Edouard 
Lockroy,  arrivait  un  an  à  peine  après  la  réor- 
ganisation de  l'administration  supérieure  de  la 
marine.  En  décrivant  le  jeu  de  cette  réforme, 
il  fait  voir  et  toucher,  sans  y  songer  peut-être, 
assurément  sans  le  vouloir,  le  double  avantage 
de  la  monarchie.  Cette  institution  conservatrice 
de  l'ordre  et  dont  il  prononce  à  peine  le  nom 
se  révélait  à  lui  réformatrice  par  excellence  : 
prompte,  directe,  sans  tergiversations  ni  tâtonne- 
ments superflus.  Il  écrit  : 

Quand  en  Allemagne  une  réforme  paraît  utile, 
elle  est  toujours  rapidement  accomplie.  L'exécution 
suil  loujoiirs  de  près  la  pensée.  Le  7  mars  1899,  un 
décret  impérial  modifia  profondément  les  choses, 
supprima  l'Oberkommando  ',  créa  à  sa  place  l'Ad- 
miralstab,  augmenta  les  pouvoirs  du  Reichsmari- 
neamt,  et  plaça  enfin  toute  la  marine  sous  l'auto- 
rité directe  de  l'empereur,  aidé  de  son  cabinet 
militaire. 

Ce  fui  une  réi)olulion.  A  la  tête  de  l'Oberkom- 
mando avait  été  placé  un  liomme  que  l'éclat  de 
ses  services  et  sa  longue  expérience  rendaient  sym- 
pathique h  tout  le  pays  :  l'amiral  de  Knorr.  Jeune 
encore,  puisqu'il  n'était  ftgé  que  de  cinquante-neuf 
ans,  l'amiral  de  Knorr  était  entré  au  service  à  ({ua- 
torze  ans...  (Ici  les  lilres  de  Vamiral.)  On  l'avait 
fait  Oberkommandant,  c'est-à-dire  commandant  en 

1  Haut  commandement  des  armées  de  mer,  qu'en  1889 
l'amiral  Von  der  Golz  avait  constitué  en  service  distinct 
du  ministère  de  la  marine  ou  Reichsmarinearnl. 


74  KIEL   ET   TANGER 

chef  de  la  marine  allemande.  Cependant,  il  fut  tout 
à  coup,  et  sans  que  personne  s'y  attendît,  relégué 
dans  le  cadre  de  réserve.  L'Oberkommandant  s'en 
alla  avec  l'Oberkommando. 

M.  Lookroy  attribue  la  rapidité  et  le  radica- 
lisme de  cette  «  révolution  »  bienfaisante  à  ce 
que  l'Allemagne  était  alors,  au  point  de  vue  ma- 
ritime, une  table  rase;  l'esprit  d'innovation  n'y 
était  gêné  par  aucune  des  traditions  naturelles 
aux  pays  engagés  depuis  longtemps  dans  cette 
voie.  Il  ne  dit  pas  si  cette  absence  de  traditions 
maritimes  n'était  pas  compensée  par  la  présence 
d'une  tradition  politique  si  forte  et  si  continue 
qu'elle  est  incarnée  dans  une  famille  représentée 
par  un  homme.  Continuons  à  lire  les  expli- 
cations données  au  Temps  du  9  septembre  1900  : 

Ce  remaniement  des  autorités  supérieures  de  la 
marine,  qui  avait  coûté  si  cher  à  l'amiral  de  Knorr, 
simplifiait  encore  l'organisation  de  1889.  Elle  avait 
surloiil  pour  but  d'empêcher  ces  compétilions  entre 
les  services,  qui  entravent  la  marche  des  affaires  d'une 
façon  toujours  fâcheuse.  »  [L'inconvénient  serait 
donc  le  même,  n'en  déplaise  à  l'auteur,  dans  ce 
pays  sans  tradition  et  dans  nos  pays  de  vieilles 
traditions  maritimes.]  «  Pour  la  rendre  à  peu  près 
IRRÉPROCHABLE,  OU  u'cut  qu'à  copicr  l'organisation 
de  l'armée  de  terre.  Tout  le  monde  sait  que  l'em- 
pereur allemand  commande  personnellement  cette 
armée.  Toutes  les  attributions  sont  spécialisées  et 
séparées  avec  un  art  méticuleux  et  admirable.  Il  en 
fut  de  même  pour  la  marine.  On  ne  conserva  de 
rObei'kommando  que  le  service  relatif  à  la  prépa- 
ration à  la  guerre,  qui,  sous  le  nom  d'Admiralstab, 


UNE    RÉFORME    EN    MONARCHIE  75 

devint  le  pendant  du  Generalstab  ou  état-major 
général.  A  lui  furent  spécialement  réservées  les 
questions  de  stratégie  et  de  tactique  navale,  les 
questions  de  politique  militaire  se  rapportant  aux 
navires  de  guerre  allemands  qui  se  trouvent  à 
l'étranger,  enfin  la  mobilisation.  Le  Reicbsmari- 
neamt  s'enrichit  des  disponibles  de  l'administra- 
tion supprimée,  et  l'empereur,  à  la  tête  de  son 
cabinet  militaire,  prit  le  commandement  effectif  et 
direct  de  la  marine  entière. 

Le  décret  impérial,  dont  M.  Lockroy  nous  tra- 
duit le  texte,  ne  manque  pas  d'allure  : 

«  Ayant  décidé  de  prendre  en  mains  le  com- 
«  mandement  de  la  marine  comme  je  l'avais  fait 
«  jusqu'ici  pour  l'armée,  j'ai  jugé  qu'il  n'était  plus 
«  nécessaire  de  laisser  entre  moi  et  les  divers  com- 
«  mandants  une  autorité  spéciale  et  centrale  qui 
«  n'avait  d'autre  service  à  faire  que  mes  ordres  à 
«  transmettre. 

«  En  conséquence,  j'ordonne  ce  qui  suit  : 

«  La  branche  spéciale  appelée  Oberkommando  est 
«  supprimée.  » 

M.  Lockroy  ajoute  : 

C'est  ainsi  que  s'est  accomplie  en  quelques  jours, 
on  pourrait  dire  en  quelques  heures,  la  révolution 
administrative  et  militaire  qui,  pour  la  seconde 
fois,  a  profondément  modifié  les  conditions  du 
commandement  supérieur  dans  la  marine  alle- 
mande. Il  a  suffi  que  Von  constatât  des  défauts 
dans  l'organisation  existante  et  qu'on  ne  la  crût 
pas  suffisamment  en  harmonie  avec  un  principe 
fondamental,  pour  qu'aussitôt,  sans  souci  des  situa- 
lions  acquises,  sans  crainte  de  jeter  le  trouble  dans 


76  KIEL    ET   TANGER 

Vadminisiralion,  on  résolût  un  changement  radi- 
cal. Si  le  nouveau  système  présente  encore  des 
inconvénients,  et  si  —  ce  qui  n'est  pas  impossible 
—  quelque  frottement  se  produit  entre  le  Mari- 
nekabinet  et  l'Admiralstab,  on  n'hésitera  pas  à 
retoucher  l'œuvre  nouvelle. 

C'est  en  poursuivant  avec  cette  ténacité  l'exé- 
cution d'une  série  ininterrompue  de  progrès  et  de 
réformes  que  V Allemagne  est  parvenue,  on  pour- 
rait dire  en  quelques  bonds,  au  degré  redoutable 
de  puissance  où  nous  la  voyons  aujourd'hui.  Voilà- 
t-il  pas  une  leçon  et  un  exemple  ? 

L'auteur  écrit  que  1'  «  on  »  constata.  Qui,  on? 
Il  ajoute  qu'  «  on  »  ne  crut  pas  et  qu'  «  on  »  réso- 
lut. Qui  ne  crut  pas?  Qui  résolut?  Et  plus  loin  : 
«  V Allemagne  ».  L'Allemagne,  c'est  Guillaume  IL 
C'est  le  successeur  du  roi-sergent  devenu  l'Em- 
pereur, disons  l'Empereur  quartier-maître,  qui 
traite  l'administration  maritime  comme  son  tri- 
saïeul traitait  les  grenadiers.  C'est  l'esprit  toujours 
agissant  d'une  dynastie  militaire.  Ainsi  la  mo- 
narchie, quand  elle  est  dynastique,  peut  associer 
aux  lourdes  garanties  de  stabilité  qu'elle  porte 
en  elle  un  esprit  de  réforme  qui  ne  s'embarrasse 
outre  mesure  ni  des  situations  acquises  ni  de  la 
crainte  de  jeter  le  trouble  dans  l'administration. 
Esprit  éminemment  pratique  d'ailleurs,  puisqu'il 
réalise  les  réformes  conçues  par  lui  avec  une  telle 
célérité  que  le  narrateur,  la  voulant  bien  quali- 
fier, emploie,  à  tort  sans  doute,  mais  emploie  le 
terme  de  révolution  qui  lui  est  naturellement 
sympathique.  Des  révolutions  conservatrices,  des 


UNE    RÉFORME    EN    MONARCHIE  77 

cyclones  tutélaires  et  protecteurs,  voilà  ce  dont  la 
Monarchie  est  capable. 

Nous  n'étions  pas  en  monarchie  dans  les  an- 
nées 1895,  1896,  1897  et  1898  ^  :  aussi,  notre 
Marine  ignorait  bien  ce  que  faisaient  les  Affaires 
étrangères,  et  nos  Aiïaires  étrangères  ne  se  dou- 


1  Et,  hélas  I  neuf  années  après  ces  années  de  Fachoda, 
nous  n'étions  pas  encore  en  monarchie,  et  cela  s'est  bien  vu 
à  l'explosion  de  Vléna,  en  mars  1907  :  cent  cinquante  bons 
Français,  officiers  et  matelots,  ayant  été  tués  ou  blessés  griè- 
vement dans  cette  catastrophe,  le  général  de  La  Rocque, 
ancien  directeur  de  l'artillerie  au  ministère  de  la  Marine 
(1892-1899),  a  pu  écrire  à  ce  propos  (Lettre  à  l'Eclair  du 
20  mars)  i  «  Les  enquêtes  conlre  Varlilkrie,  les  constructions 
navales,  les  commandants  des  navires,  prouveront  que  tout 
le  MONDE  a  lorl,  si  elles  sont  bien  conduites  —  mais  elles  ne 
rewJdieront  pas  au  mal...  Avec  un  personnel  incompa- 
rable à  tous  les  degrés  et  dans  tous  les  corps,  avec  des 
ressources  financières  beaucoup  plus  que  suffisantes,  on 
aboutit  à  n'être  pas  en  mesure  de  faire  ta  guerre  conlre  la 
dernière  des  puissances  maritimes  !  Les  énormités  el  le  cham- 
bardement dont  nous  avons  le  triste  spectacle,  depuis  quel- 
ques années,  sont   imputables  au  régime  parlementaire,  qui 

AFFIRME  EN  PRINCIPE.  MAIS  SUPPRIME  EN  FAIT, /o  responsa- 
bilité où  elle  doit  porter  tout  entière,  c'est-à-dire  sur  les  minis- 
tres. »  —  Le  général  répétait  la  même  pensée  en  d'autres 
termes  à  un  envoyé  du  Temps  (24  mars)  :  «  Les  coupables 
sont  moins  les  hommes  que  le  système.  Ce  système  est  celui 
de  l'irresponsabilité.  Le  désordre  en  est  la  conséquence.  Nous 
ne  manquons  ni  d'argent  ni  de  collaborateurs  dévoués.  Mais 
nous  ne  savons  utiliser  ni  l'un  ni  les  autres.  » 

Le  système  peut  être  défini,  celui  auquel  aucune  expé- 
rience ne  sert  de  rien  ou,  pour  mieux  dire  encore,  c'est  un 
régime  politique  sans  mémoire.  Précisément  parce  que 
«  tout  le  monde  »  peut  s'y  mêler  de  tout,  on  n'y  trouve 
personne  dont  le  rôle  défini  soit  de  pouvoir,  de  devoir  et 
de  savoir  se  souvenir  dans  l'intérêt  public  et  en  vue  de 
l'action  commune 


78  KIEL   ET  TANGER 

tèrent  pas  que  nous  avions  quelque  part  une 
Marine  en  souffrance;  et  cette  Marine  était  en 
souffrance  parce  que,  en  dépit  d'une  bonne 
technique  professionnelle,  elle  se  trouvait  inévi- 
tablement livrée  à  l'inertie  de  son  mouvement 
routinier  :  il  n'existait  aucun  mécanisme  supérieur 
de  surv^eillance  et  de  contrôle,  aucun  organe 
d'ordre,  aucun  pouvoir  d'irrésistible  coercition. 

Le  contrôle  des  services  d'une  marine,  services 
à  la  fois  spéciaux,  techniques  et  militaires,  doit, 
pour  être  efficace,  posséder  au  plus  haut  degré 
la  durée,  la  puissance  et  la  discrétion.  Ce  sont  les 
vertus  mêmes  du  contrôle  royal.  L'intérêt  monar- 
chique n'est  pas  de  causer  un  scandale  sous  le 
prétexte  d'imposer  une  réforme  pour  renverser  un 
Cabinet,  mais  bien  de  réformer,  en  fait,  tout  en 
évitant  les  éclats.  Ennemi  personnel  des  prévari- 
cations et  des  négligences,  comme  de  cette  impu- 
nité qui  fait  les  rechutes,  le  Roi  suit  son  intérêt  et 
fait  son  devoir  en  recherchant  le  mal,  en  vue  non 
de  l'étaler,  mais  de  l'extirper.  Maître  de  procéder 
sans  aucune  publicité,  il  ne  peut  être  retenu  par 
la  crainte  de  donner  une  alarme  excessive.  Aisé- 
ment prémuni  contre  les  emportements  de  l'esprit 
public,  il  lui  est  pourtant  naturel  de  presser  et 
de  stimuler  l'indifférence  du  pays  aux  grands 
objets  de  politique  nationale.  Cette  opinion  publi- 
que, il  aide  à  la  faire,  n'étant  pas  roi  pour  suivre, 
mais  pour  guider,  éclairer  et  rectifier.  Véritable 
disciple  de  Louis  XIII  et  de  Louis  XIV,  qui  ont 
fait  tout  cela  avant  lui,  Guillaume  II  a  su  trou- 


UNE    RÉFORME    EN    MONARCHIE  79 

ver  dans  sa  Ligue  navale  un  merveilleux  auxiliaire 
civique  qui  lui  fournit  l'appui  moral  et  jusqu'à 
des  ressources.  L'opinion  qui  détruit  tout  dans 
notre  pays  se  trouve  donc  là-bas  conviée  et  utilisée 
pour  construire.  L'initiative  du  pouvoir  est  sou- 
tenue, multipliée,  ravitaillée  par  le  concours  de 
la  nation.  Sans  doute,  tout  monarque  est  appelé  à 
vieillir.  Mais  le  royaume  a  de  fortes  chances  de 
conserver  sa  jeunesse,  l'Etat  est  défendu  par  sa 
nature  même  contre  les  routines  qui  asservissent 
notre  inertie  :  au  fur  et  à  mesure  que  le  Prince 
décline,  son  héritier  grandit,  et  chaque  nouveau 
règne  renouvelle  la  Monarchie. 


DEUXIÈME  PARTIE 


LE   SEPTENNAT   DES    RADICAUX 


ET    LA 


POLITIQUE  DU  MONDE 

(1898-1905) 


Nous  sommes  malades, 
nous  sommes  un  pays  fou- 
tu 1  Ah  !  il  ne  nous  fau- 
drait pas  une  guerre  ! 

Le  général  de  Galliffet. 


XIII 
POURQUOI  LOUBET  FUT  MAGNIFIQUE 

Le  cabinet  Méline-Hanotaux  avait  fini  par  se 
laisser  tomber.  Il  succomba  en  apparence  sur  la 
simple  question  de  savoir  s'il  avait  la  majorité  dans 
la  nouvelle  Chambre  élue  en  mai  1898.  Bien  qu'il 
possédât  cette  majorité,  il  la  déclara  trop  faible 
et  s'en  fut.  La  vérité  était  qu'il  cédait  à  l'inquié- 
tude, d'ailleurs  fort  naturelle,  que  lui  causait  la 
coalition  dreyfusienne.  C'était  la  Révolution  qui 
montait,  couverte,  avec  MM.  Godefroy  Gavaignac 
et  Edouard  Lockroy,  d'un  prétexte  nationaliste, 
mais  cosmopolite  et  conforme  à  toute  la  tradi- 
tion du  vieux  parti  républicain  avec  les  Brisson, 
les  Sarrien  et  les  Delcassé. 

La  République  conservatrice  cédait  à  une  Répu- 
blique radicale;  la  politique  de  concentration 
nationale,  à  la  politique  de  concentration  républi- 
caine. Après  les  tâtonnements  exprimés  par  les 
départs  successifs  de  MM.  Gavaignac,  Zurlindcn, 
Chanoine,  ministres  de  la  Guerre  opposés  à  la 
revision  du  procès  de  Dreyfus,  et  cette  courte 
trêve  du  ministère  Dupuy-Freycinet,  le  cabinet 
Waldeck-Rousseau,  suivant  de  près  l'arrêt  de  la 
Cour  de  Cassation,  se  constitua.  Cette  nouvelle 
équipe  subit  comme  un  revers  la  seconde  condara- 


84  KICL    ET   TANGER 

nation  de  Dreyfus,  qu'elle  gracia  sur-le-champ, 
mais  elle  organisa  le  procès  de  la  Haute-Gour  et 
mit  en  œuvre  le  système  qui  portera  désormais 
la  marque  de  1899-1900  :  elle  fit  de  la  Défense 
républicaine. 

Les  sanctions  politiques  données  à  l'affaire 
Dreyfus  furent  expressément  contraires  au  verdict 
rendu  le  9  septembre  1899  par  le  tribunal  com- 
pétent. Un  nouvel  article  7  fut  voté  contre  l'ensei- 
gnement religieux.  Les  Congrégations  furent  réex- 
pulsées. Le  Gouvernement  s'appuya  publiquement 
sur  les  organisations  anarchiques,  un  cortège 
révolutionnaire  vint  caresser  du  drapeau  rouge  le 
visage  du  président  Loubet,  qui  ne  sourcilla  point. 
Non  plus  que  son  ministre  Waldeck-Rousseau, 
M.  Loubet  ne  manqua  jamais  l'occasion  de  témoi- 
gner aux  Juifs  par  ses  actes,  et  aux  Protestants 
par  ses  paroles,  qu'il  les  tenait,  selon  le  mot  de 
M.  Brisson,  pour  la  véritable  «  ossature  »  de  la 
République  ^.  La  Maçonnerie  gouverna,  ainsi 
qu'elle  avait  fait  au  lendemain  de  la  victoire 
des  363.  Les  classes  indépendantes,  les  familles 
honorées,  les  plus  anciens  éléments  de  la  nation,  se 
virent  retirer  l'accès  du  fonctionnariat,  exception 
n'étant  faite  que  pour  des  personnalités  disposées  à 
se  dégager  de  leurs  traditions,  de  leurs  relations 
ou  de  leur  honneur.  La  délation  qui  florissait  dans 

1  M.  Waldeck-Rousseau  devait  dire  à  Saint-Étienne 
le  12  janvier  1902  :  «  Il  existe  une  entente  naturelle 
entre  le  régime  républicain  et  le  culte  protestant,  car  l'un 
et  l'autre  reposent  sur  le  libre  examen.  » 


POURQUOI    LOUBET   FUT   MAGNIFIQUE         85 

tous  les  autres  services  publics  se  trouva  étendue 
aux  années  de  terre  et  de  mer.  Le  Gouvernement 
prit  nettement  position  contre  le  corps  des  offi- 
ciers, considéré  comme  séditieux  de  naissance,  et 
tout  chef  militaire  fut  mis  en  observation.  En 
même  temps,  on  fomentait  discrètement  une  cer- 
taine indiscipline  dans  la  troupe,  afin  de  prévenir 
les  velléités  dangereuses  du  commandement.  Même 
précaution  avait  été  prise  sous  Mac-Mahon. 

Le  Vieux  Parti,  qui  avait  lutté  contre  Mac- 
Mahon,  se  souvenait  aussi  de  sa  disgrâce  de 
1893.  A  cette  date,  ses  participations  aux  scan- 
dales du  Panama  l'avaient  fait  traiter  en  vaincu 
et  mettre,  sinon  hors  la  loi,  du  moins  à  la  porte 
du  pouvoir  à  l'heure  où  il  venait  de  remporter 
un  nouveau  succès  sur  «  l'esprit  prétorien  » 
représenté  par  Boulanger  et  le  boulangisme. 
Mais,  puisque,  à  la  faveur  des  revirements  de 
l'Affaire,  le  personnel  du  Panama  trouvait  sa 
revanche  avec  M.  Joseph  Reinach,  le  neveu  de 
son  oncle,  avec  M.  Clemenceau,  l'ami  de  Cor- 
nélius Herz,  avec  M.  Emile  Loubet,  qui  les 
avait  tous  protégés,  cette  fois,  le  Parti,  tenant 
à  durer,  avait  résolu  d'appliquer  sa  tradition 
et  sa  doctrine  avec  exactitude  et  vigueur.  Il 
visa  la  destruction  complète  de  l'adversaire. 
Cela  était  logique  et  même  naturel. 

Ce  qui  semble  moins  logique  et  moins  naturel, 
c'est  que,  la  politique  intérieure  du  Vieux  Parti 
étant  restaurée  de  la  sorte,  on  n'ait  point  restauré 
sa  politique  extérieure.  A  cet  égard,  le  Vieux  Parti 


86  KIEI.    ET  TANGER 

transforma.  Il  changea  sa  diplomatie,  ou  plutôt  il 
respecta  tous  les  changements  que  l'on  y  avait 
introduits  pendant  qu'il  était  exclu  du  pouvoir.  Lui 
qui  avait  évité,  avec  un  soin  extrême,  tout  engage- 
ment à  terme  lointain,  lui  dont  le  système  avait 
été  de  vivre  sans  système,  le  plan,  de  n'avoir  aucun 
plan,  fort  et  fier  de  la  vieille  devise  :  «  Point  d'af- 
faires )),  il  soutint  et  approuva  chez  son  président 
Loubet  les  infidélités  à  la  circonspection  de  Jules 
Gré\y  et  de  Sadi-Carnot.  Quand  nous  paraissions 
tendre  à  un  régime  de  république  suisse,  esprit 
radical  et  très  petit  bourgeois,  anticlérical,  protes- 
tant, on  évitait  manifestement  de  nous  ramener 
de  même  au  régime  de  neutralité  extérieure  qui 
permet  à  la  Suisse  le  plus  grand  nombre  de  ses 
expériences  sociales  à  l'intérieur. 

En  principe,  ignorer  l'Europe  et  en  être  ignoré 
assure,  jusqu'à  un  certain  point,  contre  les  périls 
du  dehors.  Un  État  s'expose  toujours  dès  qu'il 
prend  des  initiatives  précises  dont  l'étranger  peut 
s'emparer.  Les  républicains  de  la  vieille  école  s'ap- 
pliquaient à  ne  jamais  commettre  de  ces  péchés 
d'aclion.  On  peut  se  demander  s'il  était  permis  de 
nourrir  une  autre  ambition  en  1899  et  si  la  peur 
des  coups  était  moins  naturelle  ou  moins  raison- 
nable alors  qu'en  1879  par  exemple?  L'armée  et 
la  marine  ayant  été  mêlées  à  la  politique  et  dimi- 
nuées d'autant,  il  tombait  sous  le  sens  que  la  mé- 
thodique abstention  primitive  redevenait  plus  que 
jamais  le  bon  parti.  Comme  l'a  dit  spirituellement 
M.  Denys  Cochin,  la  politique  de  Dreyfus  prati- 


POURQUOI    LOUBKT    FUT    MAGNI?MQUE         87 

quce  à  l'intérieur  interdisait  à  l'extérieur  la  poli- 
tique de  Déroulède.  Elle  interdisait  toute  poli- 
tique à  longues  visées.  Or,  ni  Loubet  ni  Del- 
cassé  ne  se  l'interdirent.  Ils  ne  se  refusèrent  rien. 

L'Elysée  de  M.  Emile  Loubet  ressembla  à  l'Ely- 
sée de  Félix  Faure;  le  quai  d'Orsay  de  ^L  Delcassé 
au  quai  d'Orsay  de  M.  Hanotaux.  Les  vues  avaient 
beau  difîérer,  les  objectifs  être  contraires  :  dans 
une  orientation  difïérente  en  sens  opposés,  on 
ne  cessait  pas  de  se  conformer  à  des  vues  géné- 
rales et  à  des  systèmes  de  même  essence  que 
ceux  qui  étaient  suivis  en  1895-1898  et  qui  aupa- 
ravant avaient  été  si  soigneusement  écartés. 

Comment  donc  la  sagesse  avait-elle  fondu? 
Comment,  à  l'inquiétude,  avait  pu  succéder  une 
telle  témérité?  L'excès  de  confiance  des  modérés 
avait  pu  s'expliquer  jadis.  Mais  rien  n'était  moins 
brillant  que  la  situation  des  radicaux  trois  ans  })lus 
tard,  menacés  à  la  fois  par  la  Révolution  et  par 
la  Réaction,  condamnés  aux  alternatives  d'une 
lutte  perpétuelle  contre  les  alliés  de  gauche  ou  les 
adversaires  de  droite.  On  ne  pouvait  pas  imputer 
l'innovation  au  tempérament  ni  aux  origines  du 
nouveau  personnel  :  M.  Loubet  appartenait  à  l'an- 
cienne équipe;  de  date  plus  récente,  M.  Delcassé 
avait  grandi  à  l'ombre  de  M.  Reinach,  dans  le 
journal  de  Gambetta,  parmi  les  familiers  de  l'op- 
portunisme naissant.  Pourquoi  cette  tradition  fut- 
elle  rompue  ? 

La  première  explication  qui  se  présente  à  la 
pensée  n'est  pas  la  plus  sérieuse.   Ce  n'est  pas 


OO  KIEL   ET    TANGER 

non  plus  la  plus  fausse,  et,  en  dépit  d'un  certain 
ridicule  triste,  il  n'est  pas  possible  de  la  négliger 
tout  à  fait,  quoi  qu'on  veuille.  On  y  mit  delà  vanité. 
Il  faut  tenir  compte  de  ce  facteur,  qui  agita 
deux  grands  personnages  à  la  fois.  Vanité  de 
M.  Delcassé.  Vanité  de  M.  Loubet. 

Son  prédécesseur  Félix  Faure,  aimant  trancher 
du  gentilhomme,  avait  pris  des  allures  de  haute 
vie  auxquelles  M.  Emile  Loubet  put  se  sentir,  dès 
son  début,  remarquablement  inégal.  Le  nouveau 
président  ne  s'en  disait  pas  moins  tout  bas  que, 
au  fond,  de  Faure  ou  de  lui,  le  vrai  patricien,  ce 
n'était  pas  Félix  Faure.  N'ayant  jamais  été  ouvrier 
tanneur  en  peinture  ni  en  figure,  mais  bien  doc- 
teur en  droit,  fils,  petit-fils  de  propriétaires  cam- 
pagnards, il  se  rendait  l'exacte  justice  de  se  trouver 
socialement  le  plus  haut  placé.  Il  s'estima  tenu,  par 
respect  de  soi-même  et  culte  des  ancêtres,  à  le 
faire  voir.  Son  arrivée  à  l'Elysée  fut  bien  mar- 
quée par  quelques  mesures  somptuaires,  qui  firent 
commencer  par  réduire  le  train  de  maison  prési- 
dentiel :  une  moitié  des  chevaux  et  des  gens  fut 
remerciée.  «  Oui,  mais  »,  annonça-t-on,  «  nous  en 
aurons  le  double  l'année  prochaine.  »  L'année 
prochaine  était  l'année  de  la  visite  des  rois,  qui 
justement  ne  vinrent  pas  à  l'Exposition.  M.  Lou- 
bet se  jura  de  les  faire  venir  dans  les  années  sui- 
vantes; cet  avènement  peu  joyeux  ayant  imposé 
de  petits  sacrifices  à  l'esprit  jaloux  de  la  démo- 
cratie révolutionnaire,  il  espérait  les  rattraper. 
C'est  à  quoi  il  tendit  toujours. 


POURQUOI    LOUBET   FUT    MAGNIFIQUE         89 

Tel  était  le  secret  de  ce  petit  vieillard  rusé  et  cir- 
conspect. Il  a  vécu  en  butte  à  l'obsession  de  la  pompe 
de  Félix  Faure.  L'accueil  de  la  gare  Saint-Lazare, 
la  conduite  d'Auteuil,  l'ayant  d'autant  plus  affamé 
de  cérémonial,  de  prestige,  de  tous  les  signes  per- 
ceptibles de  sa  dignité,  il  ne  rêvait  que  proto- 
cole, galas  et  carrousels,  chapelets  du  pape  et 
ordres  de  rois.  Et  plus  sa  politique  l'enfonça  dans  la 
honte,  plus  il  sentit  l'obligation  de  courir  les  hon- 
neurs d'emprunt  et  d'aller  se  frotter  à  toutes  les 
autorités  respectables  de  l'univers. 

Ses  désavantages  extérieurs  furent  un  aiguillon. 
«  L'autre  »  était  beau  garçon.  Le  successeur, 
de  stature  modeste,  de  démarche  timide  et  d'as- 
pect chétif,  désire  pouvoir  faire  confesser  aux 
Français  que  ces  inégalités  sont  de  peu  et  qu'il 
est  en  état  d'obtenir  autant,  sinon  plus,  que  le 
plus  fastueux  des  commis  voyageurs  de  la  Répu- 
blique. Faure  avait  la  Russie  :  Loubet  eut  la 
Russie.  Mais  Faure  n'a  pas  eu  l'Angleterre,  ni 
l'Espagne,  ni  l'Italie,  M.  Loubet  reçut  tout  ce 
monde  à  dîner  :  «  Vous  voyez  bien  !  »  Le  public 
ayant  pris,  sous  la  présidence  de  «  l'autre  », 
des  habitudes  de  sociabilité  extra-républicaine,  fut 
prié  d'avouer  que  la  République  radicale  n'avait 
perdu  aucune  des  belles  relations  acquises  en  Eu- 
rope par  la  République  conservatrice  ^ 


1  Ces  lignes  étaient  publiées  dès  septembre  1905. 
M.  Adolphe  Brisson,  dans  la  Nouvelle  Presse  libre  de  Vienne, 
vient  d'en  confirmer  le  sens  par  une  extraordinaire  conver- 
sation avec  le  retraité  de  la  rue  Dante.  Elle  dévoile  tout 


90  KIEL   ET   TANGER 

M.  Delcassé  était  fait  à  souhait  pour  compren- 
dre ce   prurit   de  magnificence,    car  il  éprouvait 


à  fait  cot  aspect  peu  connu  du  caractère  de  M.  Loubet. 

—  J'ignore  ce  qui  se  passe;  on  ne  me  tient  au  courant  de 
rien  »,  lui  a  dit  tout  d'abord  l'ancien  Président  de  la 
République. 

Et,  montrant  les  portraits  des  souverains  qui  l'entou- 
rent, il  ajouta  :  «  Regardez  ces  illustres  personnages. 
Ceux-là  se  souviennent.  Ils  me  comblent  d'attentions  déli- 
cates dont  je  suis  touché.  Quand  le  roi  d'Angleterre  vient 
à  Paris,  il  fait  déposer  sa  carte  chez  moi;  à  la  fin  de  chaque 
année,  je  reçois  la  visite  de  l'ambassadeur  de  Russie.  Ces 
souverains  et  ces  princes  ont  une  courtoisie  raffinée;  ils 
n'oublient  ni  les  amitiés  anciennes,  ni  les  services  rendus.  » 

Et,  comme  son  interlocuteur  s'étonne  qu'on  ne  donne 
pas  aux  anciens  présidents  une  situation  digne  d'eux, 
M.  Loubet  sourit.  «  Que  voulez-vous?  dit-il;  l'ingratitude 
est  une  plante  démocratique...  »  Et  un  peu  plus  loin  : 

—  Tout  à  l'heure,  dit-il,  j'exprimais  ma  gratitude  envers 
les  souverains.  Le  public  les  juge  mal,  d'après  de  fausses 
légendes.  Ainsi,  on  voit  généralement  en  l'empereur  Nico- 
las un  homme  excellent,  généreux,  mais  un  peu  faible, 
sans  défense  contre  les  pressions  du  dedans  et  du  dehors, 
mobile,  influençable.  Erreur,  profonde  erreur  !  Il  est  atta- 
ché à  ses  idées,  il  les  défend  avec  patience  et  ténacité;  il 
a  dis  plans  longuement  médités  et  conçus  dont  il  poursuit 
lentement  la  réalisation. 

«  Longtemps  à  l'avance,  il  avait  prévu  le  rapprochement 
franco-anglais,  il  le  déclarait  nécessaire;  il  le  favorisa  ai'- 
demment.  Lorsque  l'accord  fut  signé,  il  me  fit  écrire  :  «  Vous 
souvenez-vous  de  nos  entretiens  de  Compiègne?  »  Sous 
des  apparences  timorées,  un  peu  féminines,  le  tzar  est 
une  âme  forte,  un  cœur  viril,  immuablement  fidèle.  Il  sait 
où  il  va  et  ce  qu'il  veut.  » 

L'ancien  président  ne  tarit  pas  d'anecdotes  sur  le  roi 
Edouard  VII,  qu'il  a  vu  dans  les  circonstances  les  plus 
diverses,  à  l'époque  surtout  où  la  France  et  l'Angleterre 
so  menaçaient.  Il  rappelle  les  mesures  prises  pour  protéger 
le  roi  lors  de  sa  première  visite  officielle  à  Paris.  «  Le  len- 
dv^main  du  gala  au  Théâtre-Français,   dit  M.   Loubet,   le 


POURQUOI    LOUBET    FUT    MAGNIFIQUE  91 

des  tortures  symétriques  quand  il  se  comparait  à 
M.  Hanotaux. 

M.  Hanotaux  aura  été  le  ministre  de  rêve  dont 
le  brillant  fantôme  exaspéra  les  envies  de  son 
successeur.  M.  Hanotaux  venait  de  la  Carrière, 
il  émanait  du  quai  d'Orsay,  M.  Hanotaux  était 
un  écrivain  notoire,  un  brillant  lauréat  de  l'Uni- 
versité. Les  ducs  de  l'Académie  l'avaient  choisi 
pour  leur  collègue.  Et  Delcassé  se  regardait  : 
ancien  maître  répétiteur,  à  peine  licencié  es 
lettres,  petit  secrétaire  de  rédaction,  promu  par 
les  hasards  honteux  de  l'élection  et  de  l'intrigue 
parlementaire.  Ces  genres  d'élévation  ne  sont  plus 
aussi  bien  portés  au  xx^  siècle  qu'ils  le  furent 
au  xix^.  Sans  doute,  la  fortune  d'un  mariage  avait 
un  peu  pansé  ces  plaies.  Elle  y  ajoutait  un  nou- 
veau  germe  d'irritation   :   deux   amours-propres, 


roi  était  si  fatigué  que  ses  yeux  se  fermaient  malgré  lui. 
«  Pincez-mui,  me  disait-il,  pincez-moi  vu  je  dors!  »  Et  je 
le  pinçais  et  je  murmurais  à  son  oreille  :  «  .Sire,  saluez  à 
«  droite,  saluez  à  gauche!  »  Il  saluait,  il  souriait  automa- 
tiquement. Le  bon  peuple  était  enchanté.  «  Amené  à  parler 
de  l'empereur  d'Allemagne,  M.  Loubet  déclare  qu'il  eût 
accepté  volontiers  une  entrevue  avec  lui. 

«  Cette  entrevue  était  presque  décidée,  et  il  était  convenu 
que  la  flotte  allemande  et  la  flotte  française  s'aborde- 
raient. M.  Loubet  accepta  Viniliative  d'une  visite  que  Guil- 
laume H,  aussitôt  après,  lui  aurait  rendue.  L'impatience, 
le  mouvement  de  vivacité  de  l'empereur,  son  brusque  dé- 
part, fuent  avorter  ce  |)rojet.  M.  Loubet  le  regrette.  Il 
eût  souhaité  que  sa  présidence  dénouât  toutes  les  diflicul- 
tés,  adoucit  toutes  les  querelles  et  fût  en  quelcjuc  sorte 
une  apothéose  de  la  paix.  »(Hoi)roduit  par  l'Action  française 
du  2G  décembre   lOO'J,  d'après  lu  traduction  du  Temps.) 


92  KIEL    ET   TANGER 

dont  un  de  femme,  à  satisfaire  !  On  prétend 
qu'une  question  de  taille  brouilla  Elisabeth  et 
Marie  Stuart.  Ce  fut  peut-être  en  se  mesurant  à 
la  toise  que  M.  Delcassé  décréta  de  surpasser 
du  moins  M.  Hanotaux  de  toute  la  sublimité  de 
sa  politique  en  Europe. 

—  Moi  aussi  !...  Nous  aussi  ! 

Ces  petits  mots  contiennent  une  part  du  secret 
de  l'intrigue.  Ainsi  dut  naître  entre  MM.  Delcassé 
et  Loubet,  par  le  concert  des  intérêts  de  vanité 
meurtrie,  cette  amitié  profonde  nouée  dans  les 
entrailles  d'une  émulation  et  d'une  jalousie 
identiques.  Ainsi  fut  ourdie  leur  conjuration,  qui 
montre  comment  une  politique  personnelle,  tou- 
jours possible  en  République,  y  est  uniquement 
dépourvue  du  sérieux,  des  garanties  et  des  cor- 
rectifs qu'elle  doit  trouver  sous  la  Monarchie. 


XIV 
LA   DIPLOMATIE  SPÉCULATIVE 


L'explication  par  l'amour-propre  des  personnes 
a  besoin  d'être  complétée  si  l'on  veut  se  rendre 
compte  de  tous  les  faits. 

Pour  que  des  homme?  mûrs,  et  qui  n'étaient 
pas  plus  bêtes  que  d'autres,  aient  pu  se  laisser 
entraîner  et  dominer  par  une  passion  de  petite- 
niPÎtresse,  il  faut  qu'ils  se  soient  crus  à  l'abri  de 
bien  des  dangers.  Un  abandon  facile,  un  consente- 
ment prolongé  à  de  telles  faiblesses,  montrent  bien 
qu'ils  avaient  le  sentiment  profond  de  ne  rien 
risquer.  Tous  les  deux  ont  joui  certainement  d'une 
grande  sécurité  d'esprit  depuis  les  premiers  jours 
de  la  présidence  Loubet  jusqu'au  printemps  de 
1905.  Ils  ont  vécu  ce  laps  de  temps  dans 
l'intime  persuasion  que  tout  était  permis,  qu'il 
ne  pouvait  rien  arriver. 

L'Europe  leur  semblait  inerte.  Ils  croyaient 
que  nulle  manœuvre  diplomatique  n'aboutirait 
jamais  à  la  mettre  en  mouvement.  A  part  les 
clauses  purement  commerciales,  tout  ce  qu'ils 
signaient  et  contresignaient  à  tour  de  bras, 
sous  le  titre  pompeux  d'accords,  d'alliances,  d'en- 
tentes et  d'amitiés,  signifiait  pour  eux  un  avan- 
tage de   parade,  un  sacrifice  de  façade;  ils  n'y 


94  KILL  ET  TANGER 

voyaient  que  des  exercices  de  protocole  où  cha- 
que nation  étalait,  comme  ils  croyaient  devoir 
Je  faire  au  nom  de  la  France,  le  souci  de 
briller  pour  tenir  son  rang.  Les  conventions  mili- 
taires elles-mêmes  ne  semblaient  devoir  conser- 
ver de  valeur  que  sur  le  papier.  En  s'accumulant, 
ces  «  papiers  »,  simples  signes  ou  signes  de 
signes,  allaient  être  afTectés  d'un  coefficient  d'im- 
portance plus  ou  moins  fort,  se  compenser  ou 
non,  s'équilibrer  ou  non,  à  la  cote  européenne 
et  américaine  :  dans  la  réalité  des  choses,  il 
n'en  serait  ni  plus  ni  moins  que  ce  que  l'opi- 
nion de  l'Ancien  ou  du  Nouveau  Monde  en 
voudrait  opiner.  Le  plus  faible  ou  celui  que  l'on 
estimerait  tel,  pourrait  subsister,  et  fort  bien,  dans 
la  pire  faiblesse,  s'il  avait  pris  ses  précautions 
économiques  et  financières.  Dans  l'ordre  politique 
pur,  tout  ce  qui  se  ferait  serait  fait  <;  pour  rire  », 
comme  on  dit  avec  les  enfants,  en  manière  de  jeu. 
Beau  jeu  fastueux  et  brillant,  mais  sans  péril, 
bien  que  les  intérêts  les  plus  graves  y  fussent 
mêlés  :  personne  n'en  doutait  dans  le  monde  offi- 
ciel. La  diplomatie  n'était  qu'un  théâtre,  armes 
en  carton-pâte  et  foudres  imités  par  des  roule- 
ments de  tambour. 

Sur  cette  hypothèse  admise  de  tous,  l'on  per- 
sévéra donc  à  nous  aventurer  dans  le  courant 
des  grandes  tractations  internationales.  Toute  la 
destinée  française  y  fut  lancée  avec  le  même  sen- 
timent que  ces  spéculateurs  qui  trafiquent  en 
Bourse  sur  des  denrées  inexistantes  :  l'objet  des 


LA    DIPLOMATIE    SPÉCULATIVE  95 

stipulations  fui  perdu  de  vue,  on  n'en  aperce- 
vait plus  que  le  titre  flottant,  dans  une  brunie 
vague  où  les  solides  milliards  de  M.  Carnegie  ou  de 
M.  Rockefeller  auraient  été  amalgamés  à  la  pâte 
indécise  des  trésors  de  M™®  Humbert.  Cet  état 
d'esprit  était  si  bien  celui  des  gouvernants  radi- 
caux que,  à  la  première  épreuve  que  subit  notre 
allié  russe,  ils  perdirent  à  peu  près  toute  notion  des 
signatures  échangées,  des  revues  passées  ensem- 
ble, des  visites  reçues  et  rendues  entre  lui  et  nous  : 
de  toute  évidence,  les  cérémonies  dans  lesquelles  on 
s'était  coudoyé,  les  grands  noms,  les  grands  mots, 
les  banquets  à  discours,  les  tapages,  l'apparat  et  la 
chamarrure  avaient  entièrement  caché  à  ceux  qui 
contractaient  en  notre  nom  le  fond  et  le  corps  du 
contrat,  qui  était  l'engagement  défini  de  quelque 
chose  de  concret,  les  forces  françaises,  à  une 
autre  chcse  concrète,  les  forces  de  la  Russie. 

A  ce  vertige  de  grandeurs  imaginaires,  5  cette 
faiblesse  de  cœur  et  d'esprit,  s'était  ajoutée  l'in- 
fluence d'un  préjugé  maçonnique  extrêmement 
puissant  sur  tous  les  vieux  républicains.  Ce  pré- 
jugé veut  que  l'ère  des  guerres  soit  bien  close  en 
Europe  et  que,  hors  d'Europe,  tout  doive  toujours 
s'arranger  à  l'amiable  par  des  sacrifices  mutuelle- 
ment consentis  entre  les  puissances  coloniales. 

On  s'était  quelquefois  arrangé  en  efîet.  Des 
conventions  idéalistes,  comme  celles  qui  ont  été 
passées  entre  l'Angleterre  et  nous,  ont  paru  réa- 
liser sur  la  terre  un  bon  type  d'équitable  balan- 
cement. Tout  le  monde  donnait,  tout  le  monde 


96  KIEL  ET  TANGER 

recevait,  et,  semblait-il,  avec  une  équivalence  par- 
faite. Ce  semblant  suffisait  pour  éloigner  l'idée 
fâcheuse  de  vainqueurs  et  de  vaincus  ou  de 
gagnants  et  d'évincés.  Comme  il  s'agit  de  terri- 
toires à  exploiter  ou  bien  à  cesser  d'exploiter,  où 
l'essentiel  dépend  de  la  mise  en  valeur  indus- 
trielle et  commerciale,  un  arrangement,  quel 
qu'il  soit,  vaut  toujours  mieux  qu'un  litige  armé 
et,  plutôt  que  de  perdre  du  temps  à  épiloguer 
sur  la  justice  du  partage,  le  plus  simple  est  de  se 
mettre  au  travail  le  plus  tôt  possible  pour  tirer 
des  terres  ou  des  eaux  le  maximum  de  leur  pro- 
duit. En  matière  coloniale,  il  y  a  toujours  avantage 
à  commencer  par  cultiver  en  paix  son  jardin. 
La  méthode  guerrière  étant  la  plus  coûteuse,  les 
gens  pratiques  substituent  au  conflit  des  colons 
l'émulation  des  concurrents. 

Cette  diplomatie  courante  risquait-elle  de  ne 
pas  convaincre  les  orateurs  de  l'opposition?  Le  vrai 
pouvoir  n'en  était  pas  embarrassé.  Eh  !  qu'à  cela 
ne  tienne  !  L'opposition  discuterait?  Les  débats 
promettaient  de  longues  saisons  de  répit  au  Gou- 
vernement :  techniques,  ils  ne  passionneraient  que 
les  gens  compétents;  si  l'on  sortait  de  ce  domaine, 
si  l'on  allait  jusqu'à  •  la  véhémence  ou  jusqu'à 
l'injure,  les  haussements  d'épaules  en  feraient 
justice,  car  jamais  lecteur  ni  auditeur  de  bon 
sens  ne  concevrait  qu'un  gouvernement  établi, 
jouissant  du  prestige  qui  naît  de  la  détention  et 
de  l'exercice  de  l'autorité,  eût  commis  les  légè- 
retés ou  les  extravagances  que  lui  imputeraient 


LÀ    DIPLOMATIE    SPÉCULATIVE  97 

ses  adversaires  :  polémistes,  théoriciens,  person- 
nages mal  réputés 

Une  discussion  sur  les  Aiïaires  étrangères  est 
encore  regardée  au  Palais-Bourbon  comme  un 
tournoi  d'académiciens,  volant  très  haut  dans  les 
nuées  et  sans  rapport  avec  les  afTaires  propre- 
ment dites.  De  là  un  grand  détachement,  beau- 
coup d'aveugle  confiance,  de  la  résignation  et  du 
scepticisme.  Si  le  Gouvernement  se  croyait  à 
l'abri  des  réalités  extérieures,  l'opposition  se  sen- 
tait aussi  loin  que  possible  du  moyen  et  du 
moment  de  le  contrôler. 

Pour  faire  voir  les  choses  réelles,  par  exemple 
pour  établir  que  M.  Delcassé  avait  abandonné 
à  l'Angleterre  im  bien  que  nous  possédions,  en 
échange  de  biens  que  l'Angleterre  ne  pouvait  nous 
donner,  car  elle  ne  les  possédait  pas,  il  fallut  autre 
chose  que  des  preuves  écrites  ou  articulées  :  il 
fallut  Vacle  qui  devait  se  produire  à  Tanger 
en  mars  1905.  Or,  cet  acte,  le  Vieux  Parti 
républicain  vivait  persuadé  qu'il  n'était  pas 
dans  la  nature  des  choses  que  Guillaume  II  ni 
personne  en  eût  seulement  le  plus  vague  projet. 
L'acte,  c'était  la  guerre,  la  menace  de  guerre  : 
donc  l'impossible  pur,  toute  partie  africaine  en- 
gagée entre  grands  États  devant  être  purement 
parlementaire  et  tenue  par  des  diplomates  autour 
du  tapis  vert.  Tout  se  passerait  en  discours;  la 
paix  du  monde  ne  pouvait  être  troublée. 

Ce  préjuge  de  paix  perpétuelle  était  consolidé 
en  outre  par  cette  garantie  russe  qui  parlait  sur- 

7 


98  KIEL    ET   TANGER 

tout  à  la  simplicité  de  l'électeur  et  de  ceux  des 
élus  qui  sentent  comme  lui.  Ce  grand  et  gros  pays, 
ce  vaste  morceau  du  planisphère  qui  s'étend, 
uni  et  continu,  de  Cronstadt  et  d'Odessa  jusqu'à 
Port-Arthur  et  Vladivostok,  cette  masse  devait 
frapper  l'imagination  populacière  d'un  sembla- 
ble gouvernement.  Une  République  démocra- 
tique, étant  fondée  constitutionnellement  sur  le 
nornbre,  doit  croire  au  nombre  en  toute  chose  : 
habitants,  lieues  carrées,  devaient  impressionner  et 
tranquilliser  des  républicains.  Les  monarchies  et 
les  aristocraties  connaissent  que  le  monde  appar- 
tient à  la  force,  donc  à  la  qualité.  Mais  une  foule 
croit  aux  foules  comme  le  stupide  Xerxès.  Nos 
mandataires  de  la  foule  se  figuraient,  de  plus,  qu'un 
géant  est  toujours  robuste,  un  puissant  toujours 
semblable  à  lui-même.  On  ne  calculait  ni  la  fai- 
blesse intérieure  ni  l'affaiblissement  momentané. 
Le  colosse,  étant  là,  ne  pouvait  jouir  que  d'une 
vigueur  constante  et  d'une  durée  éternelle.  On  en 
parlait  comme  d'un  dieu.  M.  Loubet  et  M.  Del- 
cassé  n'avaient  aucune  peine  à  se  persuader  que 
le  «  poids  russe  »  à  l'orient  de  l'Europe  fournirait 
l'invariable  équilibre  de  leurs  petites  extrava- 
gances en  occident. 

Parce  qu'ils  se  reposaient  sur  le  grand  allié  et 
qu'ils  s'en  remettaient  à  lui  du  soin  de  tout  faire 
rentrer  dans  l'ordre  quand  cela  serait  nécessaire, 
le  ministre  et  le  président  avaient  pu  s'amuser 
comme  de  petites  folles.  Sans  rien  forcer,  j'em- 
ploie ce  langage  qu'ils  ont  permis,  avec  un  sou- 


LA    DIPLOMATIE    SPÉCULATIVE  99 

rire  d'esclave,  à  quelqu'un  qui  guettait  leurs  évo- 
lutions politiques.  «  Un  tour  de  valse  à  l'Italie  », 
«  un  autre  à  l'Angleterre  »,  expliquait,  sans  les 
perdre  de  vue,  M.  de  Bulôw... 

Ces  manœuvres  de  lourde  coquetterie  interna- 
tionale n'iraient  jamais,  estimaient-ils,  au-delà  du 
théorique  et  de  l'idéal  :  à  tout  hasard,  l'ami  de 
Pétersbourg  ferait  respecter  l'innocence.  N'était-ce 
point  pour  ce  service  éventuel  qu'on  lui  avait 
versé  plusieurs  milliards?  Que  la  Russie  fût 
rongée  à  l'intérieur  de  la  lèpre  anarchique  et 
juive;  qu'elle  fût  engagée  en  Asie  au-delà  de  ses 
forces  et  de  ses  moyens;  et  que,  par  là,  notre 
podestat  moscovite  dût  subir  une  dépréciation 
qu'il  aurait  fallu  calculer  :  c'étaient  là  des  notions 
beaucoup  trop  complexes  pour  troubler  l'opti- 
misme doctrinaire  fondamental. 

Et  pourtant,  la  coquette  a  beau  être  bien  sûre 
d'elle  :  il  y  a  autrui.  Autrui  est  ce  qu'il  est, 
indépendamment  des  qualifications  d'un  arbitraire 
complaisant.  Autrui,  c'avait  été,  dans  le  système 
Hanotaux,  l'Allemagne,  qui  ne  s'était  jamais  figuré 
une  minute  qu'il  n'y  eût  là  que  jeu  et  qui,  en  nous 
accablant  de  ses  politesses,  prétendait  obtenir  en 
retour  autre  chose  que  des  grimaces  ou  des  com- 
pliments, c'est-à-dire  un  concours  colonial  et  ma- 
ritime réel.  Les  nouvelles  puissances  avec  les- 
quelles on  allait  entrer  en  combinaison,  l'Italie, 
l'Angleterre,  devaient  incontestablement  se  trou- 
ver dans  la  même  disposition  :  il  faudrait  donc, 
à  l'échéance,  ou  leur  échapper  en  les  repoussant 


lOÔ  KIEL   ET   TANGER 

tout  d'un  coup,  ou  les  laisser  devenir  plus  pres- 
santes et  leur  répondre  par  autre  chose  que  de 
vagues  minauderies  ou  des  excuses  en  l'air.  Notre 
thème  était  protocolaire  et  parlementaire  :  mais 
comment  admettre  qu'il  dût  demeurer  tel,  en 
réponse  aux  puissantes  réalités  offertes  sur  des 
airs  de  musique  de  régiment?  M.  Loubet,  M.  Del- 
cassé,  espéraient  qu'on  n'irait  jamais  jusque-là  et 
que  jamais  nous  ne  serions  sommés  un  peu  sérieu- 
sement de  traduire  en  actes  guerriers  le  papier 
fiduciaire  qu'ils  avaient  mis  en  circulation.  Tout 
ce  monde  croyait  que  parler  suffirait  à  aidriii 
comme  à  nous. 

Rêverie  contre  tout  bon  sens  ! 


XV 

LE  RÉALISME  UNIVERSEL 


MM.  Delcassé  et  Loubet  avaient  oublié  d'ou- 
vrir les  yeux  sur  leur  époque.  Ils  ressassaient 
Henri  Martin,  Hugo  et  M.  Thiers,  mais  connais- 
saient bien  mal  ces  États  modernes,  gérés  comme 
des  métairies,  oîi  rien  n'est  avancé  pour  rien, 
où,  si  l'on  met  un  germe  en  terre,  l'on  a  déjà 
dressé  le  compte  approximatif  de  son  rendement. 
Les  affaires,  étant  les  affaires,  sont  traitées  fort 
pratiquement.  Face  à  notre  diplomatie  qui,  après 
avoir  dormi  si  longtemps,  rêvait  tout  éveillée  et 
se  livrait  au  souffle  de  spéculations  sans  terme  ni 
objet,  l'Univers  entier  s'organisait  pour  l'action  : 
jamais  peut-être  ces  actions  de  politique  étran- 
gère, l'immixtion  des  peuples  dans  les  affaires  de 
leurs  voisins,  les  luttes  d'influences,  les  rivalités  de 
production  et  d'échange,  n'ont  été  poussées  autour 
de  nous  aussi  ardemment  que  dans  la  période  de 
République  radicale  qui  va  de  1808  à  1905. 

Dès  la  constitution  du  cabinet,  (piand  M.  Del- 
cassé succéda  à  M.  Gabriel  Hanotaux,  l'oligarchie 
ploutocrati({ue  des  États-Unis  commençait  ries 
opérations  contre  les  escadres  et  les  armées  de 
l'Espagne  enfermées  dans  Cuba.  Cette  guerre  finit 
en  août,  mais,  sur   l'heure,  recommença   aut'.ur 


102  KIEL   ET   TANGER 

des  tables  diplomatiques,  par  des  procédés  d'in- 
timidation brutale  qui  aboutirent  à  ce  dur  traité 
de  Paris  dont  le  texte  définitif  aggrava  les  préli- 
minaires :  en  quelques  mois  de  pourparlers,  sans 
avoir  tiré  un  nouveau  coup  de  canon,  l'Amérique 
avait  annexé  les  Philippines  et  les  archipels  cir- 
con  voisins... 

A  Mac-Kinley  succédait  M.  Roosevelt,  c'est- 
à-dire  qu'au  protectionnisme  et  au  nationalisme 
s'ajoutait  un  impérialisme  exalté.  Telle  est  du  reste 
la  tendance  commune  à  tous  les  peuples  qui  ont 
constitué  leur  puissance  et  leur  unité  dans  le  siècle 
passé.  Si  le  xx^  siècle  les  trouve  préoccupés  de  s'ar- 
mer, ce  n'est  plus  pour  devenir  indépendants  des 
autres,  mais  pour  placer  les  autres  sous  une 
domination  de  fait  ou  de  nom.  Il  ne  s'agit  plus 
de  défendre  ou  d'exister,  mais  de  primer  et  de 
régner.  Pangermanisme,  panslavisme,  union  du 
monde  anglo-saxon  i,  voilà  les  formules  qui  courent. 
L'Angleterre,  qui  a  été  la  première  à  pratiquer, 
sans  aucun  égard  à  l'Europe,  une  sournoise  poli- 
tique de  strict  intérêt  national,  ne  cherche  plus 
du  tout  à  la  déguiser.  Elle  l'avoue  et  la  proclame, 
afin  d'ajouter  aux  immenses  ressources  matérielles 
de  son  gouvernement  le  précieux  facteur  moral 
des  suffrages  de  l'opinion,  puisque  l'opinion  de 
l'âge  nouveau  préfère  hautement  le  cynisme  guer- 
rier à  l'hypocrisie  pacifiste.  L'Angleterre  s'était 
dite  strictement  libre-échangiste,  libérale  et  même 


1  Le  terme  par  lequel  on  désigne  cette  union  est  signi- 
ficatif I  Ligue  de  »  ceux  qui  parlent  anglais  ». 


LE    RÉALISME    UNIVERSEL  103 

révolutionnaire  tant  que  le  formulaire  de  la  révo- 
lution avait  servi  ses  intérêts  sur  le  continent  :  elle 
a  dévoilé  ses  principes  et  confessé  le  véritable 
secret  de  sa  fortune  quand  elle  a  vu  les  avantages 
qu'elle  pourrait  avoir  à  tailler  un  drapeau  dans  la 
vieille  maxime  :  «  être  dur  ».  Ce  n'est  pas  l'avène- 
ment d'un  cabinet  libéral  à  la  surface  du  pouvoir 
qui  a  pu  dévier  ces  tendances  profondes.  Ce  cabi- 
net s'est  montré  aussi  patriote,  aussi  militariste 
et  plus  royaliste  que  son  prédécesseur  i.  L'Angle- 


1  II  n'est  ici  question  que  du  fond  des  choses,  sans  par- 
ler de  leur  étiquette.  Les  grandes  élections  libérales  ont 
eu  lieu  en  1906.  Or,  de  1905  à  1910,  la  marine  anglaise 
eut  à  sa  tête  lord  Fisher,  premier  lord  de  l'amirauté. 
Lord  Fisher  est  «  le  père  des  Dreadnoughis  »,  dont  le  pre- 
mier type  a  été  mis  en  chantier  dès  1905.  Il  a  réorganisé 
l'escadre  de  réserve,  qui,  désormais,  garde  en  tout 
temps  ses  équipages  à  effectifs  réduits,  prêts  à  encadrer 
l'armée  de  seconde  ligne.  Il  a  désarmé  tous  les  bâtiments 
vieillis,  afin  de  ne  compter  que  sur  de  véritables  unités  de 
combat.  Enfin,  la  flotte  anglaise,  naguère  dispersée  sur 
toutes  les  mers,  notamment  en  Méditerranée,  est  concen- 
trée dans  la  mer  du  Nord  (Home  Fleel).  Ce  résumé  de 
l'œuvre  de  lord  Fisher,  emprunté  au  Times  par  le  Temps 
du  27  janvier  1910,  est  complété  par  ce  tableau  du  nom- 
bre des  bâtiments  anglais  en  1904  et  en  1910  : 

Croiseurs        Pclils        Cmilre-  Soiis- 

Cuirassc's  de  l""^  classe  croiseurs  torpilleurs  Torpilleurs  marins 

16  0 

88  59 

Le  Temps  ajoute  ;  «  Il  ne  faudrait  pas  en  conclure  néan- 
moins que  les  unionistes  soient  désormais  satisfaits  de 
l'état  présent  des  constructions  navales.  Nul  doute  que  la 
discussion  dos  crédits  de  la  marine  ne  soulève  cette  année 
au  Parlement  des  orages  aussi  violents  pour  le  moins  que 
ceu.x  de  l'année  dernière.  » 


1904 

16 

13 

30 

24 

1910 

44 

37 

58 

121 

104  KIEL   ET   TANGER 

terre  varie  beaucoup  moins  qu'on  ne  croit.  Elle 
est  restée  pirate.  Après  avoir  jeté  le  Japon  sur  la 
Russie  pour  se  délivrer  de  l'antagoniste  oriental 
et  demeurer  notre  unique  ressource  en  Europe,  elle 
n'a  point  dicté  la  paix  russo-japonaise  sans  avoir 
conclu,  pour  sa  part,  le  traité  qui  lui  assure  le 
concours  des  armées  et  des  escadres  du  vainqueur. 

Guillaume  II  s'est  bien  posé,  au  nom  de  l'hu- 
manité civilisatrice,  en  adversaire  des  barbares 
d'Extrême-Orient;  mais,  après  qu'il  eut  dénoncé 
le  péril  jaune,  il  s'est  allié  l'Islam.  Le  droit  des 
gens  et  la  conscience  du  genre  humain  n'impor- 
tent plus  guère  qu'à  Nicolas  II,  ce  fils  spirituel 
de  Tolstoï,  qui  d'ailleurs  commence  à  renier  son 
père,  et  aux  humanitaires  du  Parlement  français, 
qu'il  n'y  a  pas  à  corriger,  mais  à  chasser. 

La  liberté,  disait  M.  Ranc,  est  une  guitare.  On 
put  jouer  de  cette  guitare  et  des  autres  tant  que 
des  Puissances  diverses,  et  en  assez  grand  nom- 
bre, équilibraient  les  unes  par  les  autres  le  conti- 
nent. Depuis  que  trois  ou  quatre  grandes  nations 
dominatrices  ont  fait  qu'il  n'y  a  plus  d'Europe,  la 
force  brutale  est  devenue  l'unique  porte-respect. 
L'Angleterre  compte  sur  l'influence  de  ses  flottes 
magnific|uement  déployées  en  temps  utile,  par 
exemple  pour  attirer  la  marine  italienne  dans  la 
sphère  de  son  action.  Il  est  vrai  que,  pour  conser- 
ver l'appui  de  la  même  marine,  l'Allemagne  cal- 
cule aussi  l'effet  magique  du  même  attrait.  Pareilles 
ambitions  :  pareils  moyens  de  les  satisfaire.  Je 
n'approuve  pas,  je  constate.  Loin  de  cacher  les 


LE    RÉALISME    UNIVERSEL  105 

préparatifs  de  la  guerre,  on  les  étale.  Partout,  il  ne 
s'agit  que  d'intimider  avant  de  frapper,  soit  pour 
éviter  de  frapper,  soit  afin  de  ne  fr^ipper  qu'effi- 
cacement, à  coup  sûr,  comme  l'État  d'Orange  et 
le  Transvaal  l'ont  suffisamment  éprouvé. 

Entre  eux,  les  plus  puissants  États  se  témoi- 
gnent des  égards  :  plutôt  que  d'en  venir  aux  mains, 
ils  conviendront  de  se  partager  certaines  dépouilles. 
Celles  des  plus  faibles?  Peut-être  que  non,  car  ces 
faibles  sont  répartis  en  clientèle  autour  de  chaque 
État  fort.  La  grande  guerre  de  destruction  tenue 
en  suspens  et  qui  doit  éclater  un  jour  ou  l'autre 
vise  plutôt  les  nations  d'étendue  et  de  force 
moyenne  dont  la  Pologne  fut  le  type  à  l'avant- 
dernier  siècle.  De  nos  jours,  ce  n'est  pas  la 
Roumanie,  ce  n'est  pas  la  Turquie  ni  le  Portu- 
gal, ce  n'est  même  pas  l'Italie  que  les  grands  em- 
pires menacent.  Le  Portugal  est  anglais,  la  Tur- 
quie et  la  Roumanie  à  peu  près  allemandes.  Le 
jeu  de  l'Italie  est  de  feindre  tour  à  tour  un 
même  rôle  subalterne  auprès  de  Londres  et  de 
Berlin.  Il  ne  reste  plus  guère  que  nous  dans  la 
zone  de  liberté  dangereuse.  En  1900,  la  France 
était  encore  étrangère  à  ces  systèmes  de  protecto- 
rats impériaux.  En  1910,  preuve  de  survivance, 
mais  signe  de  très  grand  péril,  elle  n'est  encore 
entrée  définitivement  sous  aucun,  et,  pour  l'y  faire 
entrer  avant  de  se  la  partager,  on  se  rend  compte 
qu'il  faudra  commencer  par  l'amoindrir  dans  ses 
moyens  d'action  ou  dans  l'opinion  qu'elle  en  a. 

Mais  Berlin  et  Londres  s'en  rendent  compte  : 


106  KIEL    ET   TANGER 

même  en  république,  même  démunis  d'un  gouver- 
nement durable,  prévoyant  et  fort,  tant  que  l'outil- 
lage industriel  et  l'organisation  militaire  de  notre 
pays  conserveront  quelque  valeur,  nous  joui- 
rons d'un  degré  d'autonomie  qui  nous  épargnera 
les  formes  explicites  de  vassalité  qui  seraient 
dangereuses  pour  nos  dominateurs  parce  qu'elles 
pourraient  susciter  chez  nous  un  réveil  national. 
A  condition  d'être  discrets,  nous  pourrons  ainsi 
nous  garder  en  temps  de  paix  d'une  tentative  d'Em- 
pire germano-franc  ou  celto-anglais.  Mais,  n'étant 
encore  assez  bas  pour  obéir  sans  discuter,  nous 
ne  sommes  plus  assez  haut  pour  prévenir  l'am- 
bition ou  la  volonté  de  nous  donner  des  ordres. 

L'ambassadeur  qui  représenta  notre  France  aux 
obsèques  récentes  du  roi  de  Danemark  exprimait 
à  un  journaliste  une  satisfaction  presque  naïve 
de  ce  que  «  nous  avions  été  traités  comme  une 
très  grande  puissance...  »  En  efïet,  telle  quelle, 
cette  France  peut  encore  gêner  considérablement. 
Sans  renouveler  nos  luttes  d'influence  contre  le 
Saint-Empire  ni  reprendre  l'épée  de  François  I^^ 
contre  la  couronne  et  le  globe  de  Charles-Quint, 
sans  recommencer  Richelieu,  une  France  républi- 
caine peut  se  rappeler  de  temps  à  autre  ce  qu'elle 
fut,  dire  un  «  non  »  ou  un  «  demi-non  »,  créer 
ainsi  des  difficultés  au  roi  d'Angleterre  ou  valoir 
des  désagréments  à  son  cousin  d'Allemagne.  Sans 
que  notre  concours  puisse  rendre  de  services  déci- 
sifs à  aucun  des  antagonistes,  notre  abstention 
pourra  les  troubler  vivement.  De  là  les  convoitises 


LE    RÉALISME    UNIVERSEL  107 

rivales.  Tous  deux  doivent  se  dire  qu'il  faudrait, 
d'ici  peu  de  temps,  régulariser  la  situation  de  ce 
pays  étrange  et  savoir  à  quoi  s'en  tenir  sur  sa 
vigueur  et  ses  desseins.  On  s'est  habitué  à  songer 
que  le  roi  d'Angleterre  veut  reprendre  son  ancien 
titre  de  roi  de  France.  Mais  l'Allemagne  a  la 
même  envie  que  l'Angleterre  :  elle  veut  que  la 
France  devienne  pour  elle  un  de  ces  alliés  cer- 
tains qui  sont  de  vrais  sujets.  Si  nous  nous  flat- 
tions de  pouvoir  vivre  d'une  autre  manière,  une 
nouvelle  grande  guerre  aurait  mission  de  nous 
révéler  cette  erreur.  Si  donc  cette  guerre  n'est 
pas  indispensable,  elle  peut  avoir  son  utilité.  On 
exagère  quand  on  affirme  que  la  menace  anglaise 
fut  l'unique  mobile  de  la  querelle  que  nous  a  faite 
l'Allemand.  L'intérêt  allemand  est  en  jeu  d'une 
manière  plus  directe.  L'Allemagne  s'accommo- 
derait de  la  domesticité  de  la  France,  mais  elle 
sait  ne  pouvoir  compter  sur  un  service  sérieux 
et  sûr  avant  de  nous  avoir  liés  par  un  traité  plus 
dur  que  celui  de  Francfort.  Telle  est  du  moins 
l'opinion  de  beaucoup  d'Allemands,  qui  sont  en 
force  dans  leur  pays. 

Si  en  effet,  comme  on  l'assure  quelquefois,  Berlin 
voulait  sincèrement  briguer  notre  amitié  et  notre 
complaisance,  si  l'on  y  souhaitait  vraiment  une 
alliance  véritable  contre  l'Angleterre  et  si  toutes 
ces  choses  avaient  vraiment  pour  l'Allemagne  un 
intérêt  aussi  décisif  et  aussi  profond  qu'on  veut 
bien  le  dire  à  Paris,  Berlin  devinerait  à  quel  prix 
une  sérieuse  «  amitié  française  »  pourrait  être  scellée. 


108  KIEL    ET   TANGER 

La  simple  neutralisation  de  Metz  et  de  Strasbourg 
serait  accueillie  des  Français  comme  un  don  du 
ciel  :  Guillaume  aurait  pensé  à  faire  cette  offre  et, 
malgré  tout  ce  qui  a  été  raconté,  jamais  une  ouver- 
ture valable  n'a  été  produite  en  ce  sens.  Elle  ne  se 
produira  jamais  sous  la  République.  Assez  impor- 
tants pour  n'être  pas  négligés,  on  ne  nous  trouve 
pas  assez  bien  gouvernés  pour  fournir  l'appui  résis- 
tant pour  lequel  on  consent  des  sacrifices  effectifs. 
Les  «  pays  d'Empire  «  ne  nous  seront  pas  rétro- 
cédés, et  la  seule  alliance  franco-allemande  qu'il 
faille  prévoir  sera  la  capitulation  suprême  de  l'im- 
puissance démocratique,  non  l'effet  d'une  entente 
librement  débattue  et  précédée  des  réparations 
équitables. 

Ce  que  Guillaume  II  doit  souhaiter  de  notre 
part,  comme  la  solution  la  plus  élégante  de  ses 
embarras,  ce  qu'il  espérait  des  républicains  mo- 
dérés que  stylait  la  Russie,  c'était  un  concours 
obtenu  au  prix  des  mêmes  libéralités  un  peu  flot- 
tantes qui  nous  sont  venues  de  l'Italie  ou  de  l'An- 
gleterre, les  unes  religieuses  et  philosophiques, 
les  autres  coloniales.  Tandis  que  les  ferrystes 
se  représentaient  nos  établissements  d'outre-mer 
comme  un  moyen  de  racheter  un  jour  l' Alsace- 
Lorraine,  les  Allemands  élèves  de  M.  de  Bis- 
marck seraient  disposés  à  nous  laisser  l'Asie  et 
l'Afrique  pour  nous  faire  oublier  la  blessure  des 
Vosges.  Nous  sommes  libres  d'accepter  ou  de 
refuser.  En  cas  de  refus,  une  combinaison  moins 
pacifique  donne  toujours  à  l'empereur  des  satisfac- 


LE    RÉALISME    UNIVERSEL  109 

lions  égales  aux  meilleurs  fruits  de  notre  alliance, 
car  un  cfîort  sur  terre  et  sur  mer  contre  nous 
lui  vaudrait  des  bénéfices  proportionnés  aux 
besoins  de  l'Empire  :  notre  flotte,  nos  colonies  ^, 
peut-être  même  un  pied-à-terre  sur  notre  littoral 
ouest,  quelque  Gibraltar  allemand  fondé  à  Cher- 
bourg ou  à  Brest,  avec  chemin  de  fer  direct  le 
raccordant  aux  voies  du  Rhin,  ou  encore  un  lam- 
beau maritime  arraché  de  cet  ancien  royaume 
d'Arles,  qui  fut  jadis  terre  impériale,  Toulon  2. 


1  «  C'est  sur  le  Rhin  qao  rAlleiuagin;  conquerra  Suu 
domaine  colonial.  »  Bismarck. 

2  Dans  ses  vastes  desseins  d'administrateur-fondateur  de 
la  puissance  maritime  allemande,  Guillaume  II  n'est  pas 
incapable  d'appeler  à  son  aide  les  rêveries  d'une  imagina- 
tion historique  toujours  très  fertile  et  inventive  chez  lui, 
toujours  apte  à  projeter  le  passé  Pur  Tavenir.  Ce  compa- 
triote de  Gœthe  et  de  Frédéric  II  na  jamais  oublié  le  che- 
min des  pays  où  fleurit  l'oranger.  Il  vise  notre  Méditerranée 
par  l'Adriatique,  mais  aussi  par  le  golfe  du  Lion.  Deux 
amis,  deux  aUiés  déjà  anciens  occupent  ou  convoitent 
Fiume  et  Trieste;  la  seconde  voie  appartient  à  l'ennemi 
héréditaire,  mais  ne  lui  appartint  pas  toujoiu-s  :  Arles,  Tou- 
lon, Marseille,  n'ont-ils  pas  fait  partie  du  Saint-Empire  ro- 
main germanique,  avec  toute  la  rive  gauche  du  Rhône?  Si 
rillyrie  et  la  Dalmatie  re-stent  hi tangibles  et  le  resteront  fort 
longtempé,  la  Provence  est  moins  défendue  :  comment 
Guillaume  ne  regardait-il  pas  vers  cette  belle  portion  du 
domaine  de  Charlemagne  qui  allumait  encore  les  convoi- 
tises de  Charles-Quint? 

Il  est  impossible  de  dire  positivement  jusqu'où  a  pu 
cheminer,  de  ce  côté,  la  fantaisie  de  l'Empereur,  mais  il  y 
eut  beaucoup  d'accidents  à  Toulon  pendant  les  derniers 
temps,  et  nos  officieux  sont  seuls  d'accord  pour  exclure 
toute  hypothèse  de  <.  malveillance  ».  La  révolution  qui,  pres- 
que toujours,  nous  est  fabriquée  cii  Allemagne;  est  autbi 


ÏIÔ  KIEL    ET   TANGER 

Nos  colonies,  nos  ports,  naguère  encore  nos 
vaisseaux,  sont  les  objectifs  permanents  de 
l'Allemagne.  Elle  songe  à  les  utiliser  en  amie  et 
en  alliée;  elle  peut  se  résigner  un  jour  à  les  con- 
quérir ^.  En  quelque  état  de  délabrement  que  nos 

singulièrement  influente  dans  ce  grand  port  de  guerre. 
Enfin,  l'espionnage  y  paraît  très  développé,  surtout  l'espion- 
nage allemand,  tantôt  direct  (l'enseigne  juif  Ullmo  est  allé 
droit  aux  Allemands  quand  il  s'est  agi  de  trahir),  tantôt 
ind.rect,  par  intermédiaire  des  travailleurs  ou  faux  tra- 
vailleurs italiens  qui  infestent  ce  littoral.  Joignez  la  consi- 
dération qu'aucune  grande  ligne  de  navigation  allemande 
n'a  d'intérêts  à  Toulon  :  tout  peut  donc  y  sauter  à  la  fois, 
sans  coûter  un  pfennig  ni  une  larme  à  l'Empire,  et  le  pan- 
germanisme en  aura  des  profits  absolument  nets.  De  ce 
faisceau  d'indices  et  de  vraisemblances,  rien  n'apporte  de 
certitude,  mais  tout  inviterait  un  gouvernement  français 
à  la  vigilance,  si  seulement  ce  gouvernement  existait. 

1  Ingénieusement,  le  colonel  Marchand,  qui  n'admet  pas 
que  la  politique  allemande  nous  soit  foncièrement  hostile, 
a  vu  autrement  cette  perspective  du  choc  franco-allemand 
«  En  supposant,  écrivait-il,  le  cas  des  armées  allemandes 
ï  victorieuses  sur  terre,  nul  doute  que  la  marine  française 
«  anéantisse  la  marine  germanique  et  s'ensevelisse  elle-même 
«  dans  son  triomphe,  i  —  Comme  dit  le  Mithridate  de 
Racine, 

Doutez-Tous  que  l'EuxIn  ne  me  porte  en  deux  jours  ; 
Aus  lieux  où  le  Danube  y  vient  iinir  son  cours  ? 

Un  homme  du  métier,  dit  l'historiette,  interrompit .  e 
roi  du  Pont  pour  crier  qu'il  en  doutait  en  effet.  Les  rôles, 
ici,  sont  renversés  :  un  colonel  affirme  en  poète,  et  le  simple 
lecteur  osera  contester  l'avis  du  technicien.  Je  ne  de- 
mande pas  mieux  que  de  voir  la  marine  germanique  anéan 
tie  par  la  marine  française,  et  je  veux  pouvoir  l'espérer. 
Mais,  que  notre  marine  doive  ensuite  nécessairement  s'en- 
seveKr  dans  son  triomphe,  c'est  une  autre  hypothèse,  il 
faudrait  qu'on  la  démontrât.  Notre  flotte  peut  subsister  r 
dans  sa  victoire  ou  sa  défaite,  elle  peut  composer  encore 
un  utile  trophée  à  remorquer  vers  les  eaux  de  Kiel  au 


LE    RÉALISME    UNIVERSEL  111 

escadres  puissent  tomber,  nos  colonies,  nos  ports, 
même  mal  outillés,  restent  capables  de  servir. 

Tel  est  le  sommaire  des  ambitions  réelles  bra- 
quées par  les  grands  États  civilisés  sur  les  pleins  et 
les  vides  de  la  carte  du  monde.  Elles  permettent 
de  mieux  comprendre  ce  qui  vient  au-devant  de 
nous  depuis  Fachoda.  Ce  que  M,  Delcassé  se  donnait 
pour  de  simples  jeux  de  protocole,  ou  des  tours 
de  valse,  ces  formalités  de  papier  étaient  prises  à 
Berlin  de  tout  autre  manière.  Les  cabinets  avec 
lesquels  M.  Delcassé  folâtrait,  Londres,  Rome, 
étaient  d'ailleurs,  à  cet  égard,  du  même  avis  que 
ceux  contre  lesquels  il  faisait  tournoyer  son  chœur 
de  chimères.  Tout  le  monde  pensait  qu'il  mettait 
quelque  chose  sous  les  démonstrations.  Il  n'y  avait 
jamais  songé,  pas  plus  que  le  très  petit  nombre 
des  Français  au  courant  des  choses  !  Tandis  que 
nous  croyions  piétiner  et  danser  sur  place,  nos 
partenaires  avançaient;  ils  devaient  donc  nous 
faire  avancer  avec  eux. 

lendemain  de  notre  défaite  sur  terre.  Encore,  cette  dernière 
éventualité  est-elle  sans  doute  imaginée  tout  différem- 
ment à  Berlin  :  on  y  suppute  une  invasion  si  fou- 
droyante, des  succès  si  rapides  et  si  décisifs,  qu'ils  devan- 
ceraient de  beaucoup  le  mouvement  de  nos  flottes  et  seraient 
tels  enfin  que  la  paix  fût  immédiatement  implorée  par 
quelque  lâche  gouvernement  de  Paris.  Les  conditions  de 
cette  paix  procureraient  tout  aussitôt  à  l'Allemagne  quel- 
ques-uns des  éléments  qui  lui  font  encore  défaut  pour  cette 
domination  de  la  mer  qui  lui  est  également  imposée  par 
sa  population,  son  commerce  et  son  industrie. 


XVI 
LE  PRÉCÉDEM   NOUS  ENGAGEAIT 

Dan?  ce?  condition?  du  réalisme  rigoureux 
cdmmun  à  la  politique  de  tous  les  peuples,  on  voit 
qu'il  stra  juste  de  ne  pas  outrer  les  responsabili- 
tés du  président  Loubet  et  de  ses  ministres  : 
l'œuvre  de  leurs  prédécesseurs  devait  agir  en  eux 
et  comme  à  travers  eux  bien  plus  qu'ils  n'agirent 
eux-mêmes. 

Supposons  en  efTet  que  M.  Érnile  Loubet  n'eût 
pas  été  sournoisement,  profondément,  un  glorieux, 
épris  d'ostentation  et  de  pompe  vaine,  et  que  le 
Vieux  Parti  républicain  n'eiît  pas  ressenti  le  besoin 
d'égaler  en  faste  européen  ses  jeunes  concurrents 
de  1895.  Supposons  également  que  M.  Delcassé 
ne  se  soit  pas  laissé  prendre  aux  figures  brillantes 
de  la  diplomatie  et  qu'ayant  reconnu  sous  le 
décor  spécieux  les  menaces  distinctes,  les  dangers 
définis,  il  eût  calculé  de  sang-froid  la  date  incertaine 
mais  inévitable  des  échéances  :  toute  la  sagesse 
du  monde  n'aurait  pourtant  guère  changé  la 
situation  que  la  République  conservatrice  avait 
léguée  à  la  République  radicale.  Celle-ci  était  gre- 
vée d'une  forte  charge,  et  le  plan  Hanotaux  avait 
créé,  du  fait  qu'il  avait  été  mis  en  service,  un 
précédent   qui  cûgageait. 


LE    PRÉCÉDENT    NOUS    ENGAGEAIT  113 

Plus  de  jugement,  d'attention  et  de  vigilance, 
un  esprit  plus  libre  aurait,  à  la  riszupur.  pu 
sauver  des  hommes  fermement  décidés  à  résoudre 
et  à  liquider  ce  passif.  Mais,  tel  qu'il  s'imposait  au 
gouvernement  radical,  le  problème  n'en  demeurait 
pas  moins  d'une  difficulté  immense.  Ses  données 
les  plus  dures  résultaient  de  l'effet  des  démarches 
antérieures  faites  hors  du  pays  et  indépendam- 
ment de  la  volonté  du  pays.  Nous  pouvions  bien 
vouloir  nous  arrêter;  mais  au  loin,  les  consé- 
quences de  nos    actes  ne   s'arrêtaient    pas. 

On  s'est  beaucoup  plaint,  par  la  suite,  que 
l'Étranger  se  soit  mêlé  de  nos  affaires;  eh!  ne 
venions-nous  pas  de  nous  mêler,  en  imagination 
tout  au  moins,  des  affaires  de  l'étranger?  Pour 
la  première  fois  depuis  vingt-cinq  ans,  l'Étran- 
ger nous  avait  vus  sérieusement  occupés  hors  de 
nos  foyers.  Cela  donnait  de  la  France  une  idée 
nouvelle.  Émanant  d'un  État  qui  rompait  sa 
clôture,  nos  initiatives  et  nos  entreprises  récentes 
nous  avaient  introduits,  forcément,  dans  bien  des 
calculs  :  telle  combinaison  dans  laquelle,  dix  ans 
plus  tôt,  aux  époques  du  «  repliement  >  et  du 
«  recueillement  »,  personne  n'eût  jamais  imaginé 
de  nous  convier,  devenait  tout  à  fait  naturelle 
et  plausible,  l'on  n'hésitait  que  sur  les  condi- 
tions et  le  degré  du  concours  à  nous  demander; 
le  nom  français  réveillait  ces  espérances  ou  ces 
craintes  que  n'avaient  jamais  fait  concevoir  l'apa- 
thie, l'indétermination  et  la  silencieuse  inertie 
d'autrefois.    Certes,    nos  radicaux  ne    pensaient 

8 


114  KIEL    ET    TANGER 

plus  à  étoufTer  une  rumeur  aussi  flatteuse,  ni  à 
reconquérir  notre  ancienne  réputation  de  som- 
meil :  mais  l'auraient-ils  voulu,  qu'ils  y  auraient 
bien  difficilement  réussi.  Leur  résistance  eût  été 
gênée  et  leur  vœu  annulé  d'abord  par  nos  amis  du 
jour,  et  ensuite  par  nos  ennemis  de  la  veille. 

Le  parti  du  recueillement  avait,  tout  naturel- 
ment,  à  combattre  les  Puissances  participantes 
du  système  Hanotaux,  inquiètes  ou  irritées  de 
nos  menaces  de  défection,  et  désireuses  de  nous 
rappeler  sous  leur  aile,  mais  il  aurait  fallu  décou- 
rager aussi  les  offres  des  Puissances  mêmes  contre 
lesquelles  l'ancien  système  avait  été  organisé.  Le 
cabinet  de  Saint-James  nous  sentait  disposés  à 
nous  dégager  de  tout  dessein  qui  lui  fût  hostile  :  il 
devait  donc  songer  à  nous  offrir  chez  lui  l'équi- 
valent exact  de  ce  que  nous  semblions  disposés  à 
quitter  du  côté  allemand...  La  tentation  d'en- 
chérir sur  les  avances  de  Berlin  lui  était  suggérée 
par  le  mouvement  qui  nous  éloignait  de  l'Eu- 
rope centrale.  Il  devait  désirer  le  prolonger  et 
le  conduire  jusqu'à  cet  extrême  opposé  qui  était 
l'entente  avec  lui.  Bientôt,  tous  ses  efforts  ten- 
dirent à  nous  mettre  dans  l'impossibilité  de  lui 
échapper. 

La  tentation  anglaise  était  sérieuse.  Que  lui  op- 
poser? Pendant  plusieurs  années,  notre  diplomatie 
avait  donné  la  main  à  un  ennemi  héréditaire  qui 
nous  avait  ravi  Strasbourg  et  Metz,  cinq  milliards 
et  toute  suprématie  poKtique  en  Europe.  Pou- 
vions-nous alléguer  aucun  motif  sérieux  de  repous- 


LE    PRÉCÉDENT    NOUS    ENGAGEAIT  115 

ser  l'amitié  que  nous  oiïrait,  par-dessus  la  Manche, 
quelqu'un  qui  ne  nous  avait  rien  pris,  du  moins 
rien  de  bien  net,  depuis  fort  longtemps?  Fachoda 
n'était  que  le  malentendu  de  deux  troupes.  Quant 
à  l'Egypte,  étions-nous  certains  de  l'avoir  jamais 
possédée?  Et,  si  faibles  que  fussent  les  sophismes 
anglais  sur  ce  dernier  point,  il  n'en  restait 
pas  moins  assuré  que  le  véritable  avenir  français 
est  sur  le  continent.  La  tradition  et  l'intérêt  sont 
pour  nous  d'avancer  vers  le  Rhin,  sur  la  Germanie. 
L'Angleterre  se  prévalait  de  nous  avoir  soutenus 
à  cet  égard.  En  1875,  elle  s'était  jointe  à  l'em- 
pereur Alexandre  et  à  Gortchakov  pour  arrêter 
M.  de  Bismarck  '.  Elle  ne  nous  avait  demandé  jus- 

1  Cette  intervention  ne  peut  faire  de  doute,  depuis  que 
le  comte  de  la  Barre  de  Nanteuil,  gendre  du  général  Le 
Flô,  qui  était  alors  ambassadeur  de  France  à  Saint-Péters- 
bourg, a  communiqué  à  notre  confrère,  M.  François  de 
Nion,  son  parent,  deux  dépêches  inédites  adressées  de 
Russie  en  France. 

Voici  ce  que  notre  ambassadeur  à  Saint-Pétersbourg 
écrivait,  à  la  date  du  10  mai  1875  : 

«  Lord  Loftus  —  l'ambassadeur  d'Angleterre  en  Russie 
—  a  reçu,  hier  soir,  communication  d'instructions  en- 
voyées par  lord  Derby  à  tous  les  ambassadeurs  de  Russie, 
d'Autriche  et  d'Italie,  pour  qu'ils  provoquent  de  la  part 
de  ces  diverses  cours  des  démarches  communes  el  immc- 
diales  à  Berlin,  dans  Vinlérél  de  la  paix.  En  d'autres  termes, 
lord  Derby,  ayant  été  informé  des  dispositions  résolument 
pacifiques  de  l'empereur  Alexandre,  a  chargé  ses  agents 
près  l'empereur  d'Autriche  et  le  roi  d'Italie  de  leur  deman- 
der d'appuyer  sur-le-champ  les  démarches  d'Alexandre  II.  » 

Douze  jours  plus  tard,  le  20  mai,  le  général  Le  Flô  note 
de  nouveau  : 

•  L'intervention  de  l'Angleterre  a  été  plus  ferme  et  plus 
catégorique  encore  qu'on  ne  l'aurait  cru.  Elle  a  produit 


116  KIEL    ET    TANGER 

qu'ici  aucun  retour  de  ce  service,  puisque  nous 
avions  semblé  résolus  à  n'agir  désormais  que  dans 
ces  mers  lointaines  où  les  conflits  avec  sa  puissance 
restaient  fatals.  Mais,  puisque  nous  rentrions  en 
Europe,  il  était  temps  de  considérer  qu'Henri  IV, 
Louis  XIV,  Louis  XV  même,  avaient  songé  à 
dominer  le  continent  avec  cette  amitié  de  la 
maîtresse  de  la  mer  :  aujourd'hui  comme  alors 
elle  était  décidée  à  tout  nous  faciliter  du  côté  de 
la  terre  ferme. 

Il  n'était  plus  possible  de  décliner  purement 
et  simplement  une  ofTre  ]»areille.  L'Angleterre 
pouvait  tenir  notre  neutralité  pour  une  menace. 


une  très  grande  impression.  Les  instructions  de  Oddo 
Russell  —  l'ambassadeur  d'Angleterre  à  Berlin  —  por- 
taient :  qu'il  devait  déclarer  que  ses  ordres  précis  lui  pres- 
crivaient d'appuyer  la  Russie,  quoi  qu'elle  dît  et  fît,  et 
que  toutes  ses  paroles,  en  ces  circonstances,  devaient  être 
considérées  comme  la  parole  mime  de  son  f/ouvernemenl 
el  Vexpresaion  des  senlinienls  de  sa  souveraine.  » 

Alors  s'engage  le  mémorable  dialogue  entre  lord  Russell 
et  Rf.    de  Bismarck,  furieux  de  voir  lui  échapper  sa  proie  : 

—  >  Vous  devenez  bien  belliqueux  sur  le  tard,  ^lessieurs 
les  Anglais  !  «  dit  le  prince,  mordant  sa  moustache  grise. 

—  «  Prince,  répond  l'ambassadeur,  —  sans  permettre 
à  son  tic  habituel  de  se  produire  :  le  bizarre  sourire  qui 
lui  servait  parfois  à  attribuer  à  une  plaisanterie  les  pa- 
roles qu'il  voulait  démentir,  —  prince,  il  n'est  jamais  trop 
tard  pour  bien  faire.  » 

El,  pendant  ce  temps,  lord  Loftus,  pour  décider  l'indé- 
cis que  fut  trop  souvent  Alexandre,  faisait  télégraphier 
en  clair,  dans  toutes  les  directions,  les  termes  de  son  entre- 
tien avec  le  tzar.  La  jiarole  de  l'autocrate  était  engagée, 
l'alerte  était  passée. 

«  Celle  allilude  de  V Angleterre,  dit  encore  le  général  Le 
Flô,   élail  de  nature  à  faire  réfléchir  plus  sérieusement  le 


LE    PRÉCÉDENT    NOUS    ENGAGEAIT  117 

depuis  qu'elle  venait  de  modifier  ses  idées  sur  elle- 
même  autant  que  ses  intentions  sur  nous. 

En  effet,  la  concurrence  maritime  de  l'em- 
pire allemand  avait  attristé  les  derniers  jours 
de  la  reine  Victoria.  Avant  Fachoda,  peut-être 
encore  lors  de  la  guerre  du  Transva-^1,  l'attitude 
du  continent  l'avait  inquiétée.  Tremblait-elle 
pour  sa  victoire?  Elle  tremblait  du  moins  pour 
la  splendide  pai.v  anglaise,  cette  longue  ab- 
sence de  guerre  européenne,  qui,  à  peu  prés 
ininterrompue  depuis  Waterloo,  fournit  la  prin- 
cipale explication  de  la  grandeur  du  Royaume- 
Uni;:  au  XIX®  siècle. 

D'autre  part,  toute  frémissante  de  la  facilité 
avec  laquelle  nous  avions  cédé  à  la  pression  russe, 


prince  de  Bismarck,  qui  a  été  battu  en  brèche  ainsi  de 
tous  les  côtés  à  la  fois  et  qui,  depuis,  jette  feu  et  llamine 
contre  l'Angleterre.  »  [Journal  diplomaliiiae  intime  et  iné- 
dit du  général  Le  Flô.)  Voir  aussi  dans  les  Débals  du  0  juil- 
let 1905  un  article  de  M.  Henri  Welschinger. 

On  remarquera  que  la  politique  étranu'ère  du  youver- 
nement  du  Maréchal  ressemble  —  matériellement  —  à  celle 
de  M.  Delcassé.  Mais,  comme  elle  s'inspirait  des  directions, 
des  habitudes  et  des  traditions  de  la  Monarchie,  comme 
elle  était  exécutée  par  un  personnel  monarchique,  elle 
n'eut  à  souffrir  que  de  l'instabilité  de  la  République  dans 
la  durée  :  l'incohérence  propre  aux  actes  simultanés  de 
services  républicains  en  était  absente;  les  Affaires  étran- 
gères et  la  Guerre  y  marchaient  ensemble  et  d'accord. 
Bismarck  était  devenu  menaçant,  parce  que  notre  armée 
se  réorganisait  trop  vite.  Les  menaces  de  Guillaume  II 
sont  nées,  tout  au  contraire,  de  ce  que  notre  armée  était 
périodiquement  affaiblie  par  notre  gouvernement.  Les 
deux  politiques  de  1875  et  de  1905  ne  présentent  qu'une 
analogie  de  surfaces,  elles  sont  contraires  au  fond. 


118  KIEL   ET   TANGER 

l'Angleterre  s'était  étonnée  de  notre  promptitude 
à  oublier  le  fameux  programme  de  recueillement 
contre  les  Prussiens.  Non  contents  d'être  en  paix 
avec  eux,  nous  avions  été  sur  le  point  de  faire 
la  guerre  pour  eux.  Elle  avait  épié  la  baisse  gra- 
duelle, puis  l'éclipsé  totale  des  rancunes  et  des  sou- 
venirs qui  l'avaient  jusque-là  déchargée  de  bien  des 
soucis  continentaux.  La  rencontre  de  Kiel  en  1895 
fut  sa  première  alerte  ;  notre  accueil  «  enthousiaste  «^ 
aux  produits  et  aux  exposants  allemands  de  1900 
lui  causa  une  surprise  plus  sensible  encore.  Enfin, 
au  mois  d'août  de  la  même  année,  quand  le 
feld-maréchal  Waldersee  fut  nommé  au  com- 
mandement des  troupes  européennes,  et  par 
conséquent  françaises,  en  Chine,  l'Angleterre 
observa  avec  stupeur  que  notre  esprit  public  ne 
se  cabrait  plus;  si  la  France  ne  donnait  aucun 
signe  d'approbation,  ses  improbations  étaient 
rares,  et  elles  exprimaient  le  sentiment  d'un 
parti  ou  d'une  classe  plutôt  que  celui  du  pays, 
occupé  tout  entier  des  afïaires  et  des  plaisirs  de 
l'Esplanade    ou     du    Champ-de-Mars. 

Et  les  Anglais  se  demandaient  si  nous  alHons 
nous  mettre  à  aimer  l'Allemand. 

Si  les  Anglais  ont  commencé  par  laisser  s'opérer 
l'annexion  de  l'Alsace-Lorraine,  s'ils  ont  suivi  alors 
les  vues  de  Bismarck,  c'était  afin  que  les  Fran- 
çais fussent  gardés  par  un  ressentiment  vivace  de 


1    Gaulois  du  27    septembre  1905,  article  de  M.  Arthur 
Meyer,  qui  appelle  les  choses  par  leur  nom. 


LE    PRÉCÉDENT   NOUS    ENGAGEAIT  119 

tout  esprit  d'alliance  avec  leur  vainqueur.  Londres 
s'était  inquiété  de  simples  manœuvres  de  chancel- 
lerie. Or,  elles  devenaient  tout  à  fait  sérieuses 
du  moment  que  l'oubli  de  70  survenait.  N'en 
avait-on  pas  une  preuve  nouvelle  dans  le  fait 
qu'un  combattant  de  70  pouvait  faire  accepter 
ses  ordres  en  allemand  à  nos  officiers  et  à  nos 
soldats?  Sans  une  haine  invétérée  des  deux 
grands  peuples  continentaux,  il  n'est  point  de 
sécurité  pour  l'île  bretonne.  Que  cette  haine  pût 
s'éteindre,  qu'on  fût  si  près  de  l'oublier,  c'était 
une  révolution   dans  l'état  de  l'Europe. 

Telle  est  la  raison  de  la  violence  des  pressions 
de  l'Angleterre.  C'est  pourquoi  la  chute  de  M.  Ha- 
notaux  et  son  remplacement  par  M.  Delcassé 
n'avaient  donné  qu'une  demi-satisfaction.  Car  les 
ministres  vont  et  viennent.  Elle  désirait  plus  que 
ces  résultats  transitoires.  Le  nouveau  ministère  ne 
comptait  à  ses  yeux  que  pour  les  garanties  qu'il 
pourrait  souscrire.  Ces  garanties,  ces  promesses 
bien  définies,  M.  Hanotaux  les  avait  accordées  à 
l'Allemagne  :  M.  Delcassé  devait  en  fournir 
d'équivalentes  à  quiconque  hériterait  de  notre 
amitié.  La  diplomatie  de  la  France  était  prise 
dans  l'engrenage.  L'idée  du  roi  n'était  pas  d'ar- 
rêter le  mouvement,  mais  de  le  renverser  à  son 
profit  sans  nous  laisser  le  temps  de  nous  dégager. 
A  la  coalition  de  1895,  dont  Guillaume  II  s'était 
fait  le  cerveau  et  le  cœur,  Edouard  VII,  encore 
simple  prince  de  Galles,  rêvait  de  substituer  une 
coalition  contraire  dont  Guillaume  serait  la  proie 


^ 


120  KIEL    ET   TANGER 

désignée.  Mêmes  éléments  :  Russie,  Italie,  France. 
Rôles  à  peu  près  semblables  :  la  Russie  immo- 
bile, l'Italie  indécise  jusqu'au  dernier  moment 
et  la  France,  mais  combattant  sur  terre  et  non 
plus  sur  mer,  comme  dans  le  projet  Hanotaux. 
Guillaume  avait  offert  le  Nil  à  M.  Hanotaux. 
Edouard  offrirait  à  M.  Delcassé  le  Maroc  pour 
l'instant,  et  dans  l'avenir  une  berge  du  Rhin. 
Les  princes  de  l'Europe  sont  bien  maîtres  de  nous 
prodiguer  tout  ce  qu'ils  n'ont  pas  !  «  Nous  dis- 
tribuons des  réalités,  nous  récoltons  des  pro- 
messes )),  a  fort  bien  remarqué  M.  Hanotaux  ^. 

La  guerre  du  Transvaal  s'acheva  sans  encombre 
après  la  mort  de  la  reine.  Il  fallut  le  temps  de 
circonvenir  M.  Delcassé  et  M.  Loubet,  de  libeller 
un  certain  nombre  de  petites  invitations  dont 
chacune  portait  le  même  sens  :  «  Vous  disiez  ceci 
«  à  l'Allemagne  ;  pourquoi  ne  pas  le  dire  à  nous  ?...  » 
Le  Gouvernement  français  écoutait  ce  langage  avec 
attention.  Il  donnait  même  de  grands  signes  de 
faveur,  mais  les  circonstances  n'étaient  pas  una- 
nimement favorables. 

Si  les  menues  querelles  entre  la  France  et  l'An 
gleterre  avaient  à  peu  près  cessé  depuis  Fachoda, 
et  si  l'amitié  franco-russe  se  refroidissait  peu  à 
peu,  l'affaire  Dreyfus  avait  créé  une  atmosphère 
toute  spéciale  entre  la  France  officielle  et  Guil- 
laume II.  Cette  affaire  avait  surpris  l'empereur 
allemand,    comme  il   était  au   fort  d'un    travail 

1  Préface  de  PoliUque  exlérieure  par  René  Millet. 


LE    PRÉCÉDENT    NOUS    ENGAGEAIT  121 

d'amitié  française  :  l'agitation  Jreyfusienne  ima- 
ginée, subventionnée  par  l'Angleterre  afin  de 
riposter  aux  machinations  coloniales  et  à  la  poli- 
tique russo-allemande  de  la  République  conserva- 
trice, avait  d'abord  contrarié  Guillaume  II  dans 
sa  diplomatie;  mais  ce  qu'il  perdait  d'une  sorte  se 
compensait  d'une  autre,  et,  si  l'opinion  française 
lui  était  aliénée  par  cet  incident,  de  merveilleux 
avantages  de  fait  lui  étaient  acquis  sans  combat  : 
notre  armée  décapitée  de  ses  chefs  respectés,  Hervé, 
Jamont,  Boisdefïre,  notre  Service  des  renseigne- 
ments supprimé  ^,  nos  régiments  démoralisés, 
notre    population  civile   rejetée  aux  plus  basses 


1  D'après  un  grand  capitaine,  le  Service  des  renseigne- 
ments est  comme  l'œil  et  l'oreille  d'une  armée.  Le  colonel 
Sandher  et  le  colonel  Henry  avaient  élevé  cet  or- 
gane à  un  brillant  degré  d'activité  et  de  force.  Les  débats 
publics  des  procès  engendrés  de  l'affaire  Dreyfus  ont  com- 
mencé par  diffamer  ce  service  et,  finalement,  ils  l'ont 
fait  regretter.  Le  procès  des  quatre  officiers  (octobre- 
novembre  1904)  laissa  entrevoir  la  hardiesse  de  certaines 
entreprises  préparées  par  les  officiers  qui  travaillaient 
sans  bruit  à  la  Section  de  Statistique  :  Henry,  notam- 
ment, avait  mis  sur  pied  une  compagnie  de  pélardiers 
alsaciens  qui  auraient  entravé  la  mobilisation  allemande. 
Quelques  mois  après  la  révélation  de  ce  fait,  au  moment 
de  l'alerte  de  Tanger,  un  de  nos  confrères  républicains, 
M.  Latapie,  écrivait  dans  sa  brochure  Sommes-nous  prêls? 
(juillet  1905)  : 

1'  Xous  aussi,  nous  avons,  à  un  moment,  réussi  à  orga- 
niser un  service  d'espionnage  en  Alsace,  sur  les  chemins 
de  fer.  J'ai  serré  la  main,  à  Nancy,  d'un  brave  homme  qui 
a  collaboré  à  cette  organisation.  Ils  étaient  plus  de  cent 
Alsaciens,  paraît-il,  qui  avaient  accepté,  pour  le  jour  de 
la  mobilisation,  une  besogne  concertée  qui  devait  apporter 
un  trouble  momentané  dans  les  services  des  chemins  de 


122  KIEL    ET   TANGER 

sottises  et  aux  pires  folies  de  la  révolution  !  Et  ce 
qui  ne  gâtait  rien,  l'amour-propre  impérial  y  trou- 
vant son  compte,  ces  brillants  résultats  pou- 
vant passer  aux  yeux  du  monde  pour  un  succès 
direct  du  service  d'espionnage  que  surveille  en 
personne  Guillaume  II. 

La  conspiration  contre  notre  armée,  bien  que  de 
marque  initiale  anglaise,  ne  fut  donc  pas  une  mau- 
vaise affaire  pour  la  marque  opposée.  Guillaume 
n'avait  pas  cru  beaucoup  s'affaiblir  en  affaiblis- 
sant nos  escadrons  et  nos  régiments  :  c'était  de 
l'armée  de  mer  qu'il  avait  désiré  le  concours  et, 
aujourd'hui  que  l'Angleterre  est  devenue  notre 
amie,  notre  diminution  militaire,  consécutive  à 
la  même  affaire  Dreyfus,  subsiste  au  profit  de 
l'Allemagne.  La  situation  de  ce  pays  reste  pré- 
pondérante en  diplomatie;  les  gouvernements 
français  de  1898  à  1902,  tous  composés  d'amis 
du  traître,  ne  pouvaient  guère  interrompre  le 
contact  régulier  avec  la  puissance  au  profit  de 
laquelle  Dreyfus  avait  trahi  :  tant  que  l'Affaire 

fer.  Hélas  I  notre  système  offensif  visant  les  aiguilles  et 
les  ponts  en  Alsace  n'existe  plus  I  II  est  à  refaire  tout 
entier  !  sera-ce  possible? 

«  Nous  n'avons  pas  voulu  avoir  affaire  aux  agents 
de  la  Sûreté,  m'a  dit  mon  brave  Alsacien.  Et  puis,  après 
l'affaire  Dreyfus,  la  confiance  n'y  était  plus.  » 

Maintenant,  la  situation  est  retournée.  Ce  sont  nos  che- 
mins de  fer  qui  sont  couverts  d'espions.  Ceux  que  Guil- 
laume II  emploie,  comme  le  colonel  Henry  utilisait  les 
Alsaciens,  sont,  d'après  M.  Latapie,  certains  révolution- 
naires qui  croient  servir  l'humanité  en  «  sabotant  la  dé- 
fense nationale  ». 


LE    PRÉCÉDENT    NOUS    ENGAGEAIT  123 

passionnait  notre  public,  il  était  trop  facile  à 
l'Allemagne  de  causer  de  gros  embarras  à  nos 
cabinets  dreyfusiens  par  la  simple  menace  de  ses 
divulgations  ^.  Elle  les  tenait  d'assez  court.  Tout 
cela  fit  un  grand  retard  dans  le  projet  de  coali- 
tion sur  lequel  l'Angleterre  nous  faisait  sonder. 
L'Angleterre  avait  dû  attendre  et  patienter. 
Son  organisation  politique  parfaite,  qui  laissait 
à  un  roi  plein  d'expérience  une  autorité  plénière 
sur  les  afïaires  de  l'État,  lui  donnait  le  moyen  de 
ne  rien  brusquer  ni  improviser.  Son  dessein  se  fon- 
dait sur  le  sentiment  d'une  nécessité  naturelle. 
Il  était  difficile  que  le  Gouvernement  français 
lui  échappât.  Du  seul  fait  que  le  plan  Hanotaux 
s'efïaçait,  l'amour-propre  et  la  vanité  des  gou- 
vernants, l'intérêt  de  parti,  la  badauderie  du 
public  lui-même,  conspiraient  à  faire  adopter  un 
nouveau  plan,  quel  qu'il  pût  être.  La  troisième 
République  se  trouvait,  pour  ainsi  dire,  embar- 
quée. Son  premier  navire  faisant  eau,  et,  s'enfon- 
çant  depuis  Fachoda,  il  avait  bien  fallu  poser  le 
pied  sur  un  autre,  n'aurait-elle  voulu  que  reve- 
nir droit  au  port;  mais  le  roi  d'Angleterre  se  pro- 
mettait d'entraîner  sa  passagère  très  avant  dans 
la  haute   mer. 

1  II  est  à  remarquer  que  la  deuxième  revision  du  procès 
Dreyfus,  commencée  en  1903,  poursuivie  pendant  toute 
la  durée  de  1904,  a  été  complètement  étouffée  durant 
l'année  1905,  c'est-à-dire  pendant  la  crise  franco-alle- 
mande et  n'a  recommencé  à  faire  parler  d'elle  qu'après 
la  clôture  de  la  conférence  d'Algésiras,  et  nos  élections 
de  1906... 


XVH 

LE    POUVOIR   DU    ROI    D'ANGLETERRE  : 
NOS  COLONIES 

Le  pouvoir  du  roi  d'Angleterre  sur  les  affaires 
de  la  France  s'est  prodigieusement  étendu  au 
xix^  siècle  et  dans  les  premières  années  du  xx^; 
il  grandira  encore,  à  moins  d'un  changement  de 
régime  chez  nous. 

Même  indépendamment  de  son  personnel  et  de 
sa  politique,  notre  régime  est  déjà,  quant  à  son 
essence,  du  choix  de  l'Angleterre.  Elle  nous  a 
donné  la  démocratie  et  la  République.  C'est  à  la 
suite  de  la  guerre  d'Amérique,  des  victoires  et 
des  armements  de  Louis  XVI,  qui  avaient  fait 
perdre  le  commandement  de  la  mer  à  l'Angle- 
terre, que  celle-ci  fomenta  la  Révolution.  C'est  à  la 
suite  de  l'expédition  d'Alger  qu'elle  provoqua  les 
journées  de  1830.  C'est  après  sa  rupture  avec 
Louis-Philippe  qu'elle  détermina  les  journées  de 
février  et  l'établissement  de  la  seconde  Républi- 
que. Enfin,  la  troisième  République  naquit  de  la 
série  des  intrigues  et  des  conflits  européens  que 
l'Angleterre  avait  subventionnés  partout,  notam- 
ment en  Italie,  depuis  cinquante  ans.  La  volonté 
de  Bismarck  n'intervint  qu'à  titre  de  cause 
seconde  et  de  réalisateur  immédiat. 


LE    POUVOIR    DU    ROI    d'aNGLETERRE        125 

Depuis,  le  cabinet  Saint-James  a  trouvé  une 
base  d'opérations  favorable  à  son  influence  dans 
notre  système  de  discussion  et  de  division  con- 
stitutionnelles où  l'intervention  périodique  de 
l'Étranger  paraît  une  clause  arrêtée  et  convenue 
d'avance.  Mais  les  Anglais  ont  connu  en  France 
un  autre  bonheur,  celui-ci  composé  en  partie  de 
nos  propres  mains  comme  pour  leur  donner  de 
nouveaux  moyens  de  nous  gouverner.  Ce  fut  la 
politique  coloniale.  Quand  Bismarck  nous  jeta 
dans  cette  aventure,  le  gouvernement  anglais  ne 
fît  guère  qu'une  opposition  de  grimace  et  d'hu- 
meur :  car  ces  expéditions  tapageuses  donnaient 
à  l'Angleterre  une  large  prise  sur  nous,  prise  qui 
devenait  d'autant  plus  importante  et  sérieuse  que 
se  multipliaient  nos  succès  au-delà  des  mers.  Il 
n'en  pouvait  être  autrement  en  raison  de  la 
manière  dont  ces  entreprises  s'étaient  conduites. 

La  vieille  France  a  connu  les  revers  maritimes 
et  coloniaux.  Il  nous  est  arrivé  de  perdre  à  la 
fois  l'Inde  et  l'Amérique.  Pourtant  les  malheurs 
d'alors  différèrent  des  erreurs  d'aujourd'hui  en 
ce  que  nos  fautes  de  jadis,  si  nombreuses  qu'el- 
les aient  été,  montrent,  dans  leur  ensemble,  beau- 
coup moins  d'imprévoyance  et  d'absurdité.  Ce 
premier  développement  colonial  avait  été  uni 
intimement  à  la  naissance  et  aux  progrès  de 
notre  marine;  marine  et  colonies  déclinèrent  en 
même  temps,  par  suite  de  la  même  incurie  pas- 
sagère ;  mais  leurs  décadences  simultanées  ren- 
dent du  moins  un  témoignage  du  sens  pratique  et 


126  KIEL    ET   TANGER 

du  bon  sens  des  Français  d'autrefois.  Lorsque  nos 
pères  négligeaient  leur  marine,  ils  ne  prétendaient 
pas  s'intéresser  à  leurs  colonies.  Ils  savaient  qu'on 
ne  traverse  pas  la  mer  à  pied  sec  et  que,  si  l'on 
part  pour  les  îles,  il  faut  posséder  quelque  moyen 
d'en  revenir.  La  renaissance  coloniale  était  subor- 
donnée pour  eux  à  la  renaissance  maritime  :  quand 
il  voulut  prendre  sa  revanche  des  traités  de  Paris, 
le  successeur  de  Louis  XV,  qui  n'était  pourtant 
que  Louis  XVI,  commença  par  construire  de 
bons  vaisseaux. 

La  République  aura  changé  tout  cela.  Elle 
s'est  annexé  les  îles  et  les  presqu'îles,  elle  a  créé 
sur  tous  les  rivages  des  dépôts,  des  stations,  des 
forts  et  des  bureaux.  Les  colonies  anciennes, 
comme  le  Sénégal,  se  sont  agrandies  à  perte  de 
vue.  La  Tunisie  s'est  ajoutée  à  l'Algérie.  Le  groupe 
de  la  Réunion,  de  Nossi-Bé  et  de  Mayotte,  s'est 
accru  de  l'immensité  de  Madagascar.  L'Afrique 
nous  a  vus  remonter  les  fleuves,  cerner  les  lacs, 
envahir  les  déserts  et  les  marécages.  Mais,  quant 
aux  moyens  d'assurer  les  communications  de 
toutes  ces  contrées  avec  la  mère-patrie,  seule  ca- 
pable d'y  maintenir  le  drapeau,  cette  affaire  pri- 
mordiale, cette  condition  de  toutes  les  autres  n'a 
jamais  occupé  que  secondairement  nos  hommes 
d'État.  Le  cas  de  M.  Hanotaux  et  de  ses  collè- 
gues de  1895  n'est  pas  isolé.  On  s'est  habitué  à 
posséder  des  colonies  sans  disposer  d'une  ma- 
rine ! 

De  temps  en  temps,  un  publiciste  ou  un  mi- 


LE    POUVOIR    DU    ROI    d'aNGLETERRE        127 

nistre,  un  amiral  ou  un  député,  particulièrement 
doué  du  sens  de  l'évidence,  faisait  remarquer  que, 
entre  Diégo-Suarez  et  Marseille  ou  Dakar  et 
Bordeaux,  il  y  avait  de  l'eau;  cela  étant,  il  n'était 
peut-être  pas  superflu  d'avoir  des  bateaux  gar- 
nis de  canons  pour  la  traversée.  On  convenait  que 
notre  matériel  de  mer  n'a  jamais  eu  le  nombre 
suffisant  ni  la  qualité  convenable,  car  il  corres- 
pondait aux  nécessités  de  la  défense  métro- 
politaine et  de  quelques  petites  colonies  de  plai- 
sance, comme  nous  en  avons  aux  Antilles  et  dans 
l'Hindoustan.  Un  vaste  empire  voulait  être  défendu 
autrement.  Le  nôtre  est  un  empire  ouvert,  démuni 
et  sans  résistance,  richesse  offerte  aux  cupidités 
du  plus  fort.  Nos  explorateurs  et  nos  trafiquants 
nous  auront  fait  exécuter  dix  fois  le  geste  de 
prendre  :  personne  n'a  songé  à  nous  organiser  en 
vue  de  retenir.  Nos  actions  d'Asie  et  d'Afri- 
que, toutes  déterminées  par  des  affaires  finan- 
cières, demeurent  donc  naturellement  exposées  à 
finir  comme  de  très  mauvaises  affaires. 

Pour  expliquer  un  tel  procédé,  l'inconscience 
de  la  République,  son  absence  de  mémoire  et  de 
prévision  doit  entrer  en  ligne  de  compte  :  aucun 
régime,  si  médiocre  ou  si  nonchalant  qu'on  veuille 
le  supposer,  n'eût  conçu  ni  même  supporté,  en  les 
connaissant,  ces  incohérences.  Il  faudrait  reculer 
les  frontières  de  l'ineptie  pour  imaginer  le  gou- 
vernement qui  se  dirait  :  «  Partons  coloniser 
sans  nous  assurer  d'une  flotte  !  »  Un  petit  État 
sûr  de  sa  neutralité,  la  Belgique,  ne  l'a  pas  osé, 


128  KIEL    ET   TANGER 

et  c'est  le  roi  Léopold  II  appuyé  sur  l'adhésion 
de  l'Europe  entière  qui  a  tenté  le  Congo  à  titre 
personnel;  la  création  d'une  marine  belge  aura 
été  l'idée  fixe  de  ses  derniers  jours,  elle  est  re- 
prise et  continuée  par  le  jeune  roi  qui  l'avait  sou- 
tenue comme  prince  héritier.  Ainsi  les  paradoxes 
les  plus  heureux  tendent  eux-mêmes  à  rentrer 
dans  la  loi.  L'esprit  humain  est  inhospitalier  à 
certains  contre  sens.  Il  ne  peut  se  donner  pour 
hut  la  possession  paisible  ou  l'exploitation  sûre 
d'un  territoire  et  s'y  interdire  la  condition  immé- 
diate de  la  sécurité.  C'est  pourquoi,  dans  notre 
politique  coloniale,  il  n'y  eut  pas  de  négligence 
proprement  dite,  car  il  n'y  eut  pas  conception. 
L'oubli  de  la  marine  fut  un  cas  d'absence  maté- 
rielle, de  lacune  physique  dont  personne  ne  peut 
être  dit  responsable.  L'homme  responsable  de  la 
faute  n'existe  pas.  Nul  ne  le  trouvera.  La  troisième 
République  n'avait  en  son  centre  aucun  organe 
capable  de  porter  cette  charge,  ni  intelligence,  ni 
volonté,  ni  sens  de  la  direction,  rien  d'humain. 
L'impulsion  était  partie  de  la  Bourse  de  Paris; 
une  fois  en  marche,  la  machine  administrative 
alla,  courut,  vola,  roula  vers  le  but  indiqué,  tant 
qu'elle  trouva  des  chemins  où  rouler,  mais  à  la 
mode  des  machines,  sans  rien  penser  et  sans  se 
soucier  de  rien.  Les  mots  de  «  politique  coloniale  » 
ne  conviennent  donc  pas  à  la  succession  des  actes 
de  diplomatie  et  de  force  qui  nous  a  valu  nos 
«  possessions  »  lointaines.  Ces  accidents  discon- 
tinus, entraînés  les  uns  par  les  autres,  nullement 


LE    POUVOIR    DU    ROI    d'aNGLETERRE        129 

conduits  les  uns  en  vue  des  autres,  ne  sont  point 
une  politique  ^. 

Quand  le  Gouvernement  de  la  Restauration  pré- 
parait la  conquête  d'Alger,  il  ne  pouvait  pas  dis- 
tinguer toutes  les  suites  à  donner  à  cette  affaire, 
mais  il  en  avait  envisagé  les  conditions  et  pesé  les 
risques.  Ceux  qui  citent,  sous  les  formes  les  plus 
diverses,  le  bon  mot  du  baron  d'Haussez  à  l'am- 
bassadeur d'Angleterre  qui  l'obsédait  de  réclama- 
tions :  ((  Allez  dire  à  votre  maître  que  je  m'en  f...  », 
n'observent  pas  assez  la  qualité  du  porte-parole 
de  Charles  X.  Était-ce  le  ministre  des  Affaires 
étrangères,  était-ce  même  le  président  du  Conseil 
que  le  baron  d'Haussez?  Point  du  tout,  il  était 
ministre  de  la  Marine.  La  Monarchie  française,  qui, 
encore  avec  Charles  X,  donnait  cette  preuve  de 
bon  sens  devant  l'étranger,  chargeait  de  sa  réponse 
à  la  première  des  puissances  maritimes  celui  des 
hommes  du  roi  qui  était  responsable  de  sa  fortune 
sur  la  mer;  c'était  spécifier  nettement  qu'en  par- 
tant pour  Alger,  on  avait  prévu  l'essentiel.  L'An- 
gleterre ne  comprit  pas  autre  chose  et  resta  au 
large. 

Mais,  sous  la  troisième  République,  l'Angleterre 
adopta  pour  tactique  de  s'en  tenir  aux  représen- 
tations de  forme,  et,  en  fait,  d'arrondir  son  do- 
maine au  fur  et  à  mesure  de  l'extension  du  nôtre, 
en  ayant  soin  de  toujours  tendre  au  contact  des 
territoires  et  de  développer  sa  sphère  d'influence 

1  Voir  René  Millet  i  Politique  extérieure,  1898-1905. 

9 


130  KIEL   ET   TANGER 

jusque  sur  nos  propres  sujets  :  ainsi  s'emparait-elle 
de  la  totalité  de  l'Egypte  et  inondait-elle  de  sa 
propagande  biblique,  non  seulement  Madagascar, 
mais  l'Algérie.  En  nous  laissant  agrandir,  presque 
à  notre  souhait,  nos  propres  territoires,  elle  se 
disait  que  ces  acquisitions  sans  mesure  reste- 
raient plus  ou  moins  idéales  tant  qu'elle  conser- 
vait le  moyen  de  nous  en  séparer  à  volonté  et  de 
les  fréquenter  elle-même  de  près.  La  seule  précau- 
tion qu'elle  prît  aux  jours  de  partage  et  de  délimi- 
tation fut  de  s'approprier  les  meilleures  parts,  les 
territoires  d'un  rapport  immédiat,  en  nous  lais- 
sant la  charge  de  défricher,  d'engraisser  et  de  met- 
tre en  valeur  les  autres.  «  Le  coq  gaulois  aime  à 
gratter  le  sable  »,  disait  lord  Sahsbury.  On  se  fiait 
à  notre  industrie,  à  notre  génie  et  à  notre  goût 
pour  faire  jaillir  du  désert  insalubre  les  fontaines 
et  les  jardins.  La  méthode  avait  l'avantage  de  nous 
obliger  à  dépenser  notre  argent  et  nos  peines  pour 
aménager  le  pays,  instruire  et  encadrer  les  hom- 
mes. Ces  importantes  mises  de  fonds,  incorporées 
à  la  contrée  et  à  la  race,  ne  seront  pas  perdues 
pour  nos  héritiers  présomptifs.  Éternel  et  classique 
exemple  :  ce  que  nous  avons  fait  en  Egypte  et  le 
parti  qu'en  tire  l'Anglais. 

Depuis  vingt  ans  que  s'y  appliquent  nos  tré- 
sors, une  partie  des  territoires  coloniaux  est  renou- 
velée. Ils  ont  pris  figure  française.  Le  pire  est 
devenu  le  meilleur  par  notre  art.  Nos  soldats, 
nos  missionnaires,  nos  administrateurs,  nos  colons 
mêmes,  tant  en  Extrême-Orient  que  sur  divers 


LB   POUVOIR   DU    ROI    d'ANGLETERRE        131 

points  de  l'Afrique,  ont  amélioré  l'ingrate  matière 
et  stimulé  les  populations.  Tout  cela  a  grandi  et, 
sinon  prospéré,  du  moins  reçu  un  fort  tour  de  char- 
rue. Une  grande  richesse  a  été  ajoutée,  de  main 
d'homme,  d'homme  blanc,  noir  ou  jaune,  sous 
la  direction  de  la  France,  à  l'état  primitif  du 
Tonkin,  du  Gongo  et  de  Madagascar.  Le  peuple 
de  proie  qui  voudra  nous  les  ravir  ne  perdra  ni 
l'or,  ni  le  fer,  ni  le  sang  qu'il  y  versera,  car  il  y 
trouvera  mieux  qu'une  terre  vierge  :  un  pays  jeune 
et  le  vieux  fruit  des  expériences  et  des  entre- 
prises de  l'ancien  monde.  Ce  qu'on  nous  laissait 
conquérir  voilà  vingt  ans  valait  bien  peu.  Ge  qu'on 
peut  conquérir  sur  nous  a  déjà  son  prix,  qui 
augmente  de  plus  en  plus. 

Donc,  par  les  colonies  de  la  troisième  Répu- 
blique, la  France  s'est  rendue  merveilleusement 
vulnérable.  On  a  bien  soutenu  que  leur  perte  ne 
lui  infligerait  qu'un  dommage  moral.  Faut-il 
compter  pour  rien  l'évanouissement  de  ces  vingt 
ans  d'efforts  militaires,  administratifs  et  privés? 

Or,  et  surtout  depuis  qu'elle  a  le  Japon  pour 
doublure,  il  est  au  pouvoir  de  l'Angleterre  de  nous 
infliger  ce  malheur.  Rien  ne  saurait  l'en  empê- 
cher, notre  défense  coloniale  n'existant  pas.  Les 
fameuses  réorganisations  maritimes  dont  les  pro- 
grammes se  sont  succédé  n'ont  jamais  été  qu'un 
mot.  Et  maintenant  on  n'ose  même  plus  redire  ce 
mot.  Sous  la  Monarchie,  on  posait  comme  règle 
que  la  France  devait  tenir  une  marine  «  supérieure 
à  toutes  ensemble,  celle  de  l'Anglais  exceptée  ». 


132  KIEL    ET   TANGER 

En  1878,  le  rapport  Lamy  disait  encore  qu'il  n'y 
avait  pas  «  de  sécurité  pour  elle  »  si  elle  ne  se  ren- 
dait «  capable  de  tenir  tête  à  la  coalition  de  deux 
«  flottes  »,  celles  des  puissances  qui  viennent 
immédiatement  après  nous.  En  1905,  la  seule 
marine  allemande  était  considérée  comme  équiva- 
lente à  la  nôtre.  Elle  nous  a  dépassés  depuis; 
comme  on  l'a  vu  déjà,  deux  autres  puissances  en 
ont  fait  autant;  le  dernier  rapport  sur  le  budget 
de  la  marine  ne  nous  propose  plus  que  de  tenir 
tête  à  l'Autriche  et  à  l'Italie  en  Méditerranée, 
et  l'on  ne  peut  même  plus  affirmer  intrépidement, 
comme  en  1898,  que  nos  équipages  «  sauraient 
mourir»,  car  l'indiscipline  est  moins  générale  encore 
dans  l'armée  de  terre  qu'à  bord  de  nos  bâtiments. 


J'ai  vu  des  ivrognes  tracer  d'un  doigt  humide, 
sur  une  table  de  café,  le  rapide  moyen  d'en  finir 
avec  l'Angleterre.  Notre  corps  d'armée  tunisien 
longe  le  rivage  de  la  Tripolitaine  et  prend  l'Egypte 
à  revers.  Nos  troupes  d'Algérie  traversent  le  Sa- 
hara, ramassent  les  postes  du  Soudan  et  du  Séné- 
gal, violent  le  Congo  belge  et,  prenant  au  pas  de 
course  le  continent  noir  dans  sa  longueur  démesurée, 
tombent,  sans  coup  férir,  sur  le  cap  de  Bonne-Es- 
pérance. Enfin  une  armée  russe,  à  travers  le  Thibet 
et  l'Himalaya,  vient  fraterniser  sur  le  Gange  avec 
les  garnisons  françaises  de  l' Indo-Chine.  Cela  est 
d'une  facilité  lumineuse.  Je  n'oserais  pas  affirmer 
qu'au  pavillon  de  Flore  ou  à  la  rue  Royale  on  n'eût 


LE    POUVOIR    DU    ROI    d'aNGLETERRE        133 

jamais  formé  quelque  plan  de  campagne  de  cette 
force,  quand  on  étendait  nos  colonies  sans  mesure. 
Comme  c'est  le  seul  plan  concevable  en  dehors  d'un 
effort  maritime  long  et  coûteux  que  personne  n'a 
voulu  commencer  par  le  seul  commencement  natu- 
rel (par  le  roi),  il  faut  bien  avouer  qu'on  a  beau- 
coup acquis  sans  prévoir  qu'il  faudrait  monter  la 
garde  devant  nos  acquisitions  :  chaque  progrés 
au-delà  des  mers  n'aura  donc  eu  pour  résultat 
que  de  fournir  de  nouveaux  gages  à  la  maîtresse 
de  la  mer,  des  gages  de  plus  en  plus  riches,  de 
façon  à  nous  mettre  de  plus  en  plus  à  sa  merci. 

Le  pouvoir  du  roi  d'Angleterre  en  pays  de 
France  s'étant  accru  à  proportion  de  nos  accrois- 
sements loin  de  France,  ces  territoires  exotiques 
forment  son  gage  matériel  ;  toute  la  politique 
anglaise  se  résumera  donc  quelque  jour  dans  l'al- 
ternative qu'un  enfant  de  sept  ans  comprendrait 
sans  difficulté  :  —  Vous  ferez  noire  bon  plaisir, 
ou  nous  prendrons  votre  empire  colonial.  Et  on 
nous  le  prendra  efïectivement  pour  peu  que  nous 
tentions  de  faire  les  méchants;  mais  il  est  très 
possible  que  nous  soyons  très  snges  et  que  nos 
colonies  nous  soient  enlevées  tout  de  même. 

Naturellement  on  s'est  appliqué  à  nous  con- 
duire d'abord  au  bout  de  l'extrême  sagesse  afin 
d'en  avoir  tout  le  fruit. 


XVIII 

L'AMITIÉ  ITALIENNE  ET  LES  DOCTRINES 
LIBÉRALES 


Ainsi,  vers  1903,  1904  et  1905,  par  la  force  même 
des  choses,  la  sagesse  de  la  France  devait  consister 
à  abandonner,  bon  gré  mal  gré,  son  cœur  et  sa 
main  à  l'Angleterre;  la  brutale  mise  en  demeure 
n'était  pas  nécessaire,  et  l'événement  comportait, 
dans  l'exécution,  de  fines  nuances. 

Edouard  VII  y  mit  tout  son  art.  Il  n'eut  même 
pas  à  procéder  de  manière  directe.  Deux  moyens 
termes  le  servirent  auprès  des  gouvernants  fran- 
çais :  l'amitié  italienne  et  les  doctrines  libérales. 
On  ajouterait  à  ce  couple  d'intermédiaires  un  troi- 
sième élément,  les  Loges,  qu'il  n'y  aurait  lieu 
d'en  témoigner  aucune  surprise,  mais,  toutefois, 
comme  on  étudie  l'inconnu  pour  le  ramener  à 
des  causes  connues,  nos  lecteurs  ne  gagneraient 
pas  grand'chose  à  apprendre  qu'un  mystère  diplo- 
matique peut  s'expliquer  par  un  mystère  maçon- 
nique. Nous  examinons  ces  difficiles  affaires  en 
vue  de  les  éclairer. 

En  ce  temps-là  nous  possédions  l'amitié  de 
l'Italie,  pour  cette  première  raison  que  l'amitié 
italienne    est    quelque   chose    d'œcuméuique    et 


l'amitié  italienne  135 

de  planétaire.  On  ne  s'étonne  plus  de  la  ren- 
contrer partout,  depuis  qu'on  l'a  vue  si  paisi- 
blement installée,  depuis  plus  de  vingt  ans,  chez 
les  «  tedeschi  »  et  les  «  barbari  »  de  Vienne, 
ses  anciens  ennemis,  oppresseurs  et  tyrans.  Élé- 
ment très  actif  de  la  Triple- Alliance,  l'Italie  n'en 
a  pas  moins  été,  de  tout  temps,  en  accord  étroit 
avec  Londres.  Aux  heures  du  plan  Hanotaux, 
quand  les  armes  françaises,  russes  et  allemandes 
semblaient  tournées  d'un  même  mouvement  con- 
tre l'Angleterre,  nul  esprit  clairvoyant  n'aura 
compté  sur  l'Italie  comme  auxiliaire  de  cette  coa- 
lition. On  a  même  craint  que  sa  marine  ne  fît  cause 
commune  avec  la  flotte  anglaise  pour  annuler  la 
France  en  Méditerranée.  Depuis  que  la  situation 
s'est  renversée  et  qu'on  parle,  au  contraire,  d'une 
coalition  anglo-française  contre  l'Allemagne,  le  pro- 
nostic est  interverti  ;  c'est  de  sa  fidélité  à  l' Angle- 
terre que  l'Italie  a  fait  douter  :  son  plus  grand  inté- 
rêt paraît  ici  être  allemand,  et  les  princes  de  la 
Maison  de  Savoie  sont  aussi  disposés  que  leurs 
peuples  à  suivre  leur  seul  intérêt,  sans  se  consi- 
dérer comme  prisonniers  autre  part  ^. 

Cette  indécision  subtile,  ce  jeu  alternatif  de  sa- 


I  Ces  appréciations  ont  leur  date.  Nous  les  avons 
publiées  dans  la  Gazelle  de  France  et  ï Action  Française 
dès  1905,  au  moment  de  la  crise  déterminée  par  la  démis- 
sion de  M.  Delcassé.  Elles  ont  été  curieusement  confirmées 
depuis  (février  1907)  par  M.  Jules  Hansen,  ancien  secré- 
taire intime  du  baron  de  Mohrenheim,  dans  son  livre  i 
L'Ambassade  à  Paris  du  baron  de  Mohrenheim.  Les  rêvé- 


136  KIEL    ET    TANGER 

vantes  réserves,  ce  beau  et  froid  calcul  dissimulé 
sous  un  sourire  qui  s'adresse  au  vaste  univers  a 
vraiment  fait  de  Rome  «  amie  de  tout  le  monde  » 
un  des  grands  pivots  de  l'Europe.  C'est  à  Rome 
qu'il  faut  aller  si  l'on  tient  à  traiter  de  divorce  ou 

lations  de  M.  Hansen  éclairent  l'histoire  diplomatique  de 
la  Triple-Alliance. 

Constituée  le  20  mai  1882,  la  Triple- Alliance  a  été  renou- 
velée en  1887,  en  1892,  en  1897  et  en  1902.  Or,  le  dernier 
texte  comporte  une  nouveauté  remarquable,  si  l'on  en 
croit  M.  Hansen  :  «  Dans  le  traité  tel  qu'il  était  avant 
1902,  il  y  avait  une  clause  ou  mieux  une  réserve  verbale 
ou  écrite  faite  par  le  Cabinet  italien  et  d'après  laquelle, 
en  aucun  cas,  la  Triple-Alliance  n'aurait  pu  obliger  l'Italie 
à  entrer  en  ligne  contre  l'Angleterre.  Dans  le  renouvelle- 
ment de  1902,  M.  Prinetti  a  oublié  de  renouveler  la 
réserve  contre  l'Angleterre.  » 

L'oubli  peut  s'expliquer  de  diverses  façons.  Il  est  cepen- 
dant très  intéressant  de  constater  qu'à  l'heure  ancienne 
où  l'antagonisme  maritime  et  colonial  de  la  France  et  de 
l'Angleterre  pouvait  ralUer  l'Europe  centrale  à  la  cause 
française,  l'Italie  avait  soin  d'établir,  par  une  stipulation 
formelle,  la  pérennité  de  sa  vieille  amitié  anglaise.  Avec 
le  ministère  Delcassé,  les  choses  peu  à  peu  commencent 
à  changer  d'aspect  :  l'entente  franco-anglaise  se  dessine; 
l'accord  ne  sera  signé  qu'en  1904,  mais  des  efforts  bien 
connus  à  Rome  travaillent  à  le  préparer.  On  peut  dire 
que  l'affaire  est  en  chantier  dès  1898.  L'Italie  elle-même  va 
contribuer  à  la  réaliser.  Elle  en  profite  d'ailleurs,  et  beau- 
coup. Seulement,  elle  prend  ses  assurances,  ou  plutôt,  elle 
modifie  ses  précautions  d'autrefois.  Avant  1902,  il  était 
entendu  que  rien  ne  pourrait  l'obliger  à  se  détacher  de 
l'Angleterre.  Cette  année-là,  elle  ne  contracte  aucune  obh- 
gation  nouvelle;  mais  elle  oublie  soigneusement  de  faire 
mention  de  l'ancien  scrupule.  Elle  se  sent  libre  de  violer 
l'amitié  du  grand  peuple  son  bienfaiteur,  parce  qu'il  va 
se  lier  d'amitié  avec  nous...  On  a  beaucoup  remarqué, 
dans  le  même  ordre  d'idées,  aux  funérailles  d  Edouard  VII 
l'absence  du  roi  d'Italie,   qui  s'était  contenté  de  déléguer 


l'amitié  italienne  137 

de  mariage.  Cela  s'est  dit  du  Vatican.  C'est  bien 
plus  vrai  du  Quirinal.  La  politique  anglaise  y 
trouva  son  centre  d'action  privilégié. 

Rien  de  plus  simple  que  le  jeu  de  l'Italie  auprès 
du  Gouvernement  français.  Ce  Gouvernement  ra- 
dical était  composé  de  vieux  hommes  ou  imbu 
des  vieilles  idées  qui  ont  couru  l'Europe  d'il  y  a 
cinquante  ans.  Sous  Félix  Faure,  un  certain  pré- 
jugé favorable  à  l'autorité  et  le  jeune  goût  de  la 
force,  goût  pervers,  si  l'on  veut,  chez  des  républi- 
cains, rapprochaient  M.  Hanotaux  de  Vienne  et  de 
Berlin.  Au  contraire,  M.  Loubet  et  M.  Delcassé  en 
furent  instinctivement  éloignés  :  l'origine  révolu- 
tionnaire, l'éducation  romantique,  les  traditions  et 
les  idées  coutumières  du  vieux  parti  républicain 
facilitaient  leur  rapprochement  de  l'Angleterre 
et  de  l'Italie,  —  une  Italie  imaginaire  et  une 
Angleterre  fictive,  telles  que  l'ignorance  représen- 
tait l'une  et  l'autre  à  leurs  yeux  fermés. 

Que  l'Italie  soit  un  des  pays  les  plus  autoritaires 
du  monde,  que  la  force  publique  y  soit  faite  pour 
une  très  grande  partie  du  loyalisme  de  l'armée 
et  de  l'attachement  héréditaire  des  provinces  du 
Nord  aux  droits  historiques  delà  Maison  régnante, 
c'était  un  sujet  d'observation  négligeable  pour  un 
parti  pénétré  de  cette  idée  fixe  que  l'Italie  devait 


un  prince  du  sang,  le  duc  d'Aoste.  —  Simple  nuance,  si 
l'on  veut,  mais  significative,  et  qui  peut  montrer  que 
l'intérêt  politique  de  l'Italie  est  à  peu  près  toujours  de  se 
ranger  dans  le  groupement  militaire  dont  nous  sommes 
absents. 


138  KIEL    ET   TANGER 

être  démocratique,  libérale,  humanitaire,  «  fran- 
çaise »,  concluaient-ils,  du  moment  qu'elle  était, 
en  sa  qualité  de  geôle  du  pape,  la  capitale  de 
l'esprit  anticlérical.  Le  formulaire  de  l'anticlé- 
ricalisme fut  donc  le  grand  lien  entre  les  radi- 
caux français  et  quelques  hauts  dignitaires  du 
jeune  royaume.  C'est  une  profession  de  foi  anti- 
cléricale que  M.  Loubet  formula  expressément 
par  son  voyage  à  Rome,  dont  le  premier  effet 
fut  de  donner  aux  sujets  de  Victor-Emmanuel  III 
une  haute  idée  de  l'influence  et  du  crédit  de  leur 
jeune  roi.  Ainsi  la  République,  si  elle  s'aliénait  les 
catholiques,  fortifiait  une  dynastie  étrangère  ^  et 
ranimait  chez  nous  ces  illusions  d'amitié  latine  qui 
nous  ont  déjà  coûté  cher.  En  Italie,  l'hostilité  à 
l'Église  désigne  des  passions  et  des  sentiments,  les 
uns  amortis,  les  autres  ravivés  de  façon  artificielle. 
Cette  façade  nous  a  fait  oublier  l'évidence  de 
l'intérêt  présent  ! 

On  l'a  écrit  avec  beaucoup  de  sens  et  de  force  : 
«  un  ministre  des  Affaires  étrangères  de  France 
«  qui  n'a  pas  toujours  dans  un  des  tiroirs  secrets 
«  de  sa  table  un  projet  pratique  et  étudié,  libellé 
«  dans  ses  moindres  détails,  d'une  réorganisation 
«  de  l'Italie  sur  le  type  d'un  gouvernement  répu- 
«  blicain,  est  un  criminel  ou  un  imbécile  ^.  »  Im- 
bécillité, crime  ou  distraction,  notre  anarchie  de 


1  Sur  le  royaume  d'Italie  et  l'esprit  révolutionnaire, 
on  pourra  consulter  notre  Enqucle  sur  la  Monarchie, 
p.  129.  Voir  aussi  l'appendice  VI  du  présent  volume. 

2  V Accord  franco-anglais,  par  Denis  Guibert  et  Henri 
Ferrette, 


l'amitié  italienne  139 

gouvernement  pense  à  autre  chose  :  pratique 
et  réaliste  quand  il  s'agit  de  leur  personne  ou 
de  leur  parti,  la  politique  générale  des  radicaux 
ne  s'est  jamais  inspirée  de  l'examen  des  grands 
intérêts  du  pays  :  elle  suit  des  idées,  «  idées  » 
flottantes,  souvent  fausses  en  elles-mêmes  et 
presque  toujours  contraires  à  notre  bien. 

Jadis,  le  monde  officiel  italien,  le  Quirinal  lui- 
même,  avait  profité  de  l'entremise  des  «  Nuées  » 
républicaines  pour  rendre  un  service  considé- 
rable au  gouvernement  de  la  reine  Victoria  en 
aidant  l'Angleterre  à  constituer  chez  nous  ce  parti 
de  Dreyfus,  qui  mit  en  échec  la  politique  de 
M.  Hanotaux  sur  le  Nil.  Non  seulement,  dans  le 
monde  de  la  cour  et  les  salons  romains  les  demoi- 
selles Amari  approvisionnaient  M.  Gabriel  Monod 
de  leurs  renseignements  sur  les  troupes  de  cou- 
verture et  le  canon  de  120,  mais,  à  Paris  même, 
l'ambassadeur^,  précédemment  titulaire  du  poste 
de  Londres,  était  mêlé  à  toutes  les  intrigues  anti- 

I  Le  comte  Tornielli  et  la  comtesse,  née  Rostopschîne,  ne 
passaient  pas  pour  des  amis  très  chauds  de  la  France 
avant  de  se  fixer  à  Paris.  Lors  de  sa  nomination,  en  janvier 
1895,  on  rappela  le  toast  porté  deux  ans  auparavant, 
à  Londres,  par  le  comte  Tornielli,  à  l'occasion  d'une  visite 
de  l'escadre  anglaise  à  la  Spezzia.  «  Nous  autres  Italiens  », 
avait-il  déclaré,  en  faisant  une  allusion  plus  que  transpa- 
rente aux  grandes  fêtes  données  à  Toulon  en  l'honneur 
de  l'escadre  russe,  «  nous  n'avons  jamais  éprouvé  le  besoin 
«  de  mettre  la  maison  sens  dessus  dessous  pour  recevoir 
"  nos  amis.  »  Le  propos  discourtois  et  désobligeant  de  1893 
fut  récompensé  par  l'accueil  enthousiaste  de  tout  ce  que  la 
société  parisienne  pouvait  compter  d'étrangers,  de  juifs,  de 
protestants,  et,  par  cooséquenli  de  hauts  personnagea 
républicains. 


140  KIEL    ET   TANGER 

militaires  de  cette  époque.  L'ambassade  italienne 
fut  le  quartier  général  de  M.  Reinach.  Là,  fut 
conspiré  le  départ  du  cabinet  Méline.  Là,  dit-on 
même,  fut  inventé,  désigné  et  choisi  M.  Delcassé. 
C'est  là  que  M.  Trarieux,  chargé  des  criminelles 
confidences  d'un  président  de  chambre  à  la  Cour 
de  cassation,  M.  Lœw,  vint  murmurer  à  l'oreille 
de  l'ennemi  les  secrets  de  notre  service  de  con- 
tre-espionnage ^.  M.  Reinach  servait  l'État  juif, 
l'ambassadeur  d'Italie  servait  le  roi,  son  maître, 
qui  rendait  service  à  son  cousin  le  roi  d'Angleterre, 
et  M.  Delcassé  n'avait  qu'à  se  laisser  aller  à  la 
suggestion  de  ces  deux  puissances  étrangères  qui, 
en  somme,  n'en  faisaient  qu'une.  Il  est  allé  de 
leur  côté  aussi  loin  que  possible,  jusqu'au  crime 
de  faux  et  d'usage  de  faux.  Le  commandant  Cui- 
gnet  l'a  surabondamment  démontré  ^. 

Mais  le  comte  Tornielli  ne  néghgeait  pas  son  pays 
pour  ses  alliés,  et,  s'il  est  vrai  que  le  cabinet  Wal- 
deck-Rousseau  fut  en  partie  constitué  par  l'Ita- 
lie, l'ambassadeur  ne  laissa  pas  oublier  ce  ser- 
vice ^.  L'Italie  obtint  tous  les  accords  commer- 
ciaux dont  l'impécuniosité  qui    lui  est   naturelle 


1  II  faut  lire  quelques  détails  de  cette  intrigue,  encore 
bien  imparfaitement  connue,  dans  le  livre  remarquable 
cité  plus  haut  qu'ont  publié  le  jeune  député  nationaliste 
Henri  Ferrette  et  notre  confrère  Denis  Guibert,  sur  le 
Conflil  franco-allemand  en  1905  (Paris,  Albin  Michel). 
Sans  être  toujours  de  l'avis  des  auteurs,  je  leur  ai  fait 
différents  emprunts  pour  ce  chapitre  et  les  deux  suivants. 

2  Voir  Précis  de  V Affaire  Dreyfus,  par  Henri  Dutrait- 
Ckozon. 

3  Voir  l'appendice  VII,  Le  comle  Tornielli. 


l'amitié  italienne  141 

avait  le  plus  pressant  besoin.  Elle  les  obtint  même 
parfois  à  nos  dépens.  Lyon  fut  atteint  dans  ses 
soieries,  ainsi  que  le  Comtat,  la  Drôme  et  l'Ardè- 
che;  le  Languedoc  soufïrit  dans  ses  vins.  Les  minis- 
tres français  se  montrèrent  à  cette  époque  si  accom- 
modants sur  nos  intérêts  régionaux  que  le  roi 
d'Angleterre  dut  en  conclure  qu'ils  ne  pourraient 
pas  se  montrer  beaucoup  plus  difficiles  sur  un 
intérêt  national.  Il  pria  son  rabatteur  romain 
de  nous  acheminer  vers  lui.  Le  traité  d'arbitrage 
permanent  signé  entre  Paris  et  Rome  fut  suivi 
d'un  accord  secret  laissant  à  l'Italie  les  mains 
libres  en  Tripolitaine  et  en  Albanie,  mais  nous 
abandonnant  toute  initiative  au  Maroc.  Les  cri- 
tiques attentifs  font  remarquer  avec  beaucoup  de 
raison  que  l'Italie,  amie  et  cliente  de  l'Angleterre, 
ne  nous  aurait  jamais  laissé  le  Maroc  ouvert  sans 
l'aveu  du  cabinet  de  Londres.  Le  nom  de  Maroc 
ainsi  prononcé  de  longs  mois  avant  tout  accord 
franco-anglais,  prouve  que  l'Angleterre  combinait 
déjà  ses  arrangements  avec  nous,  l'Italie  étant  la 
courtière. 

Celle-ci  était  également  secondée,  comme  l'avait 
calculé  la  diplomatie  d'Edouard  VII,  par  le  con- 
cours diffus  mais  constant  que  lui  apportaient  les 
erreurs  des  libéraux  et  des  radicaux  français  sur 
la  nature  du  gouvernement  de  l'Angleterre.  Le 
plus  whig  des  Anglais  ne  saurait  penser  sans  sou- 
rire à  l'imagination  que  nos  pères  s'étaient  formée 
à  ce  propos  et  ^qui  subsiste  dans  tous  les  lieux 
où  domine  l'ignorantisme  républicain. 

Que  le  libéralisme  anglais  ne  soit  point  un  libéra- 


142  KIEL   ET  TANGER 

lisme,  c'est  ce  qu'il  est  un  peu  trop  facile  de  voir. 
Aristocrate,  traditionnelle,  profondément  gouver- 
nementale par  sa  constitution  de  la  propriété, 
par  le  recrutement  de  son  armée  de  mer,  par 
ses  mœurs  générales,  sa  cruelle  et  pure  justice,  son 
régime  pénitentiaire  et  fiscal  ;  aussi  antidémocrate 
qu'il  est  possible;  dévouée  depuis  deux  siècles  à 
la  religion  de  la  raison  d'État;  royaliste  au  sur- 
plus et  résolument  fidèle  à  sa  dynastie;  inconnue 
et  fermée  au  reste  du  monde,  mais  se  dévelop- 
pant, pénétrant  et  tyrannisant  en  tout  lieu,  l'An- 
gleterre contemporaine,  celle  qui  est  forte,  non 
l'Angleterre  prédicante  et  biblomane  du  xvii®  siè- 
cle (qui  peut  reparaître  au  xx®,  mais  à  la  condition 
de  tout  compromettre  et  de  tout  gâcher  de  ce  qui 
la  fit  prospère  et  puissante),  cette  Angleterre  doit 
être  jugée  à  peu  près  aussi  libérale  que  put  l'être 
Garthage  dans  l'antiquité  ou  Venise  moderne.  Elle 
n'est  la  patrie  de  la  Liberté  qu'en  un  sens  :  l'admi- 
ration ou  le  pastiche  de  ses  institutions  les  plus 
inimitables  a  servi  à  faire  quantité  de  révolutions 
et  d'émeutes  sur  le  continent.  Tel  a  été  le  rôle  bien 
anglais  des  idées  «  anglaises  ».  Un  rôle  utile  à 
l'Angleterre  qui,  dans  l'isolement  splendide  qu'elle 
devait  à  la  nature,  a  dû  à  cette  politique  une 
paix  profonde.  Les  idées  anglaises  ont  causé,  en 
particulier,  l'abaissement  de  la  France;  mais, 
comme  elles  ont  fait  la  fortune  du  parti  libéral  et 
des  républicains,  ces  derniers  ont  toujours  pen- 
ché pour  l'Angleterre.  s 
L'essence  commune   du  libéral   et   du  radical 


l'amitié  italienne  143 

en  France  se  reconnaît  à  ce  fait  que  tous  deux 
se  dévouent  à  leur  pays  sous  une  condition  qua- 
siment religieuse.  On  ne  saurait  trop  rappeler 
l'excellente  définition  de  ce  patriotisme  condi- 
tionnel donnée  par  M.  Ranc,  quand  en  1898  il 
assurait  qu'il  lui  était  agréable  d'entendre  crier 
à  l'étranger  ^  :  «  Vive  la  France  »,  «  mais  »  «  la 
France  de  la  Révolution  ».  Quand  on  est  pour  «  la 
France  mais  »,  et  quand,  par  surcroît,  l'on  con- 
naît que  ce  «  mais  »  révolutionnaire,  axiome 
mystique  antérieur  et  supérieur  au  patriotisme, 
est  inspiré  des  révolutions  qui  agitèrent  ancien- 
nement l'Angleterre,  on  est  aussi  tenté  de  placer 
le  berceau  de  ces  principes  immortels  au-dessus 
du  berceau  de  notre  chair  périssable.  Avant  de  cal- 
culer l'intérêt  de  la  France,  le  parlementaire  de 
vocation  le  subordonne  à  l'intérêt  de  la  Liberté 
dans  le  monde,  telle  qu'on  l'invoque,  suppose-t-il, 
dans  la  Mère  des  Parlements. 

Dès  lors,  quand  il  est  franc,  quand  il  est 
administré  par  une  équipe  radicale  bien  pénétrée 
du  libéralisme  confessionnel,  le  régime  républi- 
cain enferme  quelque  chose  de  profondément 
et  de  passionnément  étranger,  une  arrière-pensée 
qui  nous  abaisse  en  particulier  devant  les 
Anglais,  qui  les  préfère  à  nous  et  qui  nous  subor- 
donne à  eux,  un  sentiment  qui,  s'il  le  fallait, 
nous  sacrifierait  à  leur  avantage.  La  République 
conservatrice  de  1895  avait  oublié  cet  esprit  et 

1   II  faisait  le  récit  d'un  voyage  en  Belgique. 


144  KIEL    ET   TANGER 

l'avait  même  remplacé  par  des  traits  de  jactance 
à  l'adresse  de  l'Angleterre  :  la  République  radicale 
réintégra  les  traditions  du  vieux  parti.  Elle  res- 
taura les  vieux  sentiments  de  subordination  à  la 
sagesse  anglaise,  tant  admirée  de  Voltaire,  de 
Rousseau  et  de  Montesquieu,  élément  d'humilité 
assez  dangereux,  sorte  de  trahison  inconsciente 
mais  formelle,  qui  est  gravée  au  cœur  de  ses  diri- 
geants. 

Sur  toute  chose  ils  élevèrent  le  bonheur  et  l'hon- 
neur d'une  association  avec  les  «  nations  libé- 
rales »,  c'est-à-dire  avec  l'Angleterre  d'abord,  et 
cette  entente  fut  considérée  comme  un  bien 
trop  urgent  pour  être  différée  jusqu'à  l'acquisi- 
tion d'une  forte  situation  militaire  continentale 
qui  nous  eût  permis  de  causer  d'égal  à  égal  avec 
notre  associée.  Certes,  on  ne  put  traiter  tout  de 
suite,  sous  peine  de  blesser  l'opinion  encore 
meurtrie  des  menaces  de  Fachoda.  Mais  on 
organisa  de  doctes  campagnes  de  presse.  Le  «  tsa- 
risme »  et  le  gouvernement  du  «  Kaiser  »  furent 
rétablis  dans  leur  ancienne  dignité  d'épouvan- 
tail  pour  électeurs.  On  vanta  l'avantage  huma- 
nitaire d'un  accord  entre  les  États  doués  de 
l'inestimable  trésor  d'un  Parlement,  les  races 
privilégiées,  les  peuples  élus.  L'opinion  radicale 
insista  sur  la  hiérarchie  spirituelle  des  constitu- 
tions politiques.  Les  unes  font  le  salut  des  peu- 
ples, et  les  autres  suffisent  à  consommer  leur 
damnation  «  Venez  mes  brebis  !  Allez,  mes  boucs.  » 
Un  ordre  du    jour   du  Grand-Orient  de   France 


l'amitié  italienne  145 

a  proclamé  que  les  insurrections,  jadis  le  plus 
saint  des  devoirs,  deviennent  abominables  et  scan- 
daleuses dans  les  pays  qui  affichent  sur  les  murs  la 
déclaration  des  Droits  de  l'Homme  et  du  Citoyen. 
L'Empire  britannique  brillait  au  premier  rang  de 
ces  oints  du  seigneur.  Personne  ne  se  demanda  ce 
que  deviennent,  au  surplus,  les  droits  de  l'Homme 
quand  la  marine  anglaise  recrute  ses  équipages 
par  le  procédé  de  la  «  presse  »  ^.  On  nous  exhorta 
simplement  à  acclamer  le  roi  d'Angleterre,  ses 
vaisseaux  et  ses  matelots. 

La  malheureuse  victime  de  l'or  anglais,  Kru- 
ger,  vaincu  et  dépouillé,  venait  de  s'arrêter  à 
Paris,  qui  ne  lui  avait  pas  marchandé  l'ovation. 
En  mai  1903,  Edouard  VII  fut  moins  bien  reçu 
par  le  peuple,  mais  les  sphères  officielles  lui  firent 
brillant  accueil.  Il  invita  M.  Loubet  à  le  venir 
voir  en  juillet  suivant,  puis  il  revint  lui-même, 
aimant  mieux  traiter  directement  son  afïaire 
avec  le  président  ou  avec  les  ministres  que  de 
s'en  décharger  sur  qui  que  ce  soit.  Quelque 
renseigné  qu'il  fût  sur  la  France,  le  prince  dut 
s'étonner  de  trouver  tout  ce  monde  peu  difficile, 
et  même  plat.  Son  circuit  italien  aurait-il  été  su- 

1  II  est  bon  de  savoir  que  le  procédé  est  constaté  dans  un 
livre  intitulé  :  Le  Libéralisme,  par  M.  Emile  Faguet.  «  En 
Angleterre,  le  service  militaire  n'existe  pas...  Il  est  volon- 
taire... Qui  veut  n'être  pas  soldat  n'est  pas  soldat.  Cela  se 
comprend  très  bien...  Mais  ce  même  peuple  a  besoin  d'une 
marine  militaire  énorme,  et  il  trouve  naturel  qu'on  ait 
recours  à  la  presse,  c'est-à-dire  à  l'enrôlement  forcé  des 
matelots  de  la  marine  de  guerre.  » 

10 


146  KIEL    ET   TANGER 

perflu?  Il  se  le  demanda  peut-être  et  s'excusa 
devant  lui-même  d'avoir  douté  de  la  tradition 
révolutionnaire.  Mais  rien  de  plus  excusable  que 
son  erreur.  Si  notre  politique  étrangère  doit  avoir 
la  couleur  du  parti  politique  vainqueur,  et  cela  en 
vertu  du  régime  et  de  l'esprit  républicain,  elle  a, 
dans  l'Angleterre  monarchique,  les  seules  couleurs 
du  pays.  Là-bas  un  fait  rallie  et  l'on  fait  confiance 
au  pouvoir  en  tant  que  pouvoir.  Ici,  et  c'est  ce 
que  le  roi  dut  se  rappeler,  en  l'absence  d'un  pou- 
voir réel  suffisant,  il  ne  reste  que  les  idées,  les- 
quelles divisent.  Edouard  VII  estima  nos  divi- 
sions une  bonne  chose  dans  la  mesure  où  elles 
ne  nous  rendraient  pas  trop  inaptes  à  l'œuvre 
pour  laquelle  il  avait  des  vues  sérieuses  sur  nous. 
L'entente  désirée  et  réglée  en  principe  ne  s'an- 
nonçait pas  mal. 


XIX 

LE    PLAN    DELCASSÉ.   —  DE    LA    FAUTE 
OU    DU   CRLME 


La  doctrine  du  Vieux  Parti  républicain  et  l'intri- 
gue anglo-italienne  s'accordaient  naturellement 
dans  la  politique  de  M.  Delcassc.  Mais  l'accord 
était  maintenu  et  même  stimulé  par  des  forces 
matérielles  dont  il  faut  tenir  compte. 

Notre  puissance  nationale  devenue  le  bien  des 
spéculateurs  et  des  gens  d'alïaires,  il  n'est  plus 
possible  à  un  cabinet  de  durer  quelque  temps  sans 
former  des  entreprises  coloniales  nouvelles.  Entre- 
prises qui  exigent  que  l'on  s'entende  avec  l'An- 
gleterre ou  que  l'on  dispute  avec  elle.  Du  moment 
qu'on  avait  cessé  de  fourbir  des  armes  et  que  le 
camp  de  Boulogne  était  bien  levé,  le  parti  le  plus 
simple  était  d'en  finir  tout  de  suite  avec  la  dis- 
pute; le  plus  pratique  était  de  placer  notre  mou- 
vement colonial  sous  le  protectorat  des  maîtres 
de  la  mer. 

—  Qu'il  y  eût  entre  l'Angleterre  et  nous  de  vieilles 
querelles  (Egypte,  Terre-Neuve),  c'est  possible,  redi- 
saient certains  financiers  coloniaux;  mais  des  con- 
ventions franches  peuvent  intervenir  sur  tous  les 
points  litigieux.  On  peut  signer  une  manière  de 


148  KIEL   ET   TANGER 

concordat.  Les  faits  sont  accomplis;  revêtons-les 
d'un  acquiescement  régulier,  et  tout  aussitôt, 
nous  recevrons  en  échange  nos  laissez-passer,  nos 
licences  pour  d'autres  efforts.  Bismarck  nous  avait 
dit  :  «  Prenez  la  Tunisie,  prenez  l'Indo-Chine.  » 
Edouard  VII  peut  nous  dire  :  «  Prenez  le  Maroc  », 
le  Maroc  étant  d'une  nécessité  immédiate  pour 
laquelle  tous  nos  syndicats  sont  debout  et  dont 
ils  ne  feront  point  grâce  au  gouvernement  qu'ils 
soutiennent... 

Tel  fut  le  germe  de  ce  qu'on  peut  appeler  le  plan 
Delcassé.  Sans  doute  ce  plan  apparaît  plus  grave 
et  plus  ample  quand  on  le  considère  dans  les  cal- 
culs d'un  roi  anglais  qui  nous  veut  pour  son  sol- 
dat sur  le  continent,  ou  dans  les  inquiétudes  d'un 
empereur  allemand  qui,  nous  ayant  souhaités  pour 
seconds  sur  la  mer,  nous  voit  enfin  passer  au  ser- 
vice de  l'ennemi.  Sans  doute  aussi,  et  plus  encore 
que  les  volontés  des  rois  étrangers,  plus  que  l'in- 
souciance et  l'inattention  de  notre  ministre,  l'esprit 
de  la  situation,  le  génie  des  circonstances  envisa- 
gées nous  faisaient  courir  un  risque  sérieux .  Ge  plan 
nouveau,  s'il  ne  prévoyait  pas  le  conflit  avec  l'Alle- 
magne, auraitpourtant  dû  le  prévoir:  l'Angleterre 
souhaite  ce  conflit  et  l'espère,  elle  l'escompte  même 
avant  l'exécution  du  programme  naval  qui  doit 
mettre  si  haut  l'outillage  maritime  allemand. 
Mais  ces  effets  prévus  ou  imprévus  du  plan  Del- 
cassé y  sont  pleinement  étrangers.  En  lui-même, 
tel  qu'il  se  formula  et  se  réalisa,  ce  plan  est  beau- 
coup plus  simple.  Il  pose  sur  une  idée  nette  :  Nous 


LE    PLAN    DELCASSÉ  149 

ne  pouvons  plus  coloniser  conlre  l'Angleterre  ni 
sans  elle;  colonisons  donc  avec  elle.  Tout  entier, 
il  se  déduit  de  cette  idée-là. 

Le  ministre  espérait  des  «  pénétrations  pacifi- 
ques »  mais  rapides  qui  enrichiraient  un  certain 
nombre  de  ses  amis.  Mais  il  ne  croyait  pas  ni  ne 
voulait  croire  à  l'échéance  guerrière  désirée  par 
Edouard  VII  :  il  s'arrêtait  à  peine  à  l'idée  qui  au- 
rait fait  bondir  d'espérance  et  de  joie  tout  autre 
homme  d'État  français,  celle  d'une  vraie  guerre 
entre  Londres  et  Berlin.  C'est  pour  l'aisance  du 
discours  que  l'on  nomme  le  plan  Delcassé  «  anti- 
allemand ».  Tout  au  fond,  M.  Delcassé  ne  tenait 
pas  compte  de  l'Allemagne.  Il  considérait  que 
tous  ses  calculs  pouvaient  subsister  en  faisant 
abstraction  de  la  plus  puissante  monarchie  du 
continent.  L'idée  d'une  intervention  allemande 
dans  le  nouveau  mariage  anglo-français  n'était 
pas  au  nombre  des  combinaisons  qui  eussent 
le  bonheur  de  l'intéresser. 

Plusieurs  raisons  de  cet  état  d'esprit  bizarre 
ont  été  avancées.  Y  eut-il  une  sorte  de  rivalité 
de  métier  entre  l'empereur  et  M.  Delcassé,  le  pre- 
mier grand  amateur  de  diplomatie  et  de  paix, 
négociateur  inlassable  en  mainte  circonstance  où 
n'importe  lequel  de  ses  aïeux  eût  tiré  le  glaive,  le 
second  plus  novice  mais  d'autant  plus  enragé  à 
ce  noble  jeu?  On  va  jusqu'à  parler  d'une  que- 
relle d'homme  à  homme  ^  En  fait,  M.  Théophile 

l  il  M.  Delcassé  eut,  assure-t-on,  le  tort,  dans  les  couloirs 


150  KIEL    ET    TANGER 

Delcassé  estima  Guillaume  II,  comme  le  font 
certains  esprits  en  France,  agité  et  agitateur  sans 
surface,  capable  de  manifestations,  de  paroles  et 
de  gestes,  mais  ceci  et  cela  sans  suite  ni  portée  ^. 

des  Chambres,  d'exprimer  trop  librement  son  opinion  sur 
la  politique  allemande  et  sur  l'empereur  lui-même.  — 
Quand  on  apprit  la  démission  de  M.  Delcassé,  l'empereur, 
qui  se  trouvait  à  une  manœu\Te  militaire  à  côté  du  géné- 
ral de  Lacroix,  envoyé  en  mission  spéciale  pour  le  mariage 
du  Kronprinz,  lui  dit  tout  à  coup  :  //es/  parli...  Il,  c'était 
M.  Delcassé.  »  André  Tardieu,  La  Conférence  d'Algésiras. 

1  Les  jugements  les  plus  contradictoires  ont  été  portés, 
en  effet,  sur  l'empereur  Guillaume  IL  L'historique  en 
serait  piquant.  Depuis  l'académicien  Jules  Simon  (confit 
de  béatitude  au  souvenir  des  questions  dont  Sa  Majesté 
le  pressait  si  curieusement  sur  le  verbe  français  «  godailler  », 
qu'Elle  avait  employé  par  mégarde,  et  qu'il  avait  osé,  en 
s'en  excusant,  relever),  jusqu'à  la  belle  dame  amie  de  Pic- 
quart,  qui,  en  189S  ou  1899,  alla,  flanquée  d'un  Ueutenant 
de  cavalerie,  demander  à  l'empereur  si,  oui  ou  non,  Drey- 
fus lui  avait  livré  nos  secrets,  il  y  aurait  à  signaler  des 
entreprises  d'admiration,  de  sympathie,  d'enthousiasme 
absolument  insoupçonnées  du  grand  public.  Je  n'en  dirai 
que  ce  trait  :  un  écrivain,  d'abord  sous  son  nom  de  citoyen 
et  de  fonctionnaire  français,  puis,  comme  pris  de  pudeur, 
sous  un  pseudonyme,  a  très  sérieusement,  et  presque  sans 
y  mettre  aucune  fantaisie,  proposé  Guillaume  II  pour 
roi  ou  empereur  à  l'acceptation,  à  l'acclamation  de  la 
France.  L'offre  n'a  pas  eu  lieu  dans  une  revue  juive 
ni  dans  une  pubhcation  anarchiste  :  elle  s'est  reproduite 
en  deux  périodiques,  dont  l'un  très  honorable,  l'autre  si 
droit,  si  honnête  et  si  pur  que  le  nom  de  vertueux  lui 
conviendrait  parfaitement.  Notons  que  l'extrême  niaiserie 
du  langage  ôtait  de  l'importance  à  cette  insanité.  Consul- 
tez là-dessus  le  Mer-cure  de  France  de  novembre  1904  et 
la  Coopération  des  Idées  d'avril  1905. 

En  revanche,  des  esprits  amers  et  perspicaces,  comme 
Drumont,  se  sont  toujours  montrés  extrêmement  durs 
pour  la  personne  de  Guillaume  IL  Ils  lui  ont  surtout  repro- 


LE    PLAN    DELCASSÉ  151 

A  supposer  qu'il  eût  vu  juste,  M.  Delcassé  se 
donna  le  tort  de  ne  pas  savoir  retenir  des  marques, 


ché  de  parler  beaucoup.  Nous  voudrions  pouvoir  admettre 
que  l'action  de  l'empereur  allemand  ne  suit  pas  sa  parole. 
Mais  l'impulsion  donnée  au  commerce,  à  l'industrie  et  à  la 
marine  de  l'Empire  ne  permet  guère  de  le  penser.  Ce  n'est 
pas  seulement  dans  la  construction  de  la  flotte  de  guerre 
que  l'on  perçoit  son  impulsion  et  sa  volonté.  Comme  le 
disait  très  bien  M.  Roger  Lambelin  dans  la  Gazelle  de 
France  du  21  février  1907  :  »  Partout,  en  Allemagne,  on 
perçoit  une  impulsion  directrice;  des  plans  sont  élaborés 
avec  soin  et  poursuivis  avec  méthode  pour  l'outillage  des 
chantiers,  l'aménagement  des  ports,  l'amélioration  des 
voies  fluviales.  Le  souverain  s'intéresse  avec  passion  à 
tout  ce  qui  a  trait  à  la  prospérité  nationale;  il  sait  que 
la  marine  marchande  est  l'auxiliaire  indispensable  de  la 
marine  de  guerre.  Au  Parlemenl,  on  demande  des  crédits 
et  non  des  inslruclions  de  détail.  »  Ce  n'est  là  qu'un  cha- 
pitre d'une  activité  et  d'une  vigilance  qui  s'étendent  à  bien 
des  choses,  à  tout.  —  Il  n'a  pas  fait  la  guerre?...  Mais  à  quoi 
la  guerre  eût-elle  servi,  je  le  demande,  s'il  suffit  des  moyens 
pacifiques  pour  imposer,  maintenir  et  développer  une 
situation  magnifique?  La  nation  allemande  est  un  produit 
fragile  et  cassant.  Peut-être  l'Empereur  a-t-il  fait  preuve 
d'un  talent  supérieur  en  ne  tirant  jamais  le  sabre  qu'à 
demi.  Peut-être  aussi  a-t-il  eu  tort  d'exposer  aux  risques 
de  la  rouille  le  seul  instrument  qui  ait  pu  rassembler 
les  matériaux  disparates  de  cette  œuvre  artificielle,  de  ce 
paradoxe  historique  et  géographique  :  les  AUemagnes 
unifiées  I 

—  En  somme,  il  n'est  guère  qu'un  élément  du  caractère 
de  Guillaume  sur  lequel  on  puisse  tomber  facilement  d'ac- 
cord, c'est  la  passion  avec  laquelle  on  l'a  toujours  vu  tirer 
parti,  dans  le  sens  d'une  utilité  immédiate  et  pratique,  de 
tout  ce  qui  brille  et  séduit  dans  sa  personne.  Éloquence, 
poésie,  bonne  grâce,  sciences,  beaux-arts,  il  faut  que  tout 
serve  !  Quand  le  cygne  eut  suffisamment  fait  ses  grâces, 
Lohengrin  tordit  le  cou  à  l'oiseau  divin,  le  pluma  et  le  mit 
à  rôtir  pour  son  di'jeuner.  C'est  ce  que  Drumont  aime  à  ap- 
peler l'hérédité  anglaise  du  neveu  d'Edouard  VII. 


152  KIEL    ET    TANGER 

bien  superflues,  de  ce  sentiment.  Il  fut  encore  infé- 
rieur à  sa  tâche  en  ne  s'inquiétant  pas  de  savoir  si 
nos  forces  militaires  valaient  les  forces  de  cet  em- 
pereur dédaigné.  Plus  il  pouvait  avoir  raison  dans 
son  attitude,  plus  il  devait  se  rendre  capable  de 
la  soutenir  aisément.  En  admettant  que  Guil- 
laume II  manquât  de  «  sérieux  »,  il  fallait  pouvoir 
l'attendre  de  pied  ferme  et  opposer  à  ses  démons- 
trations des  démonstrations  plus  vigoureuses 
encore.  M.  Delcassé  avait  beau  rejeter  toute 
idée  d'une  offensive  éventuelle  de  l'empereur.  Il 
méritait  tous  les  châtiments  du  seul  fait  qu'il 
négligeait  de  se  garder  contre  le  cas  fortuit  où 
l'hypothèse  ainsi  écartée  se  serait  produite.  Diplo- 
matie, c'est  précaution. 

La  précaution  à  prendre  s'indiquait  toute  seule  : 
il  importait  d'intéresser  le  patriotisme  français. 
Celui  qui  l'oublia  fit  une  faute  incomparable.  Quoi  ! 
tous  vos  mouvements  d'Europe  et  d'Afrique, 
toutes  vos  allées  et  venues  entre  Londres  et  Paris, 
entre  Rome  et  Saint-Pétersbourg,  ont  pour  effet, 
sinon  pour  but,  «  d'ennuyer  »,  ou  même  «  d'encer- 
cler »  l'empereur  d'Allemagne.  Vous  faites  mine 
d'éloigner  de  lui  son  allié  du  midi.  Vous  vous  faites 
accuser  de  l'avoir  écarté  lui-même  de  vos  arran- 
gements coloniaux,  et,  en  somme,  c'est  un  peu 
vrai.  Il  s'agit  d'isoler  l'Allemagne,  assure-t-on,  et 
dans  l'intimité,  vous  ajoutez  :  de  «  rouler  »  Guil- 
laume, de  «  rouler  »  Radolin.  Vous  faites  entendre 
que  vous  ne  craignez  rien.  Tout  se  passera  en 
conversations,  vous  en  êtes  sûr.  Vous  nous  affir- 


LE    PLAN    DELCASSÉ  153 

mez  que  l'âme  des  chancelleries  contemporaines, 
surtout  allemandes,  est  le  «  blufï  »,  —  et  vous  ne 
sentez  pas  que  vous  aussi  bluffez,  pour  parler 
votre  langue,  et  que  votre  bluff  obligera  votre 
partenaire  à  des  bluffs  redoublés.  C'est  à  quoi  il 
vous  faudra  bien  peut-être  répondre.  Mais  com- 
ment? Sinon  en  triplant  le  bluff  à  votre  tour  et  en 
le  renforçant  de  toutes  les  puissances  morales  capa- 
bles de  rendre  votre  bluff  imposant  !  Il  se  trouve 
que  vous  ne  faites  rien  en  secret.  Vos  sentiments 
sont  avérés.  D'abord,  on  en  cause  partout.  Puis, 
vous  y  ajoutez  toute  la  publicité  concevable. 
Votre  défi  à  l'empereur  remplit  la  presse  euro- 
péenne, y  compris  la  russe  et  la  turque.  Et 
voilà  qu'une  seule  presse,  une  seule  opinion, 
en  est  tenue  absolument  ignorante,  et  c'est  la 
presse  officieuse  de  votre  pays,  c'est  notre  presse 
nationale  !  L'opinion  française  est  censée  gouver- 
ner, et  vous  ne  faites  rien  pour  l'avoir  avec  vous. 
Vous  ne  faites  rien  pour  émouvoir  le  pays  et 
pour  l'associer  à  votre  mouvement. 

Cependant  le  concours  tout  au  moins  tacite  de 
la  nation  était  indispensable  à  une  politique 
pareille.  Quand  vous  auriez  été  décidé  à  ne  jamais 
faire  aucun  appel  effectif  à  de  telles  forces,  il  vous 
fallait,  pour  la  montre  et  pour  la  parade  en  Eu- 
rope, des  hommes,  de  l'argent,  de  l'enthousiasme 
public.  Il  vous  fallait  un  corps  de  sentiments  et 
d'idées  favorables  sérieusement  propagé  dans  notre 
public.  Or,  vous  n'avez  jamais  exprimé  de  velléité 
dans  ce  sens.  Vous  n'avez  même  pas  demandé  à 


154  KIEL    ET   TANGER 

VOS  collègues  du  Gouvernement  d'interrompre,  en 
raison  de  votre  grande  œuvre  en  Europe,  la  pro- 
pagande des  doctrines  et  des  sentiments  contraires 
à  votre  effort.  Vos  collègues,  vos  chefs,  les  Waldeck 
et  les  Combes,  les  André  et  les  Pelletan,  servaient 
l'Internationale  ou  l'Étranger.  Vos  amis,  vos  sou- 
tiens dans  le  Parlement,  prêchaient  de  désarmer 
et  d'oublier  l'Alsace  :  vous  les  avez  laissés  dire, 
vous  avez  servi  l'Étranger  et  l'Internationale 
avec  eux.  Si  vous  l'aviez  vraiment  voulu,  vous 
auriez  réuni  avec  vous  et  contre  eux  les  multi- 
tudes françaises.  Vous  n'avez  jamais  fait  un  geste 
ou  un  acte,  ni  même  conçu  une  volonté  dans  ce 
sens.  Quelle  inertie!  Et  quelle  complaisance!  Et 
quel  contraste  avec  votre  boniment  au  dehors  !  Si 
vous  aviez  eu,  comme  on  l'a  répété,  la  pensée  de 
nous  rendre  l'Alsace,  il  faudrait  avouer  que  vous 
en  avez  constamment  rejeté  d'abord  toute  appa- 
rence, ensuite  tout  moyen. 

Il  est  vrai,  votre  main  a  touché  un  instant  la 
balance  de  nos  destins.  S'il  était  une  idée,  un 
nom,  un  objectif  politique  qui  eussent  quelque 
chance  de  relever  notre  esprit  public  dissous  par 
l'affaire  Dreyfus,  c'était  certainement  le  nom, 
l'idée  et  l'objectif  de  la  Revanche;  c'était  le  désir 
de  repartir  pour  le  Rhin  et  dans  la  direction  des 
provinces  perdues.  En  avez-vous  jamais  usé? 
Vous  avez  négligé  une  œuvre  qui  restait  possible, 
puisqu'elle  fut  tentée,  lorsque  tout  fut  perdu,  par 
votre  successeur,  M.  Rouvier  coalisé  avec  les 
Berteaux  et  les  Clemenceau.  Certes,  la  belle  spon- 


LE    PLAN    DELCASSÉ  155 

tanéité  de  la  nation  n'a  point  reparu,  mais  le 
gouvernement,  par  des  moyens  de  gouvernement, 
en  obtint  sous  nos  yeux  quelques  simulacres,  et 
ces  simulacres  constituèrent  une  démonstration 
utile.  Rien  de  tel  tant  que  vous  fûtes  au  quai  d'Or- 
say. Rien  de  tel  de  1898  à  1905.  Ces  manifestations 
vous  auraient  servi.  Elles  vous  auraient  aidé  puis- 
samment. S'il  ne  s'agissait  que  de  feintes,  pour- 
quoi n'avoir  pas  fait  signe  à  toute  la  France  de 
feindre  avec  vous?  Elle  eût  compris  à  demi-mot. 
Les  cachoteries  de  M.  Hanotaux  se  concevaient 
par  l'impopularité  fatale  de  son  projet.  Votre  mys- 
tère à  vous  ne  comporte  pas  cette  explication. 
Conforme  à  une  pente  longtemps  suivie,  à  l'habi- 
tude, à  la  tradition,  aux  anciens  sentiments,  à 
des  intérêts  éternels,  votre  politique  étrangère  non 
seulement  pouvait  devenir  populaire  en  France, 
mais  elle  était  la  seule  qui  possédait  cette  vertu. 
Et  vous  y  avez  renoncé  ! 

A  la  rigueur,  un  ministre  de  monarchie,  qui  n'eût 
été  ni  un  Cavour,  ni  un  Bismarck,  ni  un  Richelieu, 
se  fût  embarrassé  d'une  répugnance  de  protocole; 
il  lui  aurait  déplu  d'associer  «  le  peuple  »  à  sa  poli- 
tique étrangère.  Mais  nos  textes  constitution- 
nels assuraient  expressément  M.  Delcassé  qu'il 
vivait  sous  une  République  démocratique  et  par- 
lementaire. La  plus  stricte  légalité  du  régime  se 
trouvait,  par  miracle,  en  accord  complet  avec  l'in- 
térêt du  patriotisme  en  sommeil  et  de  la  patrie 
en  danger.  Le  ministère  Hanotaux  pouvait  se  pré- 
valoir de  la  nécessité  de  faire  le  bien  sans  le  dire  : 


156  KIEL   ET   TANGER 

le  ministère   Delcassé  ne  pouvait  réaliser  un  peu 
de  ce  bien  qu'en  le  disant.  Or,  il  s'est  tu. 

On  a  très  bien  vu  les  calamités  de  la  mé- 
thode qu'il  adopta.  Du  point  de  vue  de  notre 
intérêt  national,  on  ne  voit  pas  quel  aurait  été  le 
point  faible  d'une  méthode  inverse,  dont  les  avan- 
tages semblent  éclatants  et  nombreux.  Écartons 
toute  idée  de  succès  efïectif.  Dans  le  seul  ordre 
immatériel  de  la  pensée  et  de  l'énergie  natio- 
nales, les  Parisiens  d'abord,  tous  les  Français 
ensuite,  spécialement  nos  jeunes  générations  si 
éloignées  du  souvenir  de  la  grande  guerre,  notre 
armée  couverte  d'insultes,  les  pays  annexés  qui 
s'éloignaient  de  nous,  auraient  recueilli  le  béné- 
fice moral  des  revendications  reprises  à  ciel 
ouvert.  Ces  résultats  moraux  auraient  du  moins 
compensé  le  péril  qui  a  été  couru  sans  compen- 
sation et  qui  nous  a  valu  des  pertes  si  cruelles. 


XX 


DU  PLAN  DELGASSÉ  {suite).  —  LA  DÉFENSE 
RÉPUBLICAINE 


M.  Delcassé  a-t-il  craint  de  trop  plaire  au  pays? 
A-t-il  craint  de  lui  plaire  jusqu'à  déplaire  à  son 
parti? 

Ce  parti  se  reconnaissait,  il  «  se  mirait  »  dans  le 
ministre  qui  l'avait  conduit  à  l'entente  anglaise 
et  à  l'amitié  italienne.  Il  l'approuvait  de  témoi- 
gner quelque  froideur  à  l'absolutisme  prussien. 
Mais  il  eût  refusé  d'aller  plus  loin  dans  cette  direc- 
tion, car,  surtout  en  1901,  1902,  1903,  déterminer 
un  courant  d'opinion  un  peu  vif  contre  la  nation 
allemande  et  tendre  à  raviver  le  souvenir  de  nos 
défaites  eût  semblé  pactiser  avec  le  nationalisme 
grondant  et  vouloir  rendre  un  essor  dangereux  au 
militarisme,  alors  que  nulle  guerre  immédiate  ne 
nous  pressait. 

Un  gouvernement  d'opinion  ne  peut  jamais  avoir 
d'attention  réelle  que  pour  ce  qui  le  presse.  Les 
amis  de  M.  Delcassé  se  plaisaient  donc  à  songer, 
comme  lui,  que  toutes  les  difficultés  pendantes 
se  résoudraient  en  quelque  vain  passage  d'écrits. 
A  quoi  bon  déranger  le  peuple?  Pourquoi  trou- 
bler la  bonne  fête  anticléricale  et  anticatholique 


158  KIEL    ET    TANGER 

à  laquelle  le  personnel  gouvernemental  se  don- 
nait? L'esprit  public  est  unitaire.  Si  l'on  veut 
qu'il  mange  du  prêtre,  il  ne  faut  pas  lui  mettre 
du  Prussien  sous  la  dent.  Enfin  était-il  oppor- 
tun d'interrompre  le  précieux  courant  d'idées  qui 
faisait  prévaloir  l'idée  d'humanité  sur  l'idée  de 
patrie  ?  Les  journaux  officieux  des  ministres 
Combes,  André,  Delcassé,  organisaient  les  fêtes 
publiques  où  les  artistes  des  théâtres  subvention- 
nés déclamaient  des  poésies  antipatriotes  : 

Déchirez  ces  drapeaux  !  Une  autre  voix  vous  crie  : 
L'esclavage  et  la  haine  ont  seuls  une  patrie. 
La  fraternité  n'en  a  pas. 

Récemment,  la  nécessité  a  ramené  ces  radicaux 
à  leur  antique  chauvinisme.  Une  même  nécessité 
en  avait  détourné  M.  Delcassé  aux  dates  mar- 
quées ci-dessus.  Tous  ses  coreligionnaires  politi- 
ques auraient  déconseillé  comme  superflue  et  dan- 
gereuse une  agitation  patriotique  capable  de 
déclasser  les  partis  et  de  les  ramener  à  l'unité 
française  qui  fait  leur  épouvantail.  On  n'a  point 
de  raison  de  croire  M.  Delcassé  supérieur  à  ses 
compagnons  de  fortune;  il  devait  partager  leur 
façon  de  voir. 

Les  haines,  les  rancunes,  les  misères  d'esprit 
du  parti  radical  étaient  si  vivantes  en  lui  qu'il 
ne  s'était  pas  contenté  de  négliger  l'appui  de  l'opi- 
nion française  contre  l'ennemi  du  dehors.  Plus 
anciennement,  il  avait  travaillé  lui-même  à  dimi- 
nuer dans  les  esprits  et  dans  les  choses  la  force 


SUITE    DU    PLAN    DELCASSÉ  159 

militaire  sur  laquelle  repose  toute  diplomatie.  Il 
avait  et  souillé  et  laissé  souiller  cette  épée  française 
qu'il  feignait  de  brandir  et  de  faire  briller  afin 
d'étonner  le  Prussien.  Son  rôle  dans  l'afïaire  Drey- 
fus est  d'un  criminel.  Il  ne  faut  pas  dire  que  cette 
affaire  est  bien  antérieure  à  la  politique  malheu- 
reuse de  M.  Delcassé,  car  le  cabinet  Combes  l'a 
reprise  en  1903,  et  M.  Delcassé,  ministre  au  mo- 
ment de  la  première  revision,  l'était  également 
au  début  de  la  seconde,  à  laquelle  il  ne  s'est  ja- 
mais opposé.  On  ne  peut  donc  pas  oublier  qu'en 
1899  ce  fut  «  d'ordre  de  M.  Delcassé  »,  que  le 
métèque  Paléologue  ^  comparut  le  29  mars  devant 
la  Cour  de  cassation  et  accusa  l'État-Major  gé- 
néral de  l'armée  française  d'avoir  produit  un  faux 
devant  cette  Cour.  Or,  ce  faux  était  la  transcription 
d'une  pièce  parfaitement  originale  :  la  minute  en 
fut  retrouvée  par  le  commandant  Cuignet  dans  la 
serviette  de  l'agent  de  M.  Delcassé...  C^tte  ma- 

1  Tel  patron,  tel  client.  De  même  qu'en  1904  M.  Delcassé 
n'a  rien  su,  rien  vu  des  préparatifs  japonais,  ses  fameuses  in- 
telligences à  Londres  ne  lui  ayant  permis  de  rendre  aucun 
service  à  notre  alliée  de  Saint-Pétersbourg,  en  1908  ce 
fut  l'ancien  mandataire  de  M.  Delcassé  devant  la  Cour  de 
cassation,  c'est  le  porteur  et  le  défenseur  du  «  faux  Del- 
cassé »,  c'est  M.  Maurice  Paléologue,  ministre  de  la  Répu- 
blique française  à  Sofia,  qui  n'a  rien  su  des  graves  événe- 
ments qui  devaient  aboutir  à  créer  le  royaume  des  Bulgares. 
Ce  diplomate  apparut  incapable.  Un  journal  juif  a  tou- 
ché un  mot  des  déboires  orientaux  de  ce  Parisien  mâtiné 
de  valaque  ou  de  byzantin.  Outre  que  personne  n'est 
prophète  dans  son  pays,  il  y  a  un  dicton  qui  court  ;  Drey- 
fusien,  propre  à  rien,  et  la  qualité  de  métèque  y  change 
peu  de  chose. 


160  KIEL    ET   TANGER 

nœuvre  honteuse  fut  si  complètement  démasquée, 
qu'on  n'a  pas  osé  en  laisser  subsister  la  trace 
dans  le  recueil  de  VEnquêie  de  la  Cour  de  Cassa- 
tion édité  par  les  dreyfusiens  chez  P.-V.  Stock, 
bien  que  l'allégation  eût  été  publiée  par  tous  les 
journaux  de  Dreyfus,  notamment  par  le  Figaro. 
Or,  cette  imputation  d'un  faux  imaginaire  était 
uniquement  destinée  à  masquer  un  faux  très  réel, 
produit  par  M.  Delcassé  et  par  son  manda- 
taire ^  :  faux  dont  le  caractère  a  été  démontré  par 
le  commandant  Guignet.  Dans  l'intérêt  de  qui 
M.  Delcassé  avait-il  usé  de  ce  faux?  Dans  l'inté- 
rêt de  qui  avait-il  fait  porter  l'accusation  calom- 
nieuse? Le  traître  juif  Alfred  Dreyfus  ne  ressem- 
ble pas  au  premier  bandit  venu.  On  ne  peut  pas 
l'avoir  servi  sans  avoir  secondé  une  cause  évi- 
dente d'amoindrissement  national.  Dreyfus  per- 
sonnifie cette  intrigue  étrangère  qui  nous  para- 
lysait au  dehors  parce  qu'elle  nous  décomposait 
au  dedans.  Cette  intrigue  a  été  nouée  par  l'am- 
bassade italienne  et  tout  d'abord  dans  l'intérêt 
immédiat  de  l'Angleterre.  Mais  en  faisant  de  main 
de  maître  les  affaires  de  Londres  et  de  Rome,  le 
comte  Tornielli  n'avait-il  pas  également  servi  le 
souverain  au  profit  duquel  Dreyfus  avait  trahi  et 
qui  était  le  plus  ancien  allié  du  roi  d'Italie?  On 
en  pensera  ce  que  l'on  voudra,  mais  M.  Delcassé, 
que  l'on  donne  pour  le  champion  du  monde  contre 


1  Voir  le  Procès  de  l'Affaire  Dreyfus  par  Henri  Dutrail- 
Crozon. 


SUITE    DU    PLAN    DELCASSÉ  161 

l'Allemagne,  avait  veillé  au  bon  renom  des  atta- 
chés militaires  allemands  pendant  les  heures  déci- 
sives de  l'affaire  Dreyfus. 

Cette  complaisance,  qu'on  peut  nommer  d'un 
mot,  s'accorde  mal  avec  les  beaux  rêves  nationa- 
listes ^,  les  projets  de  fière  revanche  et  tous  les 
autres  bons  sentiments  que,  depuis  sa  chute,  on 
lui  prête.  Certains  actes  excluent  certaines  inten- 
tions. Les  bons  offices  rendus  par  M.  Delcassé 
au  gouvernement  de  Schwartzkoppen  et  de  Muns- 
ter établissent  qu'il  n'était  pas  étoufTépar  le  scru- 
pule. Il  faut  plutôt  se  souvenir  qu'il  a  multiplié 
les  démarches  amicales  auprès  de  l'Allemagne 
toutes  les  fois  que  la  suggestion  anglaise  l'y  a 
porté.  Il  les  a  cessées  et  remplacées  par  des  démar- 


1  C'est  après  coup  (après  le  coup  que  lui  donna  sa  chute) 
que  M.  Delcassé  se  voulut  faire  peindre  en  libérateur  de 
l'Alsace-Lorraine.  Il  a  même  donné  la  première  touche  au 
portrait.  Drumont  {Libre  Parole  du  31  janvier  1906)  rap- 
porte comme  textuelles  ces  paroles  que  l'ancien  ministre 
a  dites  à  des  représentants  nationalistes  ; 

€,  J'oublie  les  attaques  de  la  Libre  Parole  depuis  dix 
ans,  j'oublie  tout  ce  qui  a  pu  être  dit  contre  moi,  je  ne  me 
souviens  que  de  ce  que  M.  Drumont  a  écrit  i  «  Depuis 
«  trente-cinq  ans,  Delcassé  est  le  seul  ministre  des  Affaires 
«  étrangères  qui  ait  osé  regarder  l'Allemagne  en  face...  » 
Je  serai  fier  de  montrer  ces  quelques  lignes  à  mes  enfants 
plus  tard.  »  Ces  belles  paroles  ne  peuvent  faire  oublier 
comment  M.  Delcaesé  a  fait  défendre  sa  politique  par  ses 
Journaux,  ses  amie,  son  parti. 

«  Elle  n'est  pas  dominée  par  l'idée  de  revanche.  »  —  <i  Le 
but  qu'il  pourauivail  n'élail  pas  la  revanche  »,  répète  M.  Mau- 
rice Sarraut  (  un  des  hommes  les  plus  Influents  du  groupe 
Delcassé)  dans  Y  Humanité  du  22  octobre  1905.  Et  c'est  la 
simple  vérité, 

11 


162  KIEL   ET   TANGER 

ches  d'un  ton  contraire  quand  la  même  pres- 
sion réglée  lui  en  fît  un  devoir.  On  peut  dire,  l'his- 
toire contemporaine  à  la  main,  que  M.  Delcassé 
n'a  jamais  marché  contre  notre  vainqueur  de  1870, 
il  a  marché  pour  l'Angleterre.  Il  n'a  menacé 
l'Allemagne  que  lorsque  l'Angleterre  y  eut  inté- 
rêt. Delcassé-Revanche  est  un  mythe.  Sa  politique 
fut  tournée  contre  Berlin  par  Londres;  elle  ne  s'y 
est  jamais  orientée  d'elle-même. 

Un  seul  ministre  républicain  se  montra  aussi 
bon  Anglais  que  M.  Delcassé  :  ce  fut  M.  Wadding- 
ton,  excusé  par  le  sang  qui  coulait  dans  ses 
veines;  mais  tel  est  aussi,  pourrait-on  dire,  le  sang 
même  de  ce  régime,  né  anglais  et  demeuré  sujet 
anglais.  En  fait,  l'ancien  ministre  de  M.  Loubet 
avait  été  l'élève  des  disciples  de  M.  Waddington 
et  de  ses  pareils. 

Les  Chambres  sentaient  et  pensaient  là-dessus 
comme  M.  Delcassé. 

Une  fois  qu'ils  eurent  obtenu  de  l'Angleterre 
promesse  de  sécurité  et  même  de  progrès  pour 
leur  empire  colonial,  possession  du  Parlement  et 
de  la  Finance,  plutôt  que  propriété  du  pays^,  nos 
radicaux,  qui  ne  croyaient  pas  à  l'Europe  armée, 
ne  purent  pas  admettre  qu'une  tension  sérieuse 
pût  jamais  résulter  de  simples  conversations  de 
chancellerie.  Pas  plus  qu'ils  ne  se  souciaient  du 


1  M.  Maurice  Sarraut  dit  très  incidemment  que  l'inter- 
vention marocaine  répondait  aux  préoccupalions  acluelles 
de  coloniaux  avides  d'affaires  {Humanité  du  22  août  1905). 


SUITE    DU    PLAN    DELCASSÉ  163 

répertoire  de  Déroulède,  ces  hommes  d'État  ne 
s'étaient  jamais,  sinon  par  occasions  et  sugges- 
tions extérieures,  souciés  de  l'hostilité  de  l'Angle- 
terre à  l'égard  de  l'Allemagne.  Ils  ne  songeaient 
pas  davantage  à  parer  les  menaces  que  notre  inti- 
mité avec  l'Angleterre  enflait  et  grossissait  du 
côté  allemand.  «  Choses  d'Europe  »,  la  défense 
républicaine  n'a  rien  à  y  voir  ! 

Tous  les  dangers  courus  par  la  suite  doivent 
être  expliqués  de  ce  point  de  vue.  Il  est  absurde 
de  reprocher  à  M.  Delcassé  d'avoir  abusé  de  son 
crédit  sur  la  Chambre.  Il  faisait  les  afïaires  de  son 
parti  dans  l'esprit  de  son  parti,  en  les  adaptant 
à  la  situation.  Ses  prédécesseurs  n'avaient  jamais 
fait  autre  chose.  La  politique  extérieure  n'a 
jamais  été  contrôlée  par  le  Parlement  de  la  Répu- 
blique, qui  a  toujours  laissé  le  ministre  tranquille  : 
jusqu'en  1895,  comme  on  l'a  vu,  on  ne  contrôlait 
pas  faute  d'avoir  quoi  que  ce  fût  à  contrôler. 
L'indépendance  des  bureaux,  le  silence  de  la  tri- 
bune, la  discrétion  hautaine  observée  par  les  di- 
gnitaires du  quai  d'Orsay,  toutes  ces  survivances 
de  la  Monarchie  fonctionnèrent  à  vide  jusqu'au 
jour  oîi  M.  Gabriel  Hanotaux  conçut  l'idée,  aussi 
généreuse  que  malheureuse,  de  les  utiliser  sans  com- 
mencer par  rétablir  la  Monarchie.  Il  les  avait  mises 
au  service  d'une  poHtique  qui  eût  pu  devenir  utile 
à  la  France  sous  la  condition  chimérique  de  durer 
et  de  coordonner  ses  organes,  mais  qui  nous  enga- 
gea dans  la  plus  funeste  des  voies,  faute  de  cohésion 
et  faute  de  durée.  Le  parti  radical  et  M.  Delcassé 


164  KIEL    ET   TANGER 

trouvaient  cette  machine  en  branle  ;  au  lieu  de  l'ar- 
rêter purement  et  simplement,  comme  l'eût  voulu 
la  tradition  du  parti,  ils  l'ont  utilisée  pour  la  pompe 
et  l'ostentation  au  dehors,  pour  des  fins  religieu- 
ses, électorales  ou  financières  à  l'intérieur,  sans 
prendre  garde  aux  réalités  désastreuses  qui  s'an- 
nonçaient. L'Angleterre  exigeante  nous  lançait,  à 
toute  vitesse,  sur  l'Allemagne  inquiète.  Ils  ser- 
vaient la  première,  ignoraient  la  seconde,  et 
l'esprit  de  défense  républicaine  imposait  de 
n'avoir  aucune  idée  de  l'extérieur. 

Une  fois  de  plus  se  vérifiait  la  loi  du  développe- 
ment historique  de  ce  régime  où  les  meilleurs  ne 
servent  qu'à  fournir  aux  pires  des  prétextes  plus 
respectables,  des  moyens  d'action  plus  puissants. 
Les  bonnes  intentions  de  la  République  conserva- 
trice avaient  fourni  des  armes  contre  la  France 
aux  républicains  radicaux.  Pendant  les  trois  ou 
quatre  dernières  années  de  son  sultanat,  beau- 
coup d'écrivains  patriotes  réclamèrent  la  tête  de 
M.  Delcassé  :  que  ne  réclamaient-ils  la  destruc- 
tion  de    la    République?  Gela  seul  importait. 


XXI 

HUMILIATION  SANS  PRÉCÉDENT  »  ET 
«  CHOSE  UNIQUE  DANS  L'HISTOIRE  »  : 
DE  MARS  A  JUIN  1905. 


Non,  certes,  ce  qu'on  poursuivait  n'était  pas  la 
Revanche.  Non,  l'on  ne  voulait  pas  attaquer  l'Alle- 
magne. Mais,  comme  un  somnambule,  on  suivait 
des  chemins  dans  lesquels  on  devait  nécessairement 
la  rencontrer,  armée.  Nous  ne  la  visions  pas,  mais 
elle  se  voyait  visée  par  l'Angleterre,  qui  nous  con- 
duisait par  la  main.  Or,  en  mars  1905,  la  gros- 
sière parole  de  M.  Maurice  Rouvier  n'était  pas 
sans  justesse  :  il  y  avait  quelque  chose  de  changé 
en  Europe,  il  y  avait  «  Moukden  ».  Le  flanc  oriental 
de  l'Empire  allemand  était  affranchi  de  toute 
menace  russe. 

Peut-être,  après  les  premières  défaites  asiati- 
ques et  dès  le  milieu  de  l'année  précédente,  dès 
Lyao-Yang,  en  septembre  1904,  eût-il  été  facile 
à  un  ministre  des  Affaires  étrangères  français  de 
prévoir  ce  péril.  Des  esprits  politiques  auraient 
pris  garde  à  ce  nouvel  élément  pour  en  parer  les 
conséquences.  Mais,  M.  Delcassé,  n'ayant  rien  su  la 
veille  de  l'ouverture  des  hostilités  russo-japonaises 
ne  se  fit  une  idée  nette  ni  du  cours  que  prenait 


166  KIEL   ET   TANGER 

cette  guerre  ni  des  répercussions  qu'elle  devait 
avoir.  Les  collaborateurs  de  M.  Loubet  ne  mon- 
trèrent leur  sollicitude  militaire,  maritime  et  diplo- 
matique qu'après  avoir  subi  le  contre-coup  des 
disgrâces  de  leur  allié.  Ils  procédaient  comme  le 
Barbare  de  Démosthène  :  «  S'il  reçoit  un  coup,  il 
y  porte  aussitôt  la  main.  Le  frappe-t-on  ailleurs? 
Il  y  porte  la  main  encore.  Mais  de  parer  le  coup 
qu'on  lui  destine,  il  n'en  a  pas  l'adresse  et  même 
il  n'y  pense  pas  ^.  »  Aucune  prévision  n'occupa 
nos  ministres  durant  les  progrès  japonais  de  1904. 
Au  budget  pour  1905,  le  compte  de  la  préparation 
matérielle  à  la  guerre  (constructions  neuves  et 
approvisionnements  de  réserves)  a  été  réduit  à 
27  millions  (de  100  millions  en  1904),  et  c'était 
l'année  même  où  l'Allemagne  élevait  le  même 
budget  de  85  à  137  millions  ^.  Le  général  André, 
ministre  de  la  Guerre,  consentait  ces  économies 
qui  ne  coûtaient  rien  aux  parlementaires.  Au  sur- 
plus, qu'on  se  rappelle  l'histoire  de  France  dans 
les  trois  derniers  quarts  de  1904  !  On  saura  à  quoi 
s'occupait  le  Gouvernement  chargé  de  défendre  la 
frontière  et  l'honneur  français. 

C'est  un  accident,  la  découverte  des  fiches,  c'est 


1  Première  Philippique. 

2  Le  Général  Langlois,  Temps  du  26  février,  d'après 
M.  Klotz,  député,  rapporteur  du  budget  de  la  Guerre.  — 
Tandis  que  le  fait  matériel  de  la  guerre  d'Extrême-Orient 
n'éveillait  même  pas  l'inquiétude  de  la  défense  nationale 
chez  nous,  l'Angleterre  en  utilisait  rapidement  les  leçons 
et  les  exemples  concrets.  Dès  le  lendemain  des  défaites 
russes  qui  révélaient  le  rôle  décisif  des  grands  cuirassés, 
elle  mettait  en  chanUer  le  Dreadnoughl  (1905). 


«   HUMILIATION    SANS    PRÉCÉDENT   »  167 

un  autre  accident,  la  gifle  de  Syveton,  qui,  tout 
à  la  fin  de  l'année,  eurent  raison  du  général 
André.  C'est  l'année  suivante,  en  janvier,  que 
fut  congédié  M.  Pelletan,  destructeur  de  notre 
marine.  Jusque-là  donc  nos  flottes  et  nos  régi- 
ments étaient  administrés  par  leurs  ennemis 
naturels.  Le  général  de  Négrier  avait  donné  sa 
démission  d'inspecteur  d'armée  quelques  mois  au- 
paravant, parce  que,  disait  un  de  ses  rapports  ^, 
«  on  croit  que  la  frontière  de  l'Est  est  couverte,  et  elle 
ne  l'est  pas  «.  Qu'importait!  Le  roi  d'Italie  et  le 
roi  d'Angleterre  nous  faisaient  des  visites  ou  nous 
en  annonçaient.  Tous  les  sots  du  pays  faisaient 
escorte  à  M.  d'Estournelles  de  Constant,  qui  leur 
prêchait  l'évangile   du   pacifisme.   Après   trente- 

1  M.  Louis  Dausset,  dans  la  Liberté  du  5  avril  1906,  a 
publié  la  note  suivante,  signée  du  général  de  Négrier,  efe 
relative  aux  événements  de  1904-1905  i 

«  Mon  rapport  sur  la  situation  à  la  frontière  a  été  remis 
par  moi-même  au  cabinet  du  ministre  le  23  juillet  1904, 
à  5  h.  45  du  soir. 

(1  Le  jour  même,  je  me  suis  rendu  à  l'Elysée,  où  j'ai 
laissé  copie  de  la  lettre  d'envoi  du  rapport. 

«  M.  le  Président  de  la  République  m'a  fait  appeler  le 
27  juillet  pour  m'entretenir  de  cette  lettre;  elle  se  termine 
ainsi  i 

a  Dans  ces  conditions,  j'estime  que  je  ne  dois  pas  con- 
«  server  en  temps  de  paix  des  fonctions  dont  je  ne  pour- 
«  rais  pas  remplir  les  obligations  en  temps  de  guerre,  et, 
«  d'autre  part,  mon  devoir  est  de  dégager,  vis-à-vis  du  pays, 
«  la  responsabililé  des  généraux  et  des  troupes  du  VU"  corps, 
«  relativement  à  leur  situation  à  la  frontière. 

«  En  conséquence,  j'ai  l'honneur  de  vous  demander  de 
«  me  relever  de  ma  fonction  de  membre  du  Conseil  supé- 
«  rieur  de  la  Guerre  et  de  me  placer  on  disponibilité,  en 
«  attendant  mon  passage  dans  la  2*  section  du  cadre  de 
«  l'état-major  général  de  l'armée.  Négrier.  » 


168  KIEL    ET   TANGER 

cinq  années  de  préparatifs  militaires,  notre  monde 
politique,  représenté  par  une  presse  anarchiste 
et  cosmopolite,  provoquait  les  Russes  à  la  révo- 
lution. Toutes  les  puissances  judiciaires  de  l'État 
étaient  employées  à  flétrir  quatre  officiers  sans 
reproche  emprisonnés  sur  une  accusation  infâme 
dont  on  finit  par  reconnaître  l'absolue  vanité,  car 
elle  avait  été  forgée  de  toutes  pièces  au  minis- 
tère de  la  Guerre  par  des  criminels  bien  connus, 
mais  restés  impunis,  et  qui  ont  même  été  abon- 
damment récompensés,  parce  que  l'objet  de  leur 
crime  avait  été  de  satisfaire  les  partisans  du 
traître  Dreyfus.  Entre  temps,  on  votait  une  loi 
militaire  destinée  à  bien  disposer  les  électeurs  :  ils 
ne  feraient  plus  que  deux  ans  ^  ! 

En  regard  de  ce  peuple  où  tout  se  déchire,  où 
le  civil  et  le  militaire  sont  ennemis,  où  le  simple 
soldat  fait  peur  au  gradé,  où  l'officier  en  est  réduit 
à  fuir  l'officier,  où  l'indiscipline  politique  engendre 
une  indiscipline  sociale  et  religieuse  qui  s'étend  à 
tout  et  à  tous,  —  en  regard  du  pays  où,  qui  plus, 
qui  moins,  tout  le  monde,  fredonne,  à  son  rang 

...  que  nos  balles 

Sont  pour  nos  propres  généraux, 


1  «  Quand  les  Allemands  ont,  en  1893,  mis  à  l'essai  le  ser- 
vice de  deux  ans  pour  l'infanterie,  ils  ont  eu  soin  d'accroî- 
tre sensiblement  leurs  cadres  de  sous-officiers.  Actuelle- 
ment, le  nombre  de  leurs  sous-officiers  dépasse  82.000, 
tous  rengagés,  du  reste.  Nous,  nous  n'en  comptons  que 
60.000.  »  PlERRP  Baudin,  L'Akrle,  1906. 


«    HUMILIATION    SANS    PRÉCÉDENT   »  169 

en  regard  du  triste  pays  qu'est  devenue  la  France, 
se  dressait,  —  sur  un  peuple  beaucoup  moins 
bien  doué,  sur  un  territoire  beaucoup  moins  riche, 
moins  fécond,  nullement  prédestiné  à  nourrir  un 
corps  de  nation  —  se  dressait  un  État  dont  le  seul 
avantage  était  de  reposer  sur  un  principe  juste 
développant  des  mœurs  politiques  saines. 

Le  même  prince  y  règne  depuis  dix-sept  ans.  Le 
chef  d'état-major  que  ce  prince  devait  congédier 
en  1906  était  en  fonctions  depuis  plus  de  quinze 
ans  et,  depuis  1821,  date  de  l'institution  de  l'état- 
major  prussien,  c'était  seulement  le  sixième  titu- 
laire du  poste  ^.  Ce  qui  environne  ce  prince  est  tout 
à  l'avenant  :  robuste,  ancien,  remis  à  neuf  de  temps 
à  autre.  Un  pareil  ordre,  ayant  pour  caractères 
la  prévoyance  et  la  tradition,  pour  base  le  passé 
et  pour  objectif  l'avenir,  peut  compenser  des  infé- 
riorités et  des  lacunes  dans  le  caractère  de  la  nation. 
La  méthode,  la  discipline,  l'économie,  suppléant 
aux  dons  spontanés,  ont  mis  sur  pied  un  méca- 
nisme qui  fonctionne  vigoureusement,  activé  par 
les  impulsions,  souvent  singulières,  d'autres  fois 
merveilleusement  sagaces  et  claires,  du  sou- 
verain qu'on  appelle  chez  lui  avec  un  mélange  de 
dérision,  de  stupeur  et  d'admiration,  «  l'Empereur 
français  ». 

Son  projet  avait  été  étudié  avec  soin.  Il  l'avait 


1  En  Angleterre,  M.  de  Chaudordy  compte,  de  1783  à 
1895,  c'est-à-dire  en  plus  d'un  siècle,  trente-trois  minis- 
tères; il  y  en  a  eu  trente-cinq  en  France  de  1870  à  189ô. 


170  KIEL    ET   TANGER 

mûri  dans  la  solitude  d'une  croisière.  On  le  vit, 
dit-on,  hésiter  après  la  station  de  Lisbonne,  par 
suite  des  représentations  d'une  fille  de  France, 
la  reine  Amélie  de  Portugal  ^.  Mais  le  bolide  était 
lancé.  Le  31  mars  1905,  Guillaume  II  débarquait 
à  Tanger  et  annulait  d'un  geste  toutes  les  compen- 
sations idéales  que  les  Anglais  avaient  accordées 
aux  Français  en  échange  de  l'Egypte  et  de  Terre- 
Neuve.  Il  déclarait  que  le  sultan  du  Maroc  était 
pour  lui  un  «  souverain  indépendant  »,  et  que 
ce  souverain  devait  tenir  le  pays  ouvert  à  la 
concurrence  pacifique  «  de  toutes  les  nations,  sans 
monopole  et  sans  annexion  ».  «  L'Empire»,  disait-il 
encore,  «  a  de  très  gros  intérêts  au  Maroc.  »  Le 
progrès  de  son  commerce,  poursuivait-il,  ne  sera 
possible  «  qu'en  considérant  comme  ayant  des 
droits  égaux  toutes  les  puissances  par  la  sou- 
veraineté du  Sultan  et  avec  l'indépendance  du 
pays  ».  Il  conclut  lapidairement  :  «  Ma  visite 
est  la  reconnaissance  de  cette  indépendance.  » 

Ge  texte  si  net  a  été  communiqué  comme  offi- 
ciel soit  aux  Agences,  soit  même  au  Livre  Jaune  -. 
Une  version  plausible  porte  :  «  Je  n'admettrai 
pas  qu'une  autre  puissance  y  prenne  une  pré- 
pondérance. »  Dès  lors,  quoi  qu'il  dût  advenir, 
l'amitié  de  la  population  marocaine  était  assurée 


1  MM.  Denis  Guibert  et  Henri  Ferrette,  qui  indiquent 
le  fait,  sont  républicains  tous  les  deux. 

2  Voir  l'analyse  des  deux  discours  prononcés  par  Guil- 
laume II  le  31  mars  1905  à  Tanger,  dans  le  livre  d' André 
Mévil  1  De  la  paix  de  Prancforl  à  la  Conférence  d'Algésiras. 


«   HUMILIATION    SANS   PRÉCÉDENT   »  171 

à  la  «  pénétration  pacifique  de  l'Allemagne  ».  La 
conférence  d'Algésiras  fera  plus  tard  ce  qu'elle 
voudra.  Un  résultat  se  trouve  acquis,  d'ores  et 
déjà  :  la  libre  colonisation  allemande  est  inaugu- 
rée au  Maroc.  Comme  au  Brésil  ^,  comme  à  Anvers, 
comme  à  Chicago,  une  nouvelle  Allemagne  est  en 
formation  sur  ce  territoire.  Satisfait  de  son  œuvre, 


1  «  Les  immenses  richesses  de  ces  vastes  territoires  encore 
vierges  réalisent  le  rêve  d'une  plus  grande  Allemagne, 
économiquement  indépendante,  au-delà  des  mers.  Déjà 
500.000  Allemands  et  leur  progéniture  résident  au  Brésil. 
Dans  le  sud,  ils  sont  l'élément  dirigeant!  leurs  factore- 
ries, leurs  fabriques,  leurs  fermes,  leurs  magasins,  leurs  éco- 
les, leurs  églises,  couvrent  toute  la  contrée.  Le  portugais, 
langage  officiel  du  pays,  est  remplacé  par  l'allemand  dans 
nombre  de  communes.  Des  capitaux  allemands  s'élevant  à 
20  millions  de  livres  sont  placés  dans  les  banques,  les  tram- 
ways, les  ouvrages  électriques,  les  mines,  les  plantations 
de  café,  etc.,  sous  la  protection  du  drapeau  allemand. 

«  Un  réseau  de  chemins  de  fer  traversant  le  pays  et  un 
projet  de  réseau  plus  étendu  encore  sont  entre  les  mains 
des  capitalistes  allemands.  Lans  tout  le  grand  trafic  de 
l'Océan,  dans  celui  des  côtes  ainsi  que  dans  la  navigation 
de  l'Amazone,  les  Allemands  prédominent. 

«  La  germanisation  du  Brésil  n'est  pas  un  projet  datant 
du  XIX»  siècle;  il  y  a  soixante-dix  ans  qu'elle  est  entre- 
prise, bien  qu'elle  ne  soit  poursuivie  de  façon  agressive 
que  depuis  dix  ans  environ,  époque  qui  coïncide  avec  la 
naissance  et  le  développement  de  ce  mouvement  expan- 
sionniste exubérant  connu  sous  le  nom  de  pangermanisme. 

«  Dans  les  nombreuses  communautés  peuplées  unique- 
ment de  Germains,  le  gouvernement  allemand  autonome 
existe.  Les  États  du  Brésil  sont  divisés  en  petits  districts. 
Parmi  ceux-ci,  il  en  est  des  quantités  qui  sont  adminis- 
trés pour  et  par  des  Allemands.  Ils  ont  le  droit  même  de 
maintenir  un  système  de  taxation  pour  l'entretien  d'éghses 
et  d'écoles  exclusivement  allemandes.  L'allemand  est  parlé 
partout.  ï  {L'Energie  française  par  André  Chéradame.) 


172  KIEL    ET   TANGER 

l'empereur  se  rembarque  et  fait  voile  pour  l'Italie. 

En  Italie,  de  Naples,  nous  est  signifiée  notre  se- 
conde erreur.  Non  seulement  le  Maroc  n'a  jamais 
été  à  nous,  mais  on  nie,  d'un  accent  hautain,  que 
l'Italie  nous  soit  acquise,  ainsi  que  nous  avions  eu 
la  simplicité  de  nous  en  vanter.  Le  roi  Victor- 
Emmanuel,  levant  son  verre  devant  l'Empereur, 
répète  avec  insistance  la  formule  des  «  deux  peu- 
ples alliés  »  et  souhaite  «  la  prospérité  de  la  noble 
nation  allemande,  alliée  fidèle  de  l'Italie  ».  Guil- 
laume lui  répond  en  vantant  la  Triple-Alliance, 
«  gage  sûr  et  solide  de  la  paix  »,  protectrice  de 
leurs  «  deux  peuples  ».  Il  se  déclare  «  fermement 
confiant  dans  l'alliance  fidèle  et  dans  l'amitié 
intime  de  T  Italie  et  de  son  auguste  souverain  ». 
Les  deux  souverains  pouvaient  paraître  divisés 
sur  le  papier  des  arrangements  signés  avec  d'au- 
tres puissances,  mais  ils  se  donnaient  publique- 
ment rendez-vous  du  même  côté  des  champs  de 
bataille  futurs. 

Ce  que  signifiait  de  prochain  la  course  de  Guil- 
laume, il  n'était  pas  facile  de  le  saisir.  On  ne  voyait 
pas  que  l'empereur  eût  un  intérêt  immédiat  à 
risquer  la  guerre  avec  l'Angleterre;  ses  construc- 
tions navales  étaient  encore  loin  du  terme.  Mais, 
le  geste  et  la  voix  étaient  assez  pressants.  Pro- 
visoirement, il  tâtait,  il  éprouvait  la  solidité  des 
alliances  d'Edouard  VII.  La  conférence  d'Algé- 
siras  a  depuis  témoigné  que  ces  alliances  n'étaient 
point  trop  mal  agencées  et  résistaient  à  l'épreuve 
du  tapis  vert.  Mais,  plus  tard,  les  incidents  bal- 


«    HUMILIATION    SANS    PRÉCÉDENT    »  173 

kaniques  ont  prouvé  à  leur  tour  que  la  force  du 
fait  resterait  acquise  aux  gros  bataillons  de 
l'Europe  centrale  et  à  la  combinaison  triplicienne 
qui  les  représente. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  vérité  oblige  à  dire  que 
le  discours  de  Tanger  résonna  comme  un  coup  de 
foudre  à  Paris;  le  saisissement  fut  considérable. 
Assurément,  sauf  dans  les  marécages  politiques 
délimités  par  le  Palais-Bourbon,  l'Elysée  et  la 
Place  Beauvau,  aucun  Français  n'eut  peur,  aucun 
ne  trembla;  mais  tout  le  monde  vit  que  l'afTaire 
était  grave.  Précisément,  on  discutait  de  théolo- 
gie et  de  droit  canon  à  la  Chambre.  Cela  fit  dire 
à  beaucoup  de  gens,  notamment  à  un  homme 
d'esprit  de  profession  nommé  Harduin,  à  qui  il 
est  utile  d'emprunter  ce  texte  qui  fera  foi  : 
«  Ah  !  oui,  il  s'agit  bien  de  la  séparation  de 
l'Eglise  et  de  l'État  en  ce  moment,  et  du  fameux 
article  4  !  Si  nous  le  croyons,  et  nous  avons 
tout  l'air  de  le  croire,  nous  sommes  de  fameux 
Byzantins.  »  Ces  Byzantins  n'étaient  qu'au  Parle- 
ment, dans  les  Loges  et  dans  quelques  rédactions 
de  journaux.  La  nation  comprit  qu'il  s'agissait 
de  sa  vie,  de  sa  mort  et  de  son  honneur. 

Le  Gouvernement  voulut  faire  une  expérience. 
Il  envoya  une  mission  militaire,  composée  d'of- 
ficiers de  la  plus  haute  distinction,  pour  le  repré- 
senter au  mariage  du  prince  impérial  allemand. 
Les  délégués  furent  bien  reçus  comme  militaires, 
et  la  mission,  comme  mission,  presque  éconduite. 
L'empereur  imagina  même  de  compléter  les  jour- 


174  KIEL   ET   TANGER 

nées  de  Tanger  et  de  Naples  :  il  vint  inaugurer 
un  monument  à  Metz. 

Il  était  naturel  que  le  roi  d'Angleterre  fît 
alors  sentir  sa  présence  et  sa  volonté.  Ayant  in- 
térêt à  des  chocs  maritimes  aussi  prompts  que 
possibles,  Edouard  VII  aurait  pu  pousser  au  con- 
flit immédiat.  Plus  d'un  faiseur  de  pronostics  an- 
nonçait qu'il  y  aiderait,  pour  écraser  dans  l'œuf 
la  nouvelle  flotte  allemande.  Il  préféra  resserrer 
ses  liens  avec  le  Japon,  donner  la  paix  aux  Russes 
et  les  appeler  dans  sa  ligue  contre  l'Allemagne. 
Gomme  il  ne  réussit  pas  tout  d'abord  en  ce  dernier 
projet,  l'intervention  aggrava  la  crise  sans  la  ré- 
soudre. Le  représentant  de  l'Angleterre  au  Maroc 
eut  mandat  d'appuyer  fortement  la  cause  fran- 
çaise. La  presse  de  Londres  éclata  en  invectives 
contre  Guillaume  II.  Edouard  VII  tint  à  l'am- 
bassadeur impérial    un  langage  plein  d'énergie. 

Il  fut  plus  net  encore  devant  l'ambassadeur 
français,  qui  en  rendit  compte  à  son  Gouverne- 
ment dans  une  dépêche  historique  déclarant  que, 
en  présence  de  l'attitude  de  l'Allemagne,  «  U 
était  autorisé  à  déclarer  que  le  Gouvernement  an- 
glais était  prêt  à  entrer  dans  l'examen  d'un  accord 
de  nature  à  garantir  les  intérêts  communs  des  deux 
nations,  s'ils  étaient  menacés  ».  Or,  «  cette  dépêche», 
a  dit  M.  Maurice  Sarraut,  «  fut  communiquée,  le 
jour  même  de  l'arrivée  du  roi  d'Espagne  à  Paris, 
par  M.  Delcassé  à  M.  le  Président  de  la  Républi- 
que et  à  M.  Rouvier  :  le  lendemain  elle  était  connue 
à  Berlin  /  »  —  «  Comment  et  par  qui  avait-elle  été 


«   HUMILIATION    SANS   PRÉCÉDENT   »  175 

communiquée  ?  »  poursuit  M.  Sarraut.  «  Voilà  ce 
qu'on  n'a  jamais  pu  savoir.  » 

Le  Gouvernement  de  la  République  tremblait 
déjà.  Avait-il  intérêt  à  trembler  davantage?  En 
avait-il  simplement  envie  ?  L'événement  fut  pré- 
cipité Averti  par  l'un  ou  par  l'autre,  mais  enfin 
averti  des  intentions  anglaises  par  un  très  haut 
personnage  républicain,  se  croyant  ainsi  assuré 
qu'on  répondait  à  sa  menace  de  la  veille  par  des 
préparatifs  qui,  eux,  aboutiraient  infailliblement 
à  l'action  —  une  action  qu'à  ce  moment-là  il  dési- 
rait, peut-être  autant  et  peut-être  un  peu  moins 
que  son  bon  oncle  de  Londres  —  l'empereur  éleva 
le  ton  de  ses  journaux. 

La  presse  allemande  déclara  que  la  France 
servirait  d'otage  à  l'Allemagne  si  l'Angleterre 
s'avisait  jamais  de  menacer  la  flotte  de  l'Empire  : 
pour  chaque  milliard  de  perdu  sur  la  mer,  on 
saurait  retrouver  deux  milliards  à  terre,  dût-on 
aller  les  demander  jusqu'à  Paris.  Cet  aimable  lan- 
gage fut  accueilli  en  France  comme  il  le  méritait. 
L'esprit  public  fit  tête.  La  nation  ne  se  troubla 
point.  Les  journaux  qui  ont  dit  le  contraire  ont 
menti.  Nous  sommes  des  témoins  et  nous  avons 
vu.  Redisons  que  notre  France  n'a  pas  eu  peur. 
On  ne  peut  en  dire  autant  de  ceux  qui  la  gouver- 
naient. 

Le  doute  sur  leurs  appréhensions  fut  quelque 
temps  possible.  Nous  savons  maintenant,  par  des 
confidences  dont  l'origine  est  sûre,  car  elles  émanent 
tout  à  la  fois  du  monde  radical  et  du  monde  mo- 


176  KIEL   ET   TANGER 

déré,  que,  non  content  d'agir  par  la  presse, 
l'empereur  faisait  des  menaces  officieuses  et  offi- 
cielles pressantes.  Ce  que  des  particuliers  osaient 
imprimer  à  Berlin,  les  autorités  de  l'empire  le 
disaient  dans  les  mêmes  termes.  Ce  langage  de 
barbares  ou  d'énergumènes  aura  été,  à  cette  époque, 
celui  de  la  diplomatie.  M.  Clemenceau,  dans 
l'Aurore  du  21  septembre  1905,  nous  atteste  que 
c'étaient  «  bien  des  voix  autorisées  »  qui  avaient 
porté  à  Paris  le  chantage  prussien;  le  même  jour, 
M.  Latapie^,  de  la  Liberté,  continua  et  précisa  les 
révélations  de  M.  Clemenceau. 

Quelles  étaient  «  ces  voix  autorisées  »?  dit  M.  La- 
tapie.  Jugeant  qu'il  n'y  a  plus  d'inconvénient  à 
les  faire  connaître,  ce  républicain  a  écrit  :  «  C'est 
l'empereur  allemand  qui  a  proféré  la  menace  et  l'a 
fait  signifier  par  son  ambassadeur,  le  prince  Ba- 
dolin,  au  président  du  Conseil  de  France.  »  Dans 
une  entrevue,  toute  privée,  mais  qui  restera  «  un 
des  incidents  les  plus  graves  et  les  plus  douloureux 
de  notre  histoire  »,  il  fut  demandé,  exigé  :  que  la 
France  accomplît  «  un  acte  »  et  prît  «  une  mesure  » 
qui  apparût  nettement  en  opposition  avec  les 
faits  publics  de  l'Entente  cordiale  franco-anglaise 
dont  Guillaume  II  se  montrait  de  plus  en  plus  ir- 
rité. Le  sacrifice  du  ministre  des  Affaires  étrangères 
était  indiqué  comme  suffisant,  mais  aussi  comme 
nécessaire  :  le  congé,  le  départ  de  l'homme  qui 


I   H  faut  lire  la  belle  enquête  de  M.  Latapie  «  sur  la 
frontière  de  l'Est  et  en  Allemagne  »,  Sommes-nous  prêts? 


«    HUMILIATION    SANS   PRÉCÉDENT   »  177 

s'était  vanté  de  «  rouler  »  l'empereur  et  d'  «  isoler  » 
l'empire  devant  être  considéré  partout  comme  la 
conséquence  et  l'écho  direct  du  discours  de  Tanger. 
La  voix  de  l'empereur  entendue  au  loin  aurait 
fait  tomber  le  chef  de  service  français  ! 

A  Paris,  les  ministres  estimèrent,  avec  raison, 
que  l'énoncé  d'une  telle  proposition  suffisait  à 
constituer  une  nouvelle  ofïense  pour  le  pays.  «  Ils 
hésitaient  »,  assure  M.  Latapie,  dont  personne  n'a 
démenti  la  version  cruelle.  Quant  au  Président  de 
la  République,  «  il  avait  le  cœur  déchiré  !»  —  «  // 
faut  que  les  ministres  sachent  au  moins  ce  qu'ils 
risquent  »,  fit  dire  alors  Guillaume  II.  «  Nancy 
pris  en  vingt-quatre  heures,  l'armée  allemande  de- 
vant Paris  dans  trois  semaines,  la  révolution  dans 
quinze  grandes  villes  de  France  et  sept  milliards  d 
payer  pour  les  dégâts  que  ne  manquera  pas  de 
causer  la  flotte  anglaise  à  la   flotte  allemande...  » 

Ce  n'est  malheureusement  pas  la  première  fois 
que  l'on  parle  ainsi  à  la  France.  C'est  la  première 
qu'un  tel  langage  est  supporté  et  que  l'on  y  répond 
en  accordant  tout.  M.  Rouvier,  dont  il  est  diffi- 
cile d'imaginer  le  port  de  tête  en  cette  cir- 
constance, alla  faire  la  commission  de  l'ambassa- 
deur aux  ministres  et  au  président.  Il  paraît  que 
M.  Delcassé  balbutia  :  «  Mobilisons.  ■>  Mais  ses 
collègues  le  regardèrent  avec  stupeur.  Mobiliser 
l'armée  française  en  1905.  Hélas  !  l'état  du  com- 
mandement !  Hélas  !  l'état  de  la  troupe  !  Hélas  ! 
l'état  de  l'opinion  !  La  guerre  enfin,  la  guerre, 
estimée  de  tout  temps  dangereuse    à  la   Répu- 

12 


178  KIEL    ET   TANGER 

blique,  soit  qu'elle  fût  victorieuse  ou  qu'elle 
amenât  des  revers  ^  ! 

Le  bruit  d'armes  passait  le  Rhin.  Des  mouve- 
ments mystérieux  s'efTectuaient  sur  la  frontière. 
Les  émissaires  impériaux  inondaient  Paris,  et 
chacun  précisant  le  rude  ultimatum.  M.  Rou- 
vier  prit  son  parti.  M.  Loubet  dut  le  subir,  et 
quoi  que  pussent  faire  dire  l'Italie  et  l'Angle- 
terre, constituées  en  cette  occasion  les  dernières 
gardiennes  de  notre  dignité,  malgré  ^L  Reinach 
et  M.  Clemenceau  qui  s'étaient  faits  les  porte- 
paroles  des  deux  puissances  désireuses  de  nous 
enfoncer  dans  un  mauvais  pas,  on  en  passa  par 
la  volonté  de  Guillaume.  La  «  chose  unique  dans 
l'histoire  ^  »  eut  lieu.  L'empereur  reçut  la  vic- 
time telle  qu'il  l'avait  choisie  et  marquée  :  le 
6  juin   1905,   M.   Delcassé  apporta  sa  démission. 

Dans  les  salons  du  quai  d'Orsay,  qui  sont  le 
centre  de  notre  action  dans  le  monde,  M.  Del- 


1  D'après  M.  Pierre  Baudin  [UAlerie],  et  M.  André 
Tardieu  [La  Conférence  d'Algésiras),  les  lacunes  de  notre 
situation  militaire,  telles  qu'on  dut  les  constater  en  1905, 
s'élevaient  à  224.190.200  francs.  Et  ces  dépenses  n'étaient 
pas  des  dépenses  imprévues,  c'était  pour  exécuter  en  quel- 
ques mois  des  commandes  qu'on  aurait  dû  faire  en  quel- 
ques années;  c'était  pour  combler  des  vides  énormes  dans 
des  stoks  de  marchandise,  pour  mettre  en  état  nos  quatre 
grandes  places  fortes,  pour  compléter  l'armement  et  l'équi- 
pement de  l'armée,  pour  quelques  travaux  de  chemin  de  fer 
absolument  indispensables  à  la  concentration  telle  qu'elle 
était  prévue  par  le  plan  de  mobilisation... 

2  Ce  mot  est  de  M.  André  Jlévil  dans  son  li\Te  i  De  la 
paix  de  Francfort  à  la  Conférence  d'Algésiras. 


f   HUMILIATION    SANS    PRÉCÉDENT   »  179 

cassé  avait  dit,  six  ans  auparavant,  au  comman- 
dant Cuignet  :  —  Quand  je  parle,  c'est  la  France 
qui  parle.  Malgré  tout  ce  qu'il  faut  penser  du  sys- 
tème, du  rôle  et  du  personnage  de  ce  ministre  pré- 
somptueux, il  demeure  certain  que,  le  jour  de  sa 
chute,  la  France  est  tombée  avec  lui.  L'injure, 
commencée  le  31  mars  à  Tanger,  consommée  à 
Paris  le  6  juin,  est  la  plus  grande  et  la  plus  grave 
que  ce  peuple  ait  eu  à  souffrir.  On  sait  le  nom 
qu'elle  gardera  dans  l'histoire.  «  Humiliation  sans 
précédent  »,  a  dit  un  historiographe  républicain, 
fonctionnaire  républicain,  rédacteur  de  plusieurs 
journaux  de  la  République,  et  qui  rendait  ainsi 
un  hommage  complet  à  l'ensemble  des  régimes 
antérieurs  ^.  Aucun  d'eux  n'avait  vu  cela  :  en 
pleine  paix,  sans  coup  férir,  le  renvoi  d'un  de 
nos  ministres  par  une  puissance  étrangère  ! 

1  C'est  M.  André  Tardieu,  auteur  du  Bulletin  de  l'Étran- 
ger dans  le  Temps  du  5  juin  1908,  qui  caractérisa  de  la 
sorte,  trois  années  presque  jour  pour  jour  après  l'évé- 
nement, cette  démission  de  M.  Delcassé  sur  l'injonction  de 
l'empereur  Guillaume  II.  L'année  suivante,  le  20  juillet 
1909,  à  la  tribune  de  la  Chambre,  M.  Clemenceau,  pré- 
sident du  Conseil,  appela  cet  événement  «  la  plus 
'grande  humiliation  que  nous  ayons  subie  ».  La  Chambre 
semble  avoir  renversé  M.  Clemenceau  dans  le  dépit  et  dans 
la  rage  que  cette  vérité,  éclatante  et  sonore,  lui  aurait 
inspirée.  En  tout  cas,  ce  mot  vrai  et  dur  n'y  fut  point 
étranger. 


TROISIÈME   PARTIE 


INERTIE 


ET 


MOUVEMENTS 

DEPUIS    1906 


f  Athéniens,  11  ne  faut  pa3  se  laisser 
commander  par  les  événements,  mais 
les  prévenir  :  comme  un  général  mar- 
che à  la  tête  de  ses  troupes,  ainsi 
de  sages  politiques  doivent  marcher, 
si  j'ose  dire,  à  la  tête  des  événe- 
ments; en  sorte  qu'ils  n'attendent 
pas  les  événements  pour  savoir  quelle 
mesure  Ils  ont  à  prendre  mais  les 
mesures  qu'ils  ont  prises  amènent 
les  événements. 

«  ...  Vous  faites  dans  vos  guerres 
avec  Philippe  comme  fait  le  bar- 
bare quand  il  lutte.  S'il  reçoit  un 
coup,  il  porte  aussitôt  la  main.  Le 
frappe-t-on  ailleurs?  11  y  porte  la 
main  encore.  Mais  de  prévenir  le 
coup  qu'on  lui  destine,  ou  de  pré- 
venir son  antagoniste,  11  n'en  a  pas 
'adresse,  et  même  il  n'y  pense  pas. 

«...  Jamais  de  projets  arrêtés.  Ja- 
mais de  précautions.  Vous  attendez 
qu'une  mauvaise  nouvelle  vaus  mette 
en  mouvement.  Autrefois,  peut-être, 
vous  pouviez  sans  risqua  vous  gou- 
verner ainsi,  mais  le  moment  décisif 
est  venu,  il  f&ut  une  autre  conduite.  » 

DS1M03THÊNB,   Premier*  PhUippique 


XXII 
LE  RETOUR  A  L'INERTIE 


Plus  loin,  plus  bas  que  Fachoda,  où  nous  avait 
pourtant  conduits  la  République  conservatrice,  la 
République  radicale  avait  reçu  dans  cet  affront 
une  marque  cruelle  de  son  inaptitude  à  exécu- 
ter aucun  mouvement  à  long  terme. 

Sous  l'amitié  anglaise  comme  à  l'époque  de 
l'entente  allemande,  cette  vérité  apparaissait  écla- 
tante :  il  fallait  avouer  que  rien  n'était  changé  ! 
Même  la  nouvelle  expérience  était  plus  con- 
cluante que  les  premières.  M.  Delcassé  ne  pou- 
vait même  pas  essayer  de  l'excuse  que  M.  Hano- 
taux  fournira  :  «  Je  n'ai  pas  eu  le  temps.  J'ai 
été  renversé  trop  tôt.  »  Cette  pauvre  petite  péti- 
tion de  principe  n'est  même  pas  permise  au 
ministère  radical.  Avant  d'être  renversé,  M.  Hano- 
taux  avait  dû  faire  face,  pendant  sept  ou  huit 
mois,  à  la  diversion  des  Anglais  pour  Dreyfus. 
Mais,  contre  M.  Delcassé,  point  de  diversion,  ni 
d'agitation.  Le  loisir  d'un  beau  septennat.  Le  pou- 
voir le  moins  contrôlé,  le  plus  indépendant,  en 
bon  latin  le  plus  absolu  qui  existât  alors  en  Europe  ! 
Et  ce  pouvoir  se  révélait,  pour  la  seconde  fois, 
ridiculement  inégal  à  une  entreprise,  qui  s'était 


184  KIEL    ET   TANGER 

pourtant  recommandée  d'une  forte  raison  :  du 
moment  que  notre  action  coloniale  restait  à  la 
merci  des  Anglais,  mieux  valait  les  avoir  pour  amis 
que  pour  ennemis;  au  surplus,  l'Angleterre  était 
notre  meilleure  cliente;  et  si  l'Entente  nous  ap- 
portait un  mauvais  risque  de  guerre  avec  l'Alle- 
magne, tout  de  même  il  était  plus  facile,  quand  on 
était  la  France,  —  à  condition  d'être  la  France,  — ■ 
de  défendre  les  Vosges  ou  de  passer  le  Rhin  que 
de  réussir  le  difficile  chef-d'œuvre  d'une  descente 
en  Angleterre. 

Justement,  parce  qu'il  aurait  eu  mille  fois  raison 
s'il  avait  existé,  politiquement,  une  France,  M.  Del- 
cassé  avait  eu  mille  fois  tort  dans  cette  carence 
des  pouvoirs  compétents  qu'on  appelle  la  Répu- 
blique. Ayant  vu  ce  gouvernement  négatif, 
et,  par  système,  insoucieux  de  sa  lacune  capitale, 
viser  énergiquement  un  but  maritime  et  décou- 
vrir un  jour  que,  tout  en  le  visant,  il  était  dé- 
pourvu de  marine  de  guerre,  M.  Delcassé  n'avait 
pas  le  droit  de  lancer  la  République  dans  la  direc- 
tion contraire  et  de  s'exposer  à  la  guerre  conti- 
nentale sans  se  demander  si  une  armée  de  terre  ne 
lui  manquerait  pas  comme  une  armée  de  mer  à 
M.  Hanotaux.  Le  régime  qui  avait  manqué  de 
bateaux  pour  aller  contre  l'Angleterre  pouvait 
et  devait  être  à  court  de  soldats  pour  se  heurter 
à  l'Allemagne.  Telles  étaient  bien,  telles  devaient 
être  les  assises  de  la  diplomatie  républicaine 
pendant  son  évolution  de  dix  ans! 

Ce  ridicule  état  de  choses  devait  finir  par  être 


LE    RETOUR    A    l'iNERTIE  185 

interprété  comme  un  stigmate  naturel  et  néces- 
saire du  régime,  et  destiné  à  durer  autant  que 
lui-même.  Il  en  résulta  donc  une  poussée  de  sens 
commun  dans  les  régions  gouvernementales,  où 
chacun  s'aperçut  que  la  sagesse  était  de  ne  plus 
bouger  désormais.  Toute  une  presse  invoqua  à 
cor  et  à  cri  les  maximes  de  la  plus  épaisse  pru- 
dence. 

M.  Harduin,  qui  avait  joué  dans  cette  histoire  le 
rôle  à  demi  bouffe  du  chœur  des  tragédies  antiques, 
n'a  pas  mal  traduit  ce  que  «  pensent  »  les  vieux 
républicains,  M.  Ranc,  M.  Mascuraud,  sur  ce  qu'il 
appelle  «  l'absurde  cauchemar  marocain  ».  «  Et 
je  pense,  d  ce  propos,  que  nous  étions  bien  tranquilles, 
que  nous  aurions  parfaitement  pu  continuer  à  l'être, 
si  un  ministre  n'avait  pas  éprouvé  le  besoin,  alors 
que  personne  ne  le  lui  demandait,  de  faire  de  la  haute 
politique.  A  quoi  tient,  cependant,  le  sort  des  na- 
tions !  Deux  peuples  vivent  en  paix,  et,  un  beau 
jour,  les  voilà  sur  le  point  de  s'égorger  parce  qu'un 
petit  monsieur  s'amuse  à  sortir  du  néant  une 
question  qui,  sans  aucun  inconvénient,  pouvait 
y  rester.  Ah  1  être  délivré  des  gens  qui  font  du 
zèle,  quel  rêve  ^  !  »  Le  portefeuille  de  M.  Delcassé 
fut  remis  à  M.  Bouvier.  L'imagination  politique 
ou  littéraire  cédait  à  la  vieille  pratique. 

M.  Rouvier  était  considéré  pour  son  expérience. 
On  tenait  compte  de  ses  rares  talents  de  financier, 
l'affaire  du  Maroc  étant  aux  trois  quarts  fman- 

1  H.  Harduin  :  Malin  du  14  Janvier  1906. 


186  KIEL    ET   TANGER 

cière,  et  nos  entrepreneurs  publics  à  Tanger  et  à 
Fez  voulant  sauver  l'argent,  à  défaut  de  l'honneur. 
Mais  ces  raisons  n'auraient  pas  été  décisives 
si  l'on  n'eût  observé  en  outre  que  M.  Rouvier 
n'appartient  pas  à  la  tribu  des  jeunes  minis- 
tres, ni  roses,  ni  teintés;  il  n'est  pas  radical,  il 
n'est  pas  progressiste  :  il  est  «  opportuniste  ».  Il  est 
de  la  bande  de  Grévy  et  de  Gambetta,  il  appar- 
tient à  la  promotion  de  ce  héros  d'Anatole  France 
qui  savaitsi  bien  dire  que  nous  n'avons  pas,  quenous 
ne  pouvons  pas  avoir  de  politique  étrangère,  et  qui 
savait  pourquoi  et  qui  savait  comment^.  M.  Rou- 
vier avait  été  des  plus  fougueux  à  s'élever  contre 
l'huluberlu  qui  voulait  faire  de  «  la  grande  politi- 
que ^  »,  M.  Rouvier  se  déclara  pour  la  petite,  très 
nettement.  Il  liquida  l'affaire  de  Tanger  et,  tout  en 
la  liquidant,  il  se  donna  pour  but  de  reprendre 
l'ancien  système  ou  plutôt  cette  ancienne  absence 
de  système  qui  est  positivement  chère  à  quicon- 
que, oubliant  les  sentiments  et  les  intérêts  d'une 
France,  prend  en  main  les  nécessités  d'une  Répu- 
blique anarchique. 

Le  nouveau  ministre  des  Affaires  étrangères 
n'était  déjà  plus  seul  dans  son  sentiment;  il 
se  fit  rapidement  écouter  parmi  déplus  jeunes  que 
lui.  Il  convertit  à  son  point  de  vue  les  esprits 
capables  d'entendre  les  leçons  de  l'expérience. 
Notamment  M.  Pierre  Baudin,  homme  avisé,  opi- 


1  Voir  VHisloire  conlemporaine  de  Anatole  France. 

2  L'expression  est  de  M.  Ftanc,  autre  Gambetliàte  authen- 
tique. 


LB    RETOUR   A    l'INERTIE  187 

niâtre,  a  écrit,  au  Figaro,  que  notre  malheur  est 
de  trop  faire  de  «  diplomatie,  de  vieille  diploma- 
tie »  :  «  demandons  aux  ministres  et  à  leurs  col- 
laborateurs de  travailler,  non  à  l'élaboration 
de  grands  instruments  politiques,  mais  à  la 
défense  de  la  multitude  de  nos  affaires  à  l'étran- 
ger, et  nous  aurons  moins  de  difficultés  à  ré- 
soudre... »  Des  affaires  industrielles  et  commer- 
ciales, et  point  d'affaires  proprement  politiques  : 
comme  si  les  premières  n'étaient  pas  étroitement 
liées  aux  secondes,  ainsi  que  l'exemple  du 
commerce  italo-allemand  ne  le  montre  que  trop  ! 
M.  Pierre  Baudin  indiquait  dans  cette  direction 
d'autres  vues  non  sans  intérêt,  mais  sa  tendance 
allait  évidemment  au  même  objet  que  M.  Rou- 
vier  :  n'ayons  plus  de  desseins,  traitons,  com- 
merçons, trafiquons  le  plus  obscurément,  le  plus 
modestement  et  le  plus  fructueusement  possible, 
avec  tous  les  comptoirs  et  tous  les  ateliers  du 
vaste  univers. 

Reste  seulement  à  savoir  si  ce  retour  aux  pre- 
mières pratiques  du  Vieux  Parti  républicain  est 
demeuré  dans  l'ordre  des  choses  possibles,  après 
Tanger,  après  Kiel,  après  l'alliance  russe.  Il  ne  le 
paraît  guère  au  premier  examen.  Au  second,  il 
ne  le  parslt  plus  du  tout.  D'abord  parce  que  nous 
sommes  engagés;  ensuite  parce  que  nous  le  som- 
mes avec  l'Angleterre.  Notre  passé  nous  tient,  et 
le  roi  d'Angleterre  ne  nous  lâchera  pas. 

C'est  ce  que  les  événements  n'ont  pas  tardé 
à  montrer. 

Depuis  la  chute  de  «  son  »  miiHstre  Delcassé, 


188  KIEL    ET   TANGER 

qui  constituait  un  échec  personnel  pour  lui,  le 
roi  d'Angleterre  n'a  cessé  de  nous  obliger.  Il  a 
même  «  obligé  »  la  Russie  et,  de  manière  à  faire 
dire  ou  croire  que  c'était  pour  l'amour  de  nous, 
il  a  conclu  ia  paix  russo-japonaise.  L'Allemagne 
a  retrouvé  sur  sa  frontière  orientale  une  Russie 
hostile  qu'il  lui  faut  surveiller,  à  moins  qu'elle 
ne  trouve  le  moyen  et  la  chance  de  changer  la 
voisine  en  amie,  comme  à  l'époque  où  s'allièrent 
les  trois  empereurs.  En  tous  cas,  l'activité  poli- 
tique et  militaire  de  l'Angleterre  doit  redoubler. 
Multipliant  les  précautions  pour  nous  imposer  son 
service  et  constituer  fortement  notre  vassalité, 
elle  nous  a  soutenus  à  la  Conférence  d'Algésiras. 
Le  ministère  Rouvier  s'était  brisé  en  plein  conflit, 
peut-être  sous  le  choc  d'une  impatience  de  l'em- 
pereur Guillaume,  peut-être  par  l'initiative  réflé- 
chie du  roi  Edouard;  celui-ci  a  immédiatement 
exigé  la  constitution  d'un  cabinet  à  lui  :  Clemen- 
ceau, premier  ministre,  flanqué  d'Albert  Sarraut,  le 
frère  de  l'ami  et  défenseur  de  Delcassé,  au  sous- 
secrétariat  de  l'intérieur,  et  de  M.  Pichon,  créature 
de  Clemenceau,  au  quai  d'Orsay.  Leroi  d'Angleterre 
enjoint  dès  lors  à  Clemenceau  de  rétablir  l'ordre,  de 
réorganiser  le  civil  et  le  militaire.  Il  ajoute  à  ses 
bons  conseils  des  cadeaux  plus  sensibles.  Notre 
colonisation  semblait  lui  faire  ombrage;  mainte- 
nant nous  aurons  toute  liberté  de  l'étendre  et  de 
l'arrondir.  On  nous  en  donnera  l'invitation  de 
plus  en  plus  nette  avec  les  facilités  les  plus  larges. 
Le   bon   sens   nous    indiquerait    ici    de   perfec- 


LE    RETOUR    A    l'iNERTIE  189 

tionner  et  d'accroître  la  flotte.  Non.  Ce  n'est  pas 
d'une  flotte  que  l'Angleterre  se  soucie  pour  coopérer 
contre  l'Allemagne  :  elle  a  besoin  de  notre  armée. 
Notre  gage  colonial  soigneusement  accru  et  gonflé 
par  ses  suggestions  lui  garantira  le  concours  de 
l'armée  française. 

Mais,  si  elle  a  besoin  de  notre  armée,  elle  n'a  pas 
précisément  besoin  de  notre  victoire.  Il  suffira  que 
nous  ayons  occupé  l'Allemagne,  attiré  son  efïort, 
et  détourné  les  coups.  Ce  qu'il  ne  faut  point,  c'est 
que  l'effort  de  la  Germanie  se  porte  sur  les  rivages 
de  la  mer,  ni  que  Guillaume  de  Prusse  puisse  re- 
commencer Guillaume  de  Normandie  ou  Napo- 
léon. Tout  pastiche  de  camp  de  Boulogne,  toute 
réunion  de  Grande  Armée  à  la  berge  de  Kiel  ou 
dans  les  anciens  ports  de  la  Hanse  doit  être  déri- 
vée sur  l'Ouest,  sur  le  Rhin,  sur  nous,  comme  fut 
dérivée  du  côté  du  Danube  la  force  qui  menaçait 
Douvres  en  1805.  Il  y  a  cent  ans,  l'Autriche, 
alliée  et  subventionnée  de  l'Angleterre,  avait 
beau  essuyer  désastres  sur  désastres  :  à  Elchingen,  à 
Ulm  et  à  Austerliz,  elle  n'en  a  pas  moins  sauvé  une 
grande  portion  de  la  fortune  anglaise.  C'est  le  même 
rôle  autrichien  que  nous  destine  l'Angleterre  au 
xx^  siècle.  Plus  on  accepte  ses  services  aujourd'hui, 
plus  on  engage  nos  lendemains  à  les  rembour- 
ser. L'ancienne  politique  de  recueillement  sera 
donc  d'utilité  bien  médiocre.  On  n'évitera  pas 
l'échéance.  Ne  dire  mot,  c'est  accepter.  Et  rece- 
voir, c'est  se  lier.  Inertie  ou  réengagement  s'équi- 
valent   :   du  moment  que  notre  partenaire  agit 


190  KIEL   ET  TANGER 

pour  nous  entraîner,  tout  ce  qui  n'est  pas  résistance 
formelle  de  notre  part  est  consentement.  La  féroce 
amie  insulaire  procède  comme  ces  créanciers  sou- 
riants, attentifs  à  ne  mettre  personne  en  fuite.  Elle 
ne  nous  demande  aucune  parole  à  l'avance,  mais 
s'inquiète  de  l'état  de  nos  armes  et  de  nos  che- 
vaux. 

Nous  avons  accepté,  nous  avons  reçu  les  ser- 
vices. Oh  !  l'Angleterre  n'a  pas  transcrit  en  un  lan- 
gage de  prière  ce  que  l'Allemagne  avait  mis  en 
style  de  menace  :  —  Soyez  notre  otage,  consentez 
à  répondre  pour  nous  sur  le  continent...  Nous 
n'avons  rien  promis,  non  plus.  Mais  le  temps  a 
consolidé,  il  a,  pour  ainsi  dire,  consacré  la  situation. 
M.  Clemenceau  a  glissé  et  manœuvré  en  Delcassé 
supérieur.  Y  a-t-il  une  convention  militaire  entre 
nous  et  l'Angleterre?  lui  demandait  à  la  tribune 
le  sénateur  Gaudin  de  Villaine.  Et  le  ministre 
a  répondu  par  l'explication  vague  terminée  par 
le  célèbre  «  J'ai  bien  l'honneur  de  vous  saluer.- 
On  ne  sait  rien.  Il  n'est  pas  sûr  que  l'on  ait 
signé  quelque  chose,  même  après  que  M.  Clemen- 
ceau fût  devenu  premier  ministre.  Le  fait  a 
même  été  démenti  assez  nettement.  Mais  à  cer- 
tain jour  dit,  quand  le  marin  anglais  montera  sur  le 
pont  et  que  le  fusilier  allemand  épaulera  son 
arme,  quelque  intérêt  qui  nous  sera  commun 
avec  l'Angleterre  se  trouvera  avoir  été  lésé,  comme 
par  hasard,  du  fait  des  Germains.  Nulle  excuse 
de  notre  part  ne  sera  de  mise.  On  nous  intéressera 
à  marcher.  On  y  intéressera  même  les  nôtres  ou 


LE    RETOUR    A    l'iNERTIE  191 

ceux  que  nous  prenons  pour  tels.  Le  malheur  de 
ne  plus  posséder  qu'une  milice  de  second  ordre 
sera  qualifié  de  mauvais  prétexte  évident.  Milice 
ou  armée,  l'Angleterre  ne  nous  demande  qu'une 
chose  :  de  nous  faire  envahir,  et  nous  le  ferons. 
Nous  ferons  cette  basse  guerre  de  mercenaires  où 
nul  sacrifice  des  hommes  ne  sera  payé  en  avantages 
pour  la  patrie;  nous  la  ferons,  en  très  grande 
partie,  par  un  réflexe  automatique  qui  aura  dé- 
coulé, comme  ce  qui  précède,  des  excellentes  posi- 
tions que  nous  aura  fait  occuper  notre  seigneur, 
exploiteur  et  tuteur  anglais  et  qui  suffisent  à 
répondre  de  notre  conduite. 

Cette  union  de  fait  ne  ressemble  guère  à  une 
alliance  dans  laquelle  on  voit  deux  États  contracter 
pour  se  mouvoir  ensemble.  Ici  l'un  est  moteur, 
l'autre  est  simple  mobile  et  simple  protégé. 
L'utilité  pratique  d'une  entente  équitable  avec 
l'Angleterre  consistait  à  n'être  pas  gênés  sur  la 
mer,  de  manière  à  garder  tous  les  moyens  de 
manœuvrer  sur  le  continent.  Mais  cette  utilité 
s'évanouit  pour  un  régime  découragé  et  décomposé 
qui,  se  sentant  incapable  de  bonne  manœuvre, 
fait  retour  au  premier  état  de  neutralité.  La 
République  ne  manœuvre  plus,  mais  sera  manœu- 
vrée  et  manipulée  par  un  cabinet  étranger.  Elle  ne 
fera  plus  ni  combinaisons  ni  systèmes,  mais  elle 
sera  d'un  système  et  d'une  combinaison  :  système 
anglais,  combinaison  dont  la  mise  en  train  et  la 
direction  lui  échappent.  L'inaction  la  plus  com- 
plète va  donc  continuer  à  signifier,  de  sa  part,  le 


192  KIEL   ET   TANGER 

service  de  l'Angleterre,  Le  «  point  d'affaires  »,  en 
1879,  était  inspiré  par  la  terreur  de  l'Allemagne. 
En  1905,  il  est  grevé  de  toutes  les  hypothèques 
que  le  prêteur  de  Londres  a  prises  sur  nous. 

Les  patriotes  qui  gémissent  ou  se  querellent  ^ 
à  propos  de  ce  scandale  feraient  mieux  d'en  saisir 
la  cause  et  le  remède.  A  ce  gouvernement  que  sa 
nature  rend  inerte  ainsi  que  la  masse  et  le  nom- 
bre dont  il  est  le  reflet,  il  faut  oser  vouloir  substi- 
tuer un  gouvernement  indépendant  des  partis  et 
ayant  ses  mouvements  libres,  un  état  politique 
autonome,  par  là  même,  capable  d'actionner  les 
autres,  au  lieu  d'être  toujours  et  forcément  actionné 
par  eux.  «  Athéniens  »,  disait  Démosthène,  «  il  ne 
faut  pas  se  laisser  commander  par  les  événements, 
mais  les  prévenir  :  comme  un  général  marche  à 
la  tête  de  ses  troupes,  ainsi  des  sages  politiques 
doivent  marcher,  si  j'ose  dire,  à  la  tête  des  événe- 
ments ;  en  sorte  qu'ils  n'attendent  pas  les  événe- 
ments pour  savoir  quelle  mesure  ils  ont  à  prendre; 
mais  les  mesures  qu'ils  ont  prises  amènent  les 
événements.  » 


1  La  presse  nationaliste  elle-même  est  divisée  entre  vio- 
lents amateurs  d'alliance  anglaise  et  âpres  partisans  d'al- 
liance allemande;  la  défense  nationale  y  devient  donc  un 
nouveau  sujet  et  un  nouveau  prétexte  de  guerre  civile. 


XXIII 

RAISON  DE  L'INERTIE  :  QUE  NULLE 
RÉPUBLIQUE  NE  POURRA  MANŒU- 
VRER. —  VAINES  RÉFORMES  QUI 
TÉMOIGNENT   POUR  LE  ROI. 


Quel  serait  ce  régime  actif?  La  crise  de  1905 
suscita  bien  des  réponses  à  cette  question,  et  c'&st 
à  ce  propos  que  le  général  Zurlinden  se  demanda 
si  l'on  devrait  aller  jusqu'à  la  monarchie.  «  Ce 
serait  assurément  »,  dit-il,  «  le  plus  simple  et  le 
plus  facile.  »  Pour  éviter  cette  voie  droite,  on  a 
proposé  bien  des  circuits  plus  ou  moins  embran- 
chés à  la  constitution  de  1875.  Mais  toutes  les 
modifications  constitutionnelles  ne  permettront 
pas  à  la  République  de  cesser  d'être  République, 
nature  qui  exclut  le  ressort  permanent  et  coordi- 
nateur que  tout  le  monde  appelle  à  grands  cris. 

Une  solution  présentée  par  M.  Paul  Deschanel, 
solution  à  laquelle  semblent  incliner  MM.  Denis 
Guibert  et  Henry  Ferrette,  dans  laquelle  Edouard 
Drumont  lui-même  a  parfois  témoigné  une  con- 
fiance narquoise,  consiste  à  demander  le  contrôle 
du  Parlement.  Bonne  ou  mauvaise,  plutôt  mau- 
vaise, la  réponse  ne  se  rapporte  guère  au  pro- 
blème posé.  A  la  rigueur,  un  contrôle  parlemen- 

13 


194  KIEL   ET   TANGER 

taire  peut  éviter  des  fautes,  signaler  des  périls, 
exercer  l'influence  d'un  correctif,  d'un  cran  d'ar- 
rêt matériel,  d'un  principe  négatif.  Mais  cela  sup- 
pose un  mouvement  déjà  ordonné  :  à  quoi  servirait 
ce  contrôle,  dans  l'acte  de  concevoir  ou  dans  le  fait 
d'exécuter?  Il  nuirait  nécessairement,  dès  les  pre- 
mières difficultés,  à  la  mise  en  œuvre  de  chaque 
système  :  tout  système  enveloppant  nécessaire- 
ment le  sacrifice  de  quelques  parties  à  l'ensemble, 
rien  ne  serait  plus  aisé  que  d'alarmer  et  d'ameu- 
ter un  parlement  ou  une  commission  en  faveur  de 
l'élément  qui  ne  voudra  pas  qu'on  le  sacrifie  ^. 
Et  comme  tout  se  passerait  au  grand  jour  ou  à 
peu  près,  malgré  les  formations  en  comité  secret, 
l'intervention  de  l'Étranger  n'en  serait  que  faci- 
litée. Il  verrait  notre  jeu  un  peu  plus  clairement 
qu'il  ne  le  distingue  aujourd'hui,  et  le  sien  nous 
resterait  d'autant  plus  obscur. 

On  a  beaucoup  exagéré  la  publicité  donnée  aux 
questions  extérieures  dans  le  Parlement  britan- 
nique. D'abord,  les  orateurs  qui  y  questionnent 
le  gouvernement  y  sont  presque  toujours  en 
accord  tacite  ou  formel  avec  lui;  de  plus,  les 
réponses  publiques  du  cabinet  responsable  n'ont 
souvent  qu'une  relation  éloignée  avec  la  vérité  des 
faits  et  des  tendances;  troisièmement,  l'opinion 
anglaise  accepte  de  bon  cœur  ces  fictions  et  ces 
conventions;  enfin,  et  c'est  la  nouveauté  de  l'An- 


1    C'est  proprement  ce    qui  s'est  passé  pour  l'Egypte. 
Voyez  la  Question  d'Egypte,  par  M.  de  Freycinet. 


RAISON    DE    l'inertie  195 

gleterre  moderne,  les  Chambres  et  les  ministres 
ont  beaucoup  moins  de  part  qu'autrefois  aux 
affaires  extérieures  du  pays.  Gomme  toujours, 
dans  tous  les  cas  où  une  fonction  s'exerce  parfai- 
tement, celle-ci  s'est  de  plus  en  plus  spécialisée 
et  incamée  dans  un  organe  accompli;  après 
avoir  été,  comme  prince  de  Galles,  le  premier 
agent  diplomatique  de  son  pays,  Edouard  VII 
était  devenu  le  maître  de  ce  département  :  il 
consultait,  on  le  conseillait;  mais,  aux  applaudis- 
sements de  son  peuple,  il  mena  la  barque  à  son 
gré  1. 

Dès  lors,  nous  nous  trouverions  d'autant  plus 
faibles  devant  le  roi  d'Angleterre  que  nous  adop- 
terions un  système  plus  voisin  des  anciennes 
coutumes  de  son  île.  Nos  comités  parlementaires 
deviendraient  facilement  le  jouet  de  ses  cigares  et 
de  ses  dîners.  Mieux  vaut  un  Delcassé  qui  reste, 
après  tout,  punissable,  que  huit  cents  Delcassés 
sur  lesquels  il  serait  impossible  de  mettre  la  main. 
Le  fou  méchant  unique  est  moins  redoutable 
qu'une  horde  quelconque,  animée  de  terreurs,  de 
paniques  et  de  tentations  que  nul  esprit  humain 
ne  peut  prévoir  ni  arrêter.  Notre  statu  quo  est  bien 
préférable  à  l'intrusion  du  Parlement  dans  la 
diplomatie. 

Il  serait  cependant  d'une  «  urgente  nécessité  », 


1  On  pourra  consulter  sur  ce  point  l'Appendice  X  : 
La  Monarchie  el  la  politique  extérieure,  k  propos  du  divorce 
suédois  eb  norvégien. 


196  KIEL    ET   TANGER 

disait-on  en  1905,  de  coordonner  l'action  de  nos 
ministères.  Dans  ce  noble  dessein,  l'on  a  rêvé 
d'un  ministère  central  appelé  Ministère  de  la  Dé- 
fense nationale.  Le  personnage  pourvu  de  ce  por- 
tefeuille cumulerait  les  Affaires  étrangères,  la 
Guerre,  la  Marine  et  les  Colonies.  On  ne  dit  pas 
quelle  serait  la  nature  de  ses  rapports  avec  le 
président  de  la  République,  dont  ce  potentat 
pourrait  escamoter  la  personne,  le  siège  et  le 
titre  dès  qu'il  en  aurait  fantaisie.  On  ne  dit 
pas  non  plus  quelles  seraient  ses  relations  avec 
le  Parlement  le  jour  où  la  forme  de  son  nez 
aurait  déplu  à  la  majorité  :  la  défenestration  des 
palabreurs  hostiles  serait  probablement  sa  pre- 
mière réponse  aux  ordres  du  jour  un  peu  frais. 
Quelques-uns  vont  au-devant  de  l'objection  en 
proposant  de  rendre  la  Guerre,  la  Marine  et  les 
Afïaires  étrangères,  qui  administrent  les  intérêts 
supérieurs  de  la  patrie,  indépendantes  des  fluc- 
tuations de  la  politique,  et  leurs  titulaires  (mul- 
tiples ou  uniques)  inamovibles.  On  ajoute  pré- 
cipitamment :  sous  l'autorité  du  président  de  la 
République.  En  effet,  s'ils  ne  dépendent  pas  de 
lui,  ils  seront  ses  supérieurs,  et,  s'ils  dépendent 
de  lui,  ils  voudront  s'affranchir  de  ce  joug 
nominal,  de  ce  joug  injustifié  :  si  des  hommes 
recommandés  par  une  haute  valeur  technique 
en  ce  qui  touche  à  la  sûreté  même  de  l'État,  ne 
doivent  pas  changer  quand  tout  le  reste  change, 
s'ils  conservent  leur  fonction  indéfiniment,  aucun 
politicien  soumis   à  de  tels  changements  n'aura 


RAISON    DE    l'inertie  197 

d'autorité  ni  de  prise  sur  lui.  On  peut  sortir  ainsi 
de  l'anarchie  parlementaire,  mais  ce  sera  par  une 
dictature  administrative,  c'est-à-dire  par  la  monar- 
chie, sans  les  garanties  de  responsabilité  à  long 
terme,  d'impartialité  et  de  modération  qui  sont 
propres  à  la  monarchie. 

Ce  remède-là  se  confond  avec  le  remède  dé- 
roulédien.  Il  soufïre  des  mêmes  critiques,  et  l'ar- 
gument tiré  du  beau  masque  de  Roosevelt  ne 
signifie  rien.  Roosevelt  était  le  fondé  de  pouvoirs 
d'une  ploutocratie  en  partie  héréditaire.  Profondé- 
ment, il  a  été  l'homme  des  Trusts.  Pour  avoir  un 
équivalent  français  de  M.  Roosevelt,  il  faudrait 
combiner  les  personnages  d'un  Rothschild  et  d'un 
duc  de  la  Rochefoucauld-Doudeauville.  Rentrons 
dans  nos  conditions  françaises  :  ce  dictateur,  s'il 
est  élu,  songera  d'abord  à  sa  réélection,  et  il  lui 
manquera  la  vertu  indispensable  au  chef  de  l'État  : 
la  capacité  de  réagir  contre  l'opinion  du  pays  dans 
l'intérêt  de  ce  pays.  L'élira-t-on  à  vie?  L'obses- 
siondu  longavenir  historique,  la  prévoyance  pater- 
nelle qui  y  répond,  feront  défaut  encore.  Le  gouver- 
nement d'un  seul,  lorsqu'il  est  sérieux,  complet, 
indépendant,  ne  saurait  recevoir  qu'un  tempé- 
rament :  c'est  l'hérédité.  Sans  elle,  il  est  mené  à 
la  tyrannie  la  plus  folle;  elle  seule  peut  balancer  le 
règne  de  l'opinion,  car  elle  impose  le  souci,  essen- 
tiellement domestique,  paternel,  dynastique,  de 
l'histoire  à  venir  qui  n'est  pour  la  masse  d'un 
peuple  qu'un  rêve  abstrait  sans  consistance  ni 
vertu. 


198  KIEI    ET   TANGER 

Geux  qu'effrayait  le  dictateur  ministériel  pré- 
posé à  la  Défense  nationale  ont  songé  à  mettre 
à  la  place  du  roi,  non  un  ministre,  mais  un 
Conseil.  Ce  Conseil  de  la  Défense  nationale  a 
paru  à  beaucoup  une  institution  saugrenue.  Les 
vrais  parlementaires  se  sont  rebiffés.  Et  la  res- 
ponsabilité ministérielle?  demandent  les  uns.  Et 
la  publicité  des  débats  et  des  décisions?  objectent 
les  autres.  Une  troisième  Chambre?  Un  autre  Par- 
lement? Assez  de  deux,  merci  !  disent  les  militai- 
res. Il  nous  manque  «  l'homme  à  la  barre  »,  il  nous 
manque  «  quelqu'un  »,  et  rien  de  plus,  a  fait  obser- 
ver fort  justement  un  général  ^.  Autre  objection 
faite  en  1905  par  M.  Brunetière  :  on  ne  réunit  pas  le 
Conseil  supérieur  de  la  Guerre,  que  ferait-on  d'un 
Conseil  de  la  Défense  nationale  ?  La  «  cérémonie  » 
aurait  lieu  une  fois  l'an,  «  pas  plus  »  !  a  ricané 
M.  de  Galliffet.  Et  M.  de  Mun  a  conclu  avec  sé- 
rénité que  cette  «  création  »  n'avait  «  aucune 
chance  d'aboutir  dans  l'état  présent  de  nos  ins- 
titutions ».  Il  était  permis  de  le  croire  ;  mais  eût- 
elle  abouti,  telle  quelle,  elle  n'eût  donné  à  la  poli- 
tique républicaine  ni  plus  de  cohérence,  ni  plus 
de  fermeté;  notre  manœuvre  internationale  n'en 
aurait  été  qu'alourdie  et  compliquaillée. 

Aux  débuts  d'avril  1906,  pour  ouvrir  le  septen- 
nat de  M.  Fallières,  on  estima  utile  de  paraître 
tenter  quelque  chose.  Le  nouveau  président  et  les 


1  Le  général  Garnier  des  Garets.  Opinion  fournie  à  un 
enquêteur  du  Figaro,  M.  Charriaut. 


RAISON    DE    l'inertie  199 

nouveaux  ministres  imaginèrent  de  dénommer 
«  Conseil  supérieur  de  la  Défense  nationale  »  cer- 
taines réunions  d'une  petite  moitié  du  conseil  de 
ministres,  auxquelles  viennent  faire  figure  de 
consulteurs  les  chefs  d'état-major  des  armées  de 
terre  et  de  mer.  La  plaisanterie  était  si  grossière 
que  des  officieux,  au  Temps,  n'ont  pu  retenir 
l'expression  d'une  mauvaise  humeur  ironique.  Ils 
ont  traité  ce  Conseil  d'inutile,  en  ajoutant  que,  dans 
le  cas  invraisemblable  où  l'on  éprouverait  l'envie 
d'en  faire  usage,  on  s'  «  apercevrait  »  que  c'est 
«  un  bel  édifice  »,  mais  «  bâti  sur  le  sable  »,  puisque 
les  représentants  de  chaque  administration  y  se- 
raient aussi  instables,  aussi  passagers,  aussi  éphé- 
mères que  le  pouvoir  politique  lui-même,  chan- 
geant à  chaque  crise  et  suivant  les  fluctuations 
des  ministères  successifs.  «  Base  peu  solide  »,  en 
effet. 

La  direction  de  notre  Défense  nationale  en  de- 
meura donc  à  attendre  les  vertus  de  permanence 
et  de  cohérence  que  les  républicains  ambition- 
naient pour  elle;  imaginaires  ou  réels,  existants 
ou  rêvés,  ces  organes  postiches  ne  procurent 
ni  l'œil  du  maître,  ni  la  main  du  chef,  ni  aucun 
des  organes  politiques  du  roi. 


XXIV 

QUE  LA  FRANCE  POURRAIT  MANŒUVRER 
ET  GRANDIR 


Alors,  pour  n'avoir  pas  à  désespérer  de  la  Répu- 
blique, bien  des  républicains  se  sont  résignés  à  un 
désespoir  qui  a  dû  leur  être  fort  douloureux  :  ils 
se  sont  mis  à  désespérer  de  la  France.  Résistance, 
vigueur,  avenir,  ils  nous  contestent  tout.  Ce  pays 
est  peut-être  absolument  épuisé,  disent-ils.  Sa  dé- 
gression  militaire  et  maritime  n'exprime-t-elle  pas 
un  état  d'anémie  et  d'aboulie  sociales  profondes  ? 
Sans  parler  des  mutilations  que  nous  avons  souf- 
fertes, n'avons-nous  pas  diminué  du  seul  fait  des 
progrès  de  l'Univers  ? 

La  population  de  l'Europe  s'est  accrue.  L'Amé- 
rique s'est  colonisée  et  civilisée.  Nos  vingt-cinq 
millions  d'habitants  à  la  fin  du  xviii^  siècle  repré- 
sentaient la  plus  forte  agglomération  politique  du 
monde  civilisé.  Aujourd'hui,  cinq  ou  six  grands 
peuples  prennent  sur  nous  des  avances  qui  iront 
bientôt  au  double  et  au  triple.  La  terre  tend  à 
devenir  anglo-saxonne  pour  une  part,  germaine 
pour  une  autre.  Slaves  du  Nord,  Slaves  du  Sud 
finiront  par  se  donner  la  main.  L'Islam  renaît, 
le  monde  jaune  s'éveille  :  à  l'un  l'Asie,  l'Afrique  à 


NOUS    POURRIONS    MANŒUVRER  201 

l'autre.  Que  pourra  faire  la  petite  France  entre 
tous  ces  géants?  Barbares  ou  sauvages,  à  plus 
forte  raison  si  elles  sont  civilisées,  ces  grandes 
unités  ne  paraissent-elles  pas  chargées  de  la  dé- 
pecer ou  de  l'absorber  par  infiltrations  graduel- 
les? Peut-elle  avoir  un  autre  sort  que  celui  de  la 
Grèce  antique? 

Ceux  qui  font  ce  raisonnement  oublient  trop 
que,  des  grandes  agglomérations  nationales  qui 
nous  menacent,  les  uiies,  comme  l'Italie  et  l'Al- 
lemagne, ne  sont  pas  nées  de  leur  simple  élan 
naturel,  mais  très  précisément  de  notre  politique 
révolutionnaire,  et  les  autres  ne  sont  devenues 
possibles  qu'en  l'absence  d'une  action  vigoureuse 
de  Paris.  En  général,  elles  sont  nées  extérieure- 
ment à  nous,  des  mouvements  nationalistes  que 
notre  politique  nationale  n'a  pas  été  en  état  de 
combattre  ou  même  qu'elle  a  sottement  servis  et 
favorisés.  Nous  avons  favorisé  l'unification  des 
peuples  européens,  nous  avons  laissé  faire  l'empire 
britannique.  L'Amérique  avait  été  séparée  par 
Louis  XVI  de  l'Angleterre,  et  son  histoire  ulté- 
rieure eût  été  un  peu  différente  si  Louis  XVI 
avait  eu  quatre  ou  cinq  successeurs  réguliers, 
c'est-à-dire  aussi  versés  dans  l'art  de  pratiquer 
des  sécessions  chez  les  voisins  que  de  maintenir 
entre  les  Français  l'unité,  la  paix  et  l'union  ^... 

1  Voir  .Vppcndicc  VIII,  La  geslion  c.rlérieure  de  l'ancien 
rti'ijime  d'après  M.  Élienne  Lamy.  «  Le  .Maître  »,  dit,  en  par- 
lant du  roi  de  P'rance,  un  célèbre  rapport  au  Comité  de 
Salut  public,  «  le  Maître  était  l'héritier  de  quelques  prin- 


202  Kl  EL    ET   TANGER 

Notre  natalité  a  baissé?  Mais  il  n'est  pas  prouvé 
que  cette  baisse  soit  indépendante  de  nos  lois 
politiques,  ces  chefs-d'œuvre  de  volonté  égali- 
sante et  destructive  qui  tendent  à  détruire  l'unité 
des  familles  et  à  favoriser  l'exode  vers  les  villes 
des  travailleurs  des  champs.  Il  n'est  pas  prouvé 
davantage  qu'on  ne  puisse  y  remédier,  directe- 
ment et  sûrement,  par  un  certain  ensemble  de 
réformes  profondes  doublées  d'exemples  venus 
de  haut.  Une  politique  nationale  eût  changé 
bien  des  choses,  du  seul  fait  qu'elle  eût  existé. 
Elle  en  changerait  d'autres,  si  elle  profitait  des 
réalités  favorables  qu'une  diplomatie  républi- 
caine, condamnée  à  l'inexistence  ou  à  la  démence, 
ne  peut  que  laisser  échapper. 

Plus  d'une  circonstance  très  propice  semble  nous 
sourire  aujourd'hui.  Il  suffirait  de  voir,  de  savoir, 
de  prévoir  !  C'est  nous  qui  manquons  à  la  fortune, 
nous  n'avons  pas  le  droit  de  dire  que  l'occasion 
fera  défaut.  On  se  trompe  beaucoup  en  affirmant 
que  l'évolution  du  monde  moderne  ne  peut  tendre 
qu'à  former  de  grands  empires  unitaires.  Sans  doute 
une    partie  de  l'univers  s'unifie,  mais  une  autre 


cipes  de  famille,  de  quelques  axiomes,  bases  des  visées 
ambitieuses  de  la  Maison  de  Bourbon  au  préjudice  des  Mai- 
sons rivales.  Nos  tyrans  ne  s'écartèrent  jamais  de  ces 
axiomes  et,  forts  de  l'industrie  nationale,  ils  parvinrent  à 
donner  à  la  France  les  degrés  d'étendue  qui  en  ont  fait  la 
puissance  la  plus  terrible  au  dehors.  Dans  toutes  nos 
guerres,  une  province  nouvelle  était  la  récompense  de 
notre  politique  et  de  l'usage  de  nos  forces.  »  {Rapport  à 
Varrêlé  du  14  octobre  i794.\ 


NOUS   POURRIONS    MANŒUVRER  203 

tend  à  se  diviser,  et  ces  phénomènes  de  désinté- 
gration, comme  dirait  Herbert  Spencer,  sont  très 
nombreux  ^.  Les  virtualités  de  discorde,  les  cau- 
ses éventuelles  de  morcellement,  les  principes  de 
guerres  de  climats  et  de  guerres  de  races  existent, 
par  exemple,  aux  États-Unis;  ils  y  sont  moins 
visibles  que  l'impérialisme,  mais  le  temps,  les 
heurts  du  chemin  et  des  brèches  adroites  prati- 
quées de  main  d'homme  les  feraient  apparaître 
facilement  un  jour.  Une  foule  de  petites  nations 
séparées  se  sont  déjà  formées  au  xix^  siècle  en 
Europe,  comme  en  peut  témoigner  la  mosaïque 
des  Balkans,  dont  nous  n'avons  su  tirer  aucun 
parti  pour  la  France.  La  Norvège  et  la  Suède 
ont  divorcé  2.  La  Hongrie  semble  parfois  vouloir 
rompre  avec  l'Autriche,  qui  elle-même  est  travail- 
lée des  revendications  croates  et  roumaines.  Cela 
fait  entrevoir  beaucoup  de  possibles  nouveaux. 

Ce  serait  une  erreur  profonde  que  de  penser  que 
tout  petit  peuple  récemment  constitué  doive  fata- 
lement se  référer,  en  qualité  de  satellite,  à  l'attrac- 
tion du  grand  État  qui  sera  son  plus  proche  parent, 
ou  son  plus  proche  voisin,  ou  le  plus  disposé  à 
exercer  sur  lui,  par  exemple,  la  tutelle  afïectueuse 
de  l'Empire  britannique  sur  le  Portugal.  Les  Slaves 
du  Sud  ne  sont  pas  devenus  aussi  complètement 
vassaux  de  Saint-Pétersbourg   que  l'indiquaient 

1  Notre  ami  Frédéric  Amouretti  avait  profondément 
étudié  ce  point  de  vue.  Voir  Appendice  IX,  «Dans  cent  ans  ». 

2  Sur  le  divorce  suédois-norvégien,  voir  l'appendice  X, 
auquel  nous  avons  déjà  renvoyé. 


204  KIEL    ET   TANGER 

leurs  dispositions  d'autrefois.  Le  tzar  blanc  les 
recherche;  il  leur  arrive  d'accepter  ses  bienfaits 
comme  vient  de  le  faire  le  nouvau  roi  des 
Bulgares.  Mais  les  Slaves  sont  repoussés  par  une 
crainte  autant  qu'attirés  par  un  intérêt  :  la  monar- 
chie austro-hongroise  peut  les  grouper.  A  supposer 
que  Budapesth  devienne  indépendante,  de  sérieux 
problèmes  de  vie  et  de  liberté  se  posent  pour  les 
Magyars  placés  entre  le  Hohenzollern  de  Berlin  et 
celui  de  Bucarest.  On  soutient  que,  dans  cette  hypo- 
thèse, le  Habsbourg  serait  vivement  dépouillé 
par  le  roi  de  Prusse.  C'est  bientôt  dit.  D'autres 
solutions  sont  possibles,  qui  seraient  plus  con- 
formes au  nationalisme  farouche  des  États  secon- 
daires, celle-ci  notamment  :  l'addition  fédérale 
ou  confédérale  de  tous  ces  États  moyens  ten- 
dant et  même  aboutissant  à  former  un  puissant 
contrepoids  aux  empires.  Il  n'y  faudrait  qu'une 
condition  :  cet  ensemble  ayant  besoin  d'être  or- 
ganisé, il  resterait  à  trouver  l'organisateur,  ou, 
si  l'on  veut,  le  fédérateur,  car  rien  ne  se  forme 
tout  seul. 

Le  choc  des  grands  empires,  remarquons-le, 
pourra  multiplier  le  nombre  de  ces  menues  puissan- 
ces qui  aspireront  ainsi  à  devenir  des  neutres.  Cha- 
que empire  éprouvera  une  difficulté  croissante 
à  maintenir  son  influence  et  sa  protection  sans 
partage  sur  la  clientèle  des  nationalités  subalter- 
nes. La  liberté  de  celles-ci  finira  par  être  partielle- 
ment défendue  par  le  grave  danger  de  guerre 
générale  qui  résultera  de  toute  tentative  d'asser- 


NOUS    POURRIONS    MANŒUVRER  205 

vir  l'une  d'elles  ou  d'en  influencer  une  autre  trop 
puissamment.  Le  monde  aura  donc  chance  de  se 
présenter  pour  longtemps,  non  comme  une  aire 
plane  et  découverte,  abandonnée  à  la  dispute  de 
trois  ou  quatre  dominateurs,  non  davantage 
comme  un  damier  de  moyens  et  de  petits  États, 
mais  plutôt  comme  le  composé  de  ces  deux  sys- 
tèmes :  plusieurs  empires,  avec  un  certain  nom- 
bre de  nationalités,  petites  ou  moyennes,  dans  les 
entre-deux. 

Un  monde  ainsi  formé  ne  sera  pas  des  plus  tran- 
quilles. Les  faibles  y  seront  trop  faibles,  les  puis- 
sants trop  puissants  et  la  paix  des  uns  et  des  autres 
ne  reposera  guère  que  sur  la  terreur  qu'auront 
su  s'inspirer  réciproquement  les  colosses.  Société 
d'épouvantement  mutuel,  compagnie  d'intimida- 
tion alternante,  cannibalisme  organisé  !  Cette 
jeune  Amérique  ^  et  cette  jeune  Allemagne,  sans 
oublier  cette  vieille  Autriche  et  cette  vieille  Angle- 
terre qui  rajeunissent  d'un  quart  de  siècle  tous 
les  cent  ans  auront  des  relations  de  moins  en 
moins  conciliantes  et  faciles.  Peu  d'alliances  fer- 
mes, mais  un  plexus  de  traités  et  partant  de 
litiges.  La  rivalité  industrielle  entre  les  empires 
est  déjà  très  âpre;  il  serait  utopique  de  chercher 
de  nos  jours  leur  principe  d'accord,  ni  comment 
cet  accord  pourra  durer  entre  eux. 


1  On  peut  suivre  les  progrès  de  l'appétit  américain  dans 
le  livre  éloquent  du  marquis  de  Barral-Montferrat, 
De  Monroë  à  Roosevelt  (Paris,  Plon). 


206  KIEL   ET   TANGER 

Quantum  ferrum  !  On  ne  voit  au  loin  que  ce 
fer.  La  civilisation  occidentale  a  fait  la  faute 
immense  d'armer  les  barbares,  l'Abyssinie  con- 
tre l'Italie,  le  Japon  contre  la  Russie.  Erreurs 
qui  ne  peuvent  manquer  d'engendrer  à  la  longue 
de  nouvelles  suites  d'erreurs.  On  a  salué  dans 
Guillaume  II  le  prince  généreux  qui  voulut  grou- 
per l'Europe  contre  les  Jaunes.  Et  c'est  lui  qui 
arme  les  multitudes  sauvages  de  l'Asie  blanche  et 
de  l'Afrique  noire  contre  l'Angleterre  et  la  France. 
Mais,  s'il  est  le  coadjuteur  de  la  Porte  et  le  protec- 
teur de  l'Islam,  il  ne  lui  serait  pas  facile  de  ne 
pas  l'être  :  les  empires  contemporains  subissent 
de  plus  en  plus  cette  loi  de  travailler  contre  leur 
commune  racine,  la  chrétienté  et  la  civilisation. 
C'est  un  des  résultats  de  leur  progrès  matériel.  A 
ne  regarder  que  les  intérêts,  l'intérêt  de  la  seule  mé- 
tallurgie en  Allemagne,  en  Angleterre  et  en  Amé- 
rique suffit  à  rendre  chimérique  toute  union 
des  civilisés,  tout  pacte  civilisateur.  Concur- 
rence :  d'où  tremblement  universel. 

Eh  bien  !  dans  cet  état  de  choses,  entre  les  élé- 
ments ainsi  définis,  ce  tremblement  et  cette  concur- 
rence fourniraient  justement  le  terrain  favorable 
et  le  juste  champ  d'élection  sur  lequel  une  France 
pourrait  manœuvrer,  avec  facilité  et  franchise,  du 
seul  fait  qu'elle  se  trouverait,  par  sa  taille  et  par 
sa  structure,  très  heureusement  établie  à  égale  dis- 
tance des  empires  géants  et  de  la  poussière  des 
petites  nations  jalouses  de  leur  indépendance. 
Les  circonstances  sont  propices  à  l'interposition 


NOUS    POURRIONS    MANŒUVRER  207 

d'un  État  de  grandeur  moyenne,  de  constitution 
robuste  et  ferme  comme  la  nôtre.  Parce  qu'elle 
doit  rester  puissamment  agricole,  la  France  peut 
apporter  quelque  mesure  au  développement  in- 
dustriel ;  elle  n'en  est  point  serve.  Elle  peut  se 
développer  et  s'enrichir  sur  place  presque  in- 
définiment, parce  qu'elle  dispose  des  plus  belles 
terres  d'Europe,  qui  sont  encore  bien  loin  d'être 
mises  en  valeur  comme  il  conviendrait.  Une 
politique  favorable  à  nos  dix-huit  millions  de 
ruraux,  dont  beaucoup  sont  propriétaires,  nous 
concentrerait  fortement  dans  le  domaine  de  nos 
rois,  et  le  péril  d'être  touché  par  le  mouvement 
de  désintégration  universelle  serait  prévenu  sans 
difficulté  par  un  octroi  spontané  de  larges  liber- 
tés locales.  Économiquement  et  politiquement, 
par  l'agriculture  et  par  la  décentralisation,  nous 
composerions  l'État  le  plus  uni,  en  même  temps 
que  le  plus  souple  et  le  plus  autonome  de  l'Europe. 
Tout  fâcheux  abus  de  politique  impériale  et 
coloniale  nous  serait  interdit  par  cette  heureuse 
constitution  qui  ouvrirait  la  voie  à  la  plus  belle, 
à  la  plus  active,  à  la  plus  fructueuse  des  poH- 
tiques  d'influence,  car  notre  roi,  maître  absolu 
de  son  armée,  de  sa  marine  et  de  sa  diplomatie, 
jouirait  de  l'indépendance  nécessaire  pour  guetter, 
chez  autrui,  l'inévitable  excès  de  la  politique 
orgueilleuse  à  laquelle  les  Allemands,  les  Russes, 
les  Anglais  et  les  Américains  ne  peuvent  désor- 
mais échapper. 

Cette  période  de  guet,  d'affût  et  de  véritable 


208  KIEL    ET    TANGER 

recueillement  pourrait  être  employée  à  un  travail 
souterrain  de  correspondance,  d'entente  et  d'or- 
ganisation, pratiqué  parmi  les  peuples  de  puis- 
sance secondaire,  parmi  les  demi-faibles,  affamés 
d'une  sécurité  moins  précaire,  aspirant  à  une 
existence  mieux  garantie  ^  Chacun  d'eux  ne  peut 
rien.  Simplement  coalisés,  ils  ne  peuvent  pas 
beaucoup  plus,  étant  séparés  l'un  de  l'autre  par 
de  trop  grandes  diversités  d'intérêt.  Une  ligue  à 
vingt  têtes  n'aurait  au  juste  aucune  tête.  Il  y  faut 
une  tête  unique  et  puissante  pourvu  que  sa  puis- 
sance ne  soit  pas  un  eiïroi.  Il  y  faut  la  tête  d'une 
France  bien  ordonnée,  c'est-à-dire  couronnée  par  un 
roi  de  France.  Pour  fournir  un  réel  service,  cette 
France  doit  représenter  l'alliance  d'un  État  fort, 
complet,  capable  de  présider  avec  une  impartiale 
majesté  le  Conseil  de  ses  alliés  et  de  ses  clients, 
en  mesure  de  faire  exécuter  les  décisions  com- 
munes et  de  donner  des  avis  compris  avec  rapi- 
dité, tout   en   se  défendant  avec   le  plus   grand 


1  Inutile  de  rappeler  que  telle  était  la  tradition  de  l'ar- 
cien  régime,  si  remarquablement  sanctionné  par  les  aveux 
du  Comité  du  Salut  public  dans  le  rapport  à  l'arrêté  du 
14  octobre  1794.  «  Le  système  des  traités  de  Westphalie  ». 
dit  excellemment  Albert  Sorel,  «  fonde  la  suprématie  de  la 
France  sur  la  clientèle  des  États  moyens.  »  Il  faut  relire 
toute  cette  forte  page  de  l'Europe  el  la  Révolution  fran- 
çaise, t.  I,  1.  II,  ch.  II,  X,  p.  .311  et,  page  314,  le  résumé  de 
la  pensée  de  Vergennes  :  >•  Groupant  autour  de  vous  les 
États  secondaires  qu'elle  (la  France)  protège,  leur  intérêt  lui 
garantira  leur  alliance,  et  elle  sera  à  la  iéie  d'une  coali- 
tion défensive  assez  forte  pour  faire  reculer  tous  les  ambi- 
tieux ;',  etc. 


NOUS    POURRIONS    MANŒUVRER  209 

soin    de    paraître    imposer    une    autorité   inso- 
lente. 

Nous  n'aurions  pas  à  chercher  ni  à  convier;  les 
Ëtats  secondaires  seraient  comme  chassés  par  la 
force  des  choses  (kins  notre  direction  :  nous  les  ver- 
rions s'enfuir  vers  nous.  A  nous  donc  de  nous  mon- 
trer assez  vigoureux  et  d'être  assez  sages  pour 
donner  confiance,  apparaître  comme  des  protec- 
teurs effectifs  et  non  des  tyrans.  Cette  ligue  de 
menus  peuples  pourrait  nous  déférer  son  comman- 
dement militaire,  et  la  politique  éternelle  des  rois  de 
France,  volonté  d'empêcher  la  Monarchie  univer- 
selle ou  l'accroissement  excessif  de  telle  ou  telle 
coalition,  recommencerait  à  rayonner  efficacement 
de  Paris.  Gomme  jadis,  en  raison  de  l'infériorité 
numérique  qui  nous  échut  parfois  sans  nous  pro- 
curer de  désavantage  réel,  nous  n'aurons  peut- 
être  pas  sur  la  carte  le  volume  des  plus  grandes 
puissances  :  nous  en  aurons  l'autorité  morale 
fondée  sur  une  force  vive  supérieure.  Mieux  que 
la  Prusse  ou  le  Piémont  avant  l'Unité,  nous  mul- 
tiplierons nos  valeurs  par  un  habile  emploi  d'amis, 
de  protégés,  d'affranchis  exercés  et  fortifiés  par 
notre  aide.  Politique  de  générosité  qui  aura  son 
intérêt  propre  autant  que  sa  beauté,  cette  cheva- 
lerie nous  élèvera  à  l'empire. 

Le  maximum  de  notre  force  intérieure  ayant 
été  atteint  par  la  constitution  de  la  Monarchie 
héréditaire,  traditionnelle,  antiparlementaire  et 
décentralisée,  nous  aurons  obtenu,  par  la  consti- 
tution du  robuste  faisceau  de  nos  amitiés,  lemaxi- 

14 


210  KIEL    ET    TANGER 

mum  de  notre  force  extérieure.  Assurés  de  la 
force,  la  force  ordonnée  et  qui  dure,  il  deviendra 
possible  d'en  venir  à  l'action  :  l'action,  soit  im- 
médiate, soit  à  long  terme,  pour  la  reprise  de  notre 
bien  et  l'action  en  vue  d'une  paix  euro- 
péenne et  planétaire  qui,  mettant  fin  à  l'anarchie 
barbare  de  nos  races  supérieures,  mérite  enfin 
d'être  appelée  la  paix  française,  seule  digne  du 
genre  humain. 

Il  n'est  pas  permis  de  marchander  à  l'œuvre 
de  Bismarck,  nationaliste  prussien,  ou  de  Disraeli, 
nationaliste  anglais,  l'admiration  qu'elle  comporte. 
Mais  enfin,  il  y  a  quelque  chose  au  dessus,  c'est 
l'œuvre  d'un  Metternich  :son  Europe,  qui  est  celle 
de  Richelieu,  de  Lionne,  de  Choiseul  et  de  Ver- 
gennes,  apparaît  bien  supérieure  aux  nationalités 
de  Cavour  et  de  Canovas.  Cette  Europe  elle-même 
était  inférieure  à  la  chrétienté  d'Urbain  II  et 
d'Innocent  III.  La  chrétienté  unie  n'existant 
plus  depuis  la  Réforme,  il  n'en  subsiste  pas  moins 
une  civilisation  commune  à  sauvegarder.  La 
France  peut  en  être  le  soldat  et  le  gendarme, 
comme  le  Siège  catholique  romain  peut  en  rede- 
venir le  docteur  et  le  promoteur.  Le  monde  jaune 
organisé-  par  le  Japon,  le  monde  sémitique 
ressuscitant,  ici  dans  l'Internationale  juive  et 
ailleurs  dans  l'Islam,  nous  menacent  de  furieuses 
secousses,  et  tout  le  monde  ne  méprise  pas  l'ap- 
port intarissable  des  continents  noirs  :  que  de  croi- 
sades pacifiques  ou  guerrières  à  organiser!  Et,  si 
l'on  est  tenté  de  se  croire   isolé,   qu'on  se  rap- 


NOUS    POURRIONS    MANŒUVRER  211 

pelle  tout  ce  qui  parle  encore  français  et  latin 
dans  le  monde,  l'immense  Canada  et  cette  carrière 
infinie  que  nous  ouvrent  les  Amériques  du  Centre 
et  du  Sud  !  Ce  n'est  pas  la  matière  qui  se  refu- 
sera à  l'audace  française.  L'esprit  français  trouve 
à  choisir  entre  d'innombrables  objets. 


ÉPILOGUE 
LA  TRAHISON    CONSTITUTIONNELLE 


...  La  politique  extérieure  primera  tou- 
jours la  politique  intérieure,  parce  que  les 
risques  ne  sont  pas  les  mêmes  des  deux 
côtés.  \  l'intérieur,  si  nous  faisons  fausse 
route,  nous  pouvons  toujours  espérer  un 
état  meilleur  et  un  retour  des  esprits  vers 
des  idées  plus  larges.  Là,  du  reste,  tout  se 
paye,  mais  aussi  tout  se  réparc,  et  l'expé- 
rience se  cliarge  de  mettre  au  point  les 
liommes  et  les  choses.  C'est  ce  qui  fait 
que,  dans  ces  dernières  années,  nous  n'avons 
pas  perdu  confiance  et  que  nous  avons 
attendu  patiemment  la  crise  que  nous  venons 
de  traverser. 

A  l'extérieur,  il  n'en  va  pas  de  même.  Là 
aussi,  tout  se  paye,  mais  les  fautes  com- 
mises peuvent  être  irréparables,  et  l'expé- 
rience est  un  maître  qui  fait  payer  ses  leçons 
trop  cher.  La  moindre  imprévoyance,  un 
défaut  de  jugement,  un  simple  excès  de 
confiance,  peuvent  décider  de  l'avenir  et  du 
sort  d'une  nation. 

Jules  Mélixe. 


ÉPILOGUE 

LA  TRAHISON  CONSTITUTIONNELLE 

Les  perspectives  qui  s'offriraient  ainsi  à  la  France 
sont  donc  illimitées.  Tout  ce  qui  la  resserre  et  la 
borne  aujourd'hui  provient  de  son  régime  seul.  Le 
sort  n'y  est  pour  rien.  Les  temps  sont  plus  que  favo- 
rables. Mais  notre  État  républicain,  au  xx^  siècle, 
fait  penser  à  ce  personnage  de  Candide  royale- 
ment servi  par  la  plus  belle  des  circonstances 
et  qui,  ne  pouvant  accuser  que  lui  de  sa  disgrâce, 
finit  par  soupirer  après  des  efforts  superflus  :  0 
elle  sciagura  d'essere  senza...!  Encore  l'État  fran- 
çais est-il  beaucoup  moins  à  plaindre  que  l'eu- 
nuque du  conte,  puisqu'il  lui  suffirait  d'un  acte 
de  volonté  pour  recouvrer  tous  les  organes  de 
la  puissance.  Il  n'a  qu'à  le  vouloir.  Sa  vieille  et 
auguste  dynastie  fondatrice  pourrait  lui  rendre, 
en  quelques  heures,  avec  sa  couronne  de  princes, 
les  uns  enfants  ou  jeunes  hommes,  les  autres  blan- 
chis sous  l'expérience  et  sous  le  savoir,  un  chef 
dans  la  force  de  l'âge,  actif  et  résolu,  qui'«  connaît 
l'Europe  comme  un  bourgeois  sa  ville  ^  )),nine  reine 
sortie  d'une  Maison  illustre  et  dont  l'origine  fran- 

1  Expression  de  Jules  Lcraaîtrc. 


216  KIEL   ET  TANGER 

çaise  ^  est  entourée  des  hommages  de  l'univers. 
Tous  les  instruments  nécessaires  à  une  politique 
européenne  active  sont  à  notre  disposition.  Tout 
est  possible,  tout  est  prêt,  le  roi  est  là.  Mais 
si  l'on  ne  veut  pas  du  roi,  il  est  très  important 
de  ne  plus  se  leurrer  :  quoi  qu'on  veuille  ou  qu'on 
rêve,  il  faudra  renoncer  à  rien  réaliser,  la  vivante 
condition  de  toute  manœuvre  étant  ainsi  omise 
ou  laissée  de  côté. 

Les  deux  grands  poèmes  diplomatiques  dont 
nous  avons  suivi  et  expliqué  l'échec  avaient  certai- 
nement de  quoi  séduire  les  imaginations.  Si  le  sen- 
timent national  s'est  montré  à  peu  près  aussi  froid 
pour  l'aventure  anglophile  que  pour  l'aventure 
germanophile,  des  hommes  d'élite  se  seront  pas- 
sionnés successivement  pour  ces  projets  anta- 
gonistes. Nous  avons  vu  un  capitaine  comme 
Marchand,  des  écrivains  comme  Jules  Lemaître, 
Judet,  Lavisse,  se  laisser  tenter  par  l'ample  étendue 
du  plan  Hanotaux...  Edouard  Drumont,  Paul 
Déroulède,  Jules  Delafosse,  Cochin,  se  sont  pro- 
noncés non  moins  vivement  en  faveur  de  l'épure 
de  M.  Delcassé...  On  ne  peut  dire  que  les  uns 
ni  les  autres  aient  commis  d'erreur  d'apprécia- 
tion. Dans  les  airs,  tous  raisonnaient  juste.  Il 
n'était  pas  absurde  d'aller  chercher  à  Londres  les 
clefs  de  Strasbourg  et  de  Metz,  et  l'idée  d'une 
opération  de  ce  genre,  conduite  après  entente  avec 
Guillaume  II,  pouvait   se   défendre   :   seulement 

1  La  Maison  de  Habsbourg-Lorraine. 


ÉPILOGUE  217 

elle  supposait  une  forte  constitution  de  l'État  poli- 
tique et  la  confiance  de  l'opinion  dans  un  chef 
supérieur  à  tout  soupçon,  reconnu  incapable 
d'oublier  l'objectif  final  alors  même  que  la  néces- 
sité lui  eût  imposé  des  détours  plus  subtils,  des 
circuits  plus  larges  encore.  A  plus  forte  raison,  très 
soutenable  était  aussi  la  pensée  d'une  action  com- 
mune avec  l'Angleterre  nous  rassemblant  malgi'C 
Guillaume  et  se  raccordant  ainsi  au  concept  ins- 
tinctif et  primitif  de  la  Revanche  :  mais  cela  exi- 
geait la  restauration  de  l'armée,  le  raffermissement 
de  l'opinion  publique,  le  châtiment  des  traîtres,  le 
silence  des  factieux,  la  résurrection  de  l'autorité, 
la  transformation  intellectuelle  et  morale  de  ceux- 
là  mêmes  qui  se  trouvaient  investis  de  l'exécu- 
tion de  ce  plan...  Pas  un  de  ces  retours  de  bon 
sens  qui  ne  fût  chimérique  sous  le  règne  du  Bloc 
ou  même  sous  le  règne  de  n'importe  quelle  fac- 
tion républicaine  intéressée  à  prolonger  ou  du 
moins  à  couvrir  les  génératrices  de  l'anarchie 
parmi  nous. 

Avec  le  roi,  chacune  de  ces  deux  politiques 
eût  procuré  ses  avantages.  On  eût  pu  choisir 
l'une  ou  l'autre  et  la  faire  aboutir.  Nous  l'avons 
dit,  s'il  avait  été  possible  de  conduire  l'entente 
avec  l'Allemagne  jusqu'à  la  guerre  anglo-boër, 
c'est-à-dire  jusqu'en  octobre  1899,  un  ministère 
Hanotaux  prolongé  d'un  an  et  demi  aurait  su 
tirer  parti  des  embarras  de  l'Angleterre.  Cela 
était  possible  dans  un  État  capable  de  maintenir 
un  cabinet  pour   des   raisons   d'intérêt    national 


218  KIEL    ET   TANGER 

contre  une  opinion  fanatique  et  vénale;  mais 
cela  était  impossible  dans  un  État  moins  résis- 
tant que  les  factions  et,  dès  lors,  nécessairement 
impuissant  à  dompter  le  parti  de  Dreyfus. 

D'autre  part,  l'Allemagne  n'a  pas  eu  à  tra- 
verser, depuis  1904,  des  heures  aussi  difficiles 
que  l'Angleterre  de  1899;  mais  elle  eut  ses  crises 
sociales,  morales,  religieuses,  même  régionales, 
qu'une  action  franco-anglaise  aurait  pu  exploiter  ^ 
si  M.  Delcassé,  dans  son  long  ministère,  avait  pu 
s'assurer  les  forces  matérielles  capables  de  donner 
un  corps  au  platonisme  de  sa  diplomatie.  Quand 
on  la  suppose  fondée  sur  le  réel,  au  lieu  de  poser 
sur  des  imaginations,  la  politique  Delcassé  réalise 
le  bon  sens  même.  Un  peu  atténuée  et  relâchée 
du  côté  de  Londres,  où  nous  n'avons  besoin  que 
de  neutralité  bienveillante,  corrigée  vers  le  Qui- 
rinal,  où  nous  sommes  beaucoup  moins  forts 
depuis  qu'on  nous  brouilla  avec  le  Vatican,  enfin 

1  C'est  précisément  ce  qu'a  fait  contre  nous  Guil- 
laume II.  Nous  avons  eu,  en  1906  et  1907,  nos  crises  poli- 
tiques, religieuses,  sociales  et  régionales,  quelquefois  exci- 
tées par  lui  et  dont  il  s'est  servi  ensuite  pour  réaliser  en 
Allemagne  les  brillantes  élections  nationalistes,  impéria- 
listes et  dynastiques  de  1907  contre  le  socialisme.  Cet  em- 
pereur et  roi  faisait  de  l'ordre  chez  lui  pendant  qu'il  nous 
dépêchait  la  Révolution,  après  nous  avoir  humiliés  par  ses 
menaces  de  guerre.  La  suite  donnée  par  1"  empereur  à 
l'alerte  de  1905  rappelle  assez  bien  comment  Bismarck, 
après  une  autre  alerte,  moins  heureuse  pour  lui,  en  1875, 
seconda  et  excita  le  radicalisme  contre  le  maréchal,  le  duc 
de  Broglie  et  l'Église.  Avant  d'envoyer  ses  obus,  un  État 
prévoyant  adresse  à  l'ennemi  des  éléments  de  guerre  civile. 
Richelieu  le  faisait  avec  les  moyens  de  son  temps. 


ÉPILOGUE  219 

suffisamment  soutenue  du  côté  de  Vienne,  cette 
politique  ferait  un  ensemble  satisfaisant.  Mais 
comment  essayer  de  réorganiser  une  armée  et 
comment  nouer  une  intime  et  sérieuse  entente 
autrichienne  sans  avoir  le  roi  à  Paris? 

Il  serait,  au  reste,  bien  sot  de  tenir  Vienne  ou  Lon- 
dres pour  des  éléments,  bons  ou  mauvais  a  priori, 
désirables  ou  haïssables  en  eux-mêmes.  Ils  sont 
ce  qu'on  en  sait  tirer.  Appelant  bon  l'utilisable, 
mauvais  ce  dont  on  n'a  que  faire,  personne  n'a 
que  faire  d'un  dessein  politique  éclatant  et  qui 
semblerait  digne  de  la  grandeur  française  tant 
que  l'on  refuse  à  la  France  le  moyen  d'en  régler 
la  suite  et  l'exécution.  Faute  d'un  roi  de  France, 
le  système  Delcassé  a  valu  le  système  Hanotaux, 
qui  ne  valut  rien.  Ceux  qui  ont  fabriqué,  moitié 
dormants,  moitié  éveillés,  ces  rêveries  jumelles  sont 
naturellement  de  l'avis  contraire.  Mais,  lorsqu'ils 
tentent  de  se  justifier  en  expliquant  leur  double 
défaite  par  de  mauvais  hasards  indépendanis  de 
leur  sagesse,  ce  pitoyable  plaidoyer  ne  sert  qu'à 
remettre  en  lumière  le  point  sur  lequel  ils  baissent 
les  yeux  et  la  voix  :  ils  ont  compté  sans  la  fai- 
blesse du  système  républicain,  ils  en  ont  négligé 
le  principe  de  malfaisance. 

Leurs  apologies  personnelles  ont  en  outre  montré, 
en  acte,  l'influence  corruptrice  exercée  par  l'esprit 
de  ce  régime  sur  des  hommes  dont  on  ne  suspectait 
jusque  là  que  la  clairvoyance.  Le  public  n'a  pu 
voir  sans  en  éprouver  une  surprise  mêlée  d'eiïroi 
comment   les    hommes  d'État  de  la   démocratie. 


220  KIEL   ET   TANGER 

au  sortir  de  négociations  et  de  difficultés  encore 
brûlantes,  se  jouaient  des  plus  grands  secrets  de  la 
politique  extérieure  de  leurs  pays^.  Dès  l'automne 
de  1905,  les  conversations,  les  démarches,  même 
les  documents  relatifs  à  la  chute  de  M.  Delcassé 
coururent  les  journaux  par  le  soin  de  l'ancien 
ministre  et  de  ses  amis  :  M.  Sarraut  en  a  rempli 
la  Dépêche  de  Toulouse  et  VHumaniié. 

Trahison?  soit.  Cette  trahison  était  bien  fatale. 
Il  le  fallait.  Il  le  fallait  absolument  pour  M.  Del- 
cassé, il  le  fallait  pour  ses  amis,  il  le  fallait  pour 
ses  électeurs  :  chacun  se  préparait  aux  élections 
législatives  de  mai  suivant,  et,  si  M.  Clemenceau 
en  manifesta  quelque  indignation  facétieuse,  cela 
tenait  uniquement  à  ce  que  le  sénateur  du  Var 
n'était  pas  candidat  à  la  députation  2.  C'est  en 
vain  que  la  Conférence  d' Algésiras  approchait,  elle 
aussi  ;  en  vain  risquions-nous  d'y  être  mis  en  état 
d'infériorité  par  les  divulgations  de  nos  diplo- 
mates parlementaires.  La  grande  Conférence  euro- 
péenne n'était  de  rien  au  prix  de  la  nécessité  où  se 
voyait  M.  Delcassé  de  ramener  à  lui  la  faveur  et 
la  sympathie  de  l'électeur.  Cette  faveur  venait 
de  lui  être  ravie  brutalement  dans  une  conver- 
sation internationale  recueillie  par  M.  Georges  Vil- 


1  Voir  l'Appendice  X,  Nos  sccrels  (VÉlal. 

2  M.  Clemenceau  était  d'ailleurs  candidat  ministre.  Il  le 
devint  quelques  mois  plus  tard,  et  la  tête  d'homme  d'État 
que  le  vieil  opposant  anarchiste  venait  de  se  façonner  aux 
dépens  de  M.  Delcassé  lui  mérita  la  confiance  de  notre 
suzerain,  le  roi  d'Angleterre.  Voir  encore  l'appendice  X. 


ÉPILOGUE  221 

liers  et  parue  au  Temps  du  5  octobre  1905.  M.  de 
Bûlow,  chancelier  de  l'Empire,  venait  de  le  met- 
tre en  cause  publiquement  en  l'accusant  d'avoir 
afïecté  d'ignorer  l'Allemagne  et  tenté  de  l'isoî?-. 
C'est  pour  le  défendre  sur  ce  point  que  les  amis 
de  M,  Delcassé  ouvrirent  toutes  les  écluses.  Il 
fit  d'ailleurs  comme  eux,  malgré  de  pâles  gri- 
maces de  démenti.  Lui  qui,  au  ministère,  s'était 
montré  si  arrogamment  dédaigneux  des  explica- 
tions de  tribune  et  que  la  Ghambre  avait  trouvé 
plus  secret,  plus  mystérieux  que  M.  Hanotaux, 
M.  Delcassé  se  transformait  en  professionnel  de 
l'information  et  du  bruit  depuis  que  l'exigence 
électorale  l'avait  saisi.  Il  se  peignit  lui-même  ou 
se  fit  peindre  dans  un  appareil  de  martyr,  et  ces 
confidences  dramatisées  plurent  à  l'électeur,  qui 
s'empressa  de  réélire  ce  républicain  éprouvé; 
mais  elles  apprirent  malheureusement  à  l'Eu- 
rope la  confiance  qu'on  pouvait  mettre  dans 
nos  bureaux.  L'unique  bénéfice  de  cette  triste 
affaire  n'aura  été  que  d'avertir  quelques  citoyens 
réfléchis  ;  ils  comprirent  par  ce  scandale  comment 
l'élection  provoque  à  trahir  la  nation,  en  pro- 
voquant l'insurrection  des  intérêts  particuliers 
contre  l'intérêt  général. 

Il  est  assez  piquant  de  trouver  chez  un  des  plus 
fermes  amis  de  M.  Delcassé  le  sentiment  de  cette 
trahison  constitutionnelle.  Les  trois  cents  pages 
que  M.  André  Mévil  a  rédigées  en  1909  sur  notre 
politique  extérieure  forment  un  dithyrambe  en 
l'honneur  de  l'ancien  ministre;  le  loyalisme  repu- 


222  KIEL    ET    TANGER 

blicaiii  de  M.  Mévil  n'y  paraît  pas  effleuré  de 
l'ombre  d'une  inquiétude;  mais  il  ne  peut  pas 
s'empêcher  de  noter  au  passage  des  actes  de  défail- 
lance ou  des  faits  de  duplicité  tellement  graves 
qu'il  suffit  de  saisir  ces  traits  particuliers  pour 
être  au  moins  tenté  de  lui  demander  s'il  admet 
que  le  régime  oîi  ils  sont  possibles  soit  innocent. 

Pour  charger  certains  adversaires  de  M.  Del- 
cassé,  M.  André  Mévil  en  vient  à  nous  décrire  un 
état  de  choses  tel  que  le  président  du  Conseil 
et  le  ministre  compétent  purent  régler  en  même 
temps  et  en  sens  opposés  une  même  affaire  étran- 
gère! M.  Rouvier  prenait  un  parti,  M.  Delcassé  en 
adoptait  un  autre,  et  l'étranger  se  réservait, 
comme  de  juste,  la  liberté  de  choisir  le  plus  à  son 
goût.  Jamais  la  division  qui  est  au  cœur  de  la 
République  ne  s'est  mieux  accusée  que  dans  l'âpre 
discorde  où  s'agitèrent  nos  vaines  tentatives  de 
résistance  à  Guillaume  II. 

Nous  n'en  étions  plus,  comme  pour  l'alerte  de 
1898,  à  modifier  trop  hâtivement  un  dessein  :  ici,  à  la 
même  minute  de  la  même  journée,  notre  dessein 
perdait  aux  yeux  de  l'ennemi  tout  caractàre 
d'identité  !  Non  contents  de  difïérer  sur  des  points 
graves,  les  deux  ministres  se  contredisaient,  l'un 
disant  blanc,  l'autre  disant  noir,  et  leur  lutte 
intestine,  naturellement  ignorée  du  peuple  fran- 
çais, c'est-à-dire  du  maître  et  du  souverain,  était 
connue  de  toute  l'Europe.  On  parlait  de  la  droite 
allemande  et  de  la  gauche  anglaise  de  notre 
ministère   avec  autant  de   simplicité  que  de   la 


ÉPILOGUE  223 

droite  et  de  la  gauche  de  notre  Chambre.  Un 
ambassadeur  d'Allemagne,  le  comte  Monts,  fit 
un  jour  allusion,  dans  un  salon  de  Rome,  à 
certain  parti  que  les  gens  de  Berlin  appelaient 
«  nos  alliés  de  France  ».  Et  le  chef  avéré  de  ces 
alliés  de  l'Allemagne,  partisans  publics  de  l'alliance 
allemande,  n'était  autre  que  M.  Rouvier,  collègue 
et  président  de  M.  Delcassé.  M.  Rouvier  traitait 
par-dessus  la  tête  de  son  collaborateur  du  quai 
d'Orsay,  alors  que  celui-ci  était  aux  prises  avec 
Bulow  et  Guillaume  II. 

«  Je  ne  chercherai  pas  à  expliquer»,  dit  M.  André 
Mévil,  ((  l'étrange  attitude  de  M.  Rouvier,  ni  à 
établir  les  mobiles  qui  l'ont  fait  agir.  J'ai  entendu 
porter  contre  lui  les  plus  graves  accusations.  »  Sans 
préciser,  probablement,  faute  de  preuves  maté- 
rielles, l'auteur  juge  que,  «  par  les  accointances  » 
que  M.  Rouvier  eut  «  en  tout  temps  »  «  avec  les 
financiers  allemands  »,  par  ses  dispositions  favo- 
rables «  à  un  rapprochement  franco-allemand  », 
M.  Rouvier  ne  devait  pas  être  «  indifïérent  »  (lisez 
hostile)  aux  intrigues  de  l'étranger  contre  son 
ministre.  D'après  certaines  pages  du  livre  de 
M.  Mévil,  c'est  M.  Rouvier  qui  aurait  songé  le 
premier  à  sacrifier  M.  Delcassé;  c'est  encore  à 
M.  Rouvier  que  Berlin  fit  sentir  que  l'on  nous 
saurait  gré  du  sacrifice. 

«  Ne  considérant  que  le  présent  »,  ne  songeant 
pas  à  jeter  un  coup  d'œil  sur  le  passé,  ne  se  sou- 
ciant pas  de  l'avenir,  bref,  «  financier  et  non  diplo- 
mate »,  M.  Rouvier  était  incapable  d'apprécier  à 


224  KIEL    ET   TANGER 

leur  vraie  valeur  les  desseins  profonds  de  l'Alle- 
magne. Avait-il  seulement  compris  l'importance 
du  secret  qu'il  laissa  surprendre  au  sujet  des 
propositions  que  nous  faisait  l'Angleterre  d'après 
la  dépêche  historique  de  notre  ambassadeur  à  Lon- 
dres ^  ?  Ce  secret  n'était  connu  que  de  lui,  de 
M.  Delcassé  et  de  M.  Loubet.  Ge  n'est  pas 
«  sciemment  »  que  M.  Rouvier  l'a  laissé  courir, 
car  M.  Mévil  n'admet  pas  «  qu'un  premier  mi- 
nistre français  »  ait  «  sciemment  »  livré  «  la  poli- 
tique de  la  France  »  :  mais,  selon  ce  publiciste 
républicain,  le  premier  ministre  de  la  Républi- 
que dut  «  lâcher  »  un  mot  malheureux  que  son 
entourage  direct  sut  recueillir  «  soigneusement  » 
et  transmettre  «  fidèlement  ».  Où?  A  Berhn.  Voilà 
un  ministre  bien  entouré. 

M.  Mévil  a  soin  d'ajouter  que  l'offre  anglaise 
déplaisait  à  M.  Rouvier  :  elle  nous  éloignait  de 
l'Allemagne,  nous  mettait  en  mesure  de  résister 
à  l'empereur,  et  enfin  elle  fortifiait  la  situation 
morale  de  M.  Delcassé,  que  M.  Rouvier  aimait 
peu.  D'après  M.  Mévil,  il  suffisait  de  ce  triple 
dépit  pour  rendre  M.  Rouvier  plus  expansif  que 
de  raison  dans  les  sociétés  dangereuses  où  sa 
présence  était  déplacée  presque  autant  que  ses 
confidences.  «  M.  Bouvier  voyait  fréquemment  des 
gens  dont  la  fidélité  à  la  cause  française  n  était 
rien  moins  que  sûre.  »  Ge  n'est  pas  moi  qui 
souhgne.  «  Un  d'entre  eux,  notamment,  fut  pincé 

1  On  en  a  vu  l'analyse  page  172. 


ÉPILOGUE  225 

en  flagrant  délit,  à  l'automne  1905,  sortant  du 
cabinet  de  M.  Rouvier  pour  aller  à  l'ambassade 
d'Allemagne...  Chose  étrange,  le  même  person- 
nage, financier  Israélite  »,  je  souligne  ceci,  «  fut 
un  de  ceux  qui,  au  moment  de  la  constitution 
du  ministère  Rouvier,  annonçaient  ouvertement 
que  dans  quelques  mois  l'alliance  allemande 
serait  faite.  Est-ce  que  cette  personne  n'aurait 
pas  entendu  quelque  parole  imprudente  qu'elle 
transmit  très  discrètement  à  Berlin,  soit  encore 
à  l'ambassade  d'Allemagne?  »  M.  Mévil,  ami  de 
M.  Delcassé,  ne  paraît  pas  autrement  surpris  de 
trouver  là  ce  juif,  posté  à  égale  distance  de  l'Al- 
lemagne et  de  M.  Rouvier  :  «  Tout  est  possible  », 
conclut-il  avec  une  remarquable  philosophie. 

Les  agents  secrets  de  l'Allemagne  étaient 
pareillement  des  amis,  des  meilleurs  amis,  de 
M.  Rouvier  et  de  certains  de  ses  collègues.  Les  «  per- 
sonnages »  «  dangereux  »  que  1'  «  homme  d'État 
français  avait  adoptés  pour  amis  »  «  ont  été 
royalement  et  impérialement  récompensés  à  Ber- 
lin ».  Au  premier  rang  de  ces  vieux  familiers  du 
monde  gambettiste  figurait  le  mari  de  la  Païva, 
Henckel  de  Donnersmarck,  qui  fut  fait  prince 
comme  Bismarck,  Munster  et  Bulow,  pour  actions 
d'éclat  contre  la  France.  Mais  Henckel  n'était 
qu'un  ambassadeur  hors  cadre  :  de  l'ambassade 
officielle,  M.  von  Miquel  menait  la  campagne  con- 
tre M.  Delcassé,  recrutant  dans  le  Tout-Paris  «  des 
concours  féminins  très  actifs  »,  «  ne  craignant  pas 
de  rendre  visite  à  des  parlementaires  influents  » 

15 


226  KIEL    ET   TANGER 

Et  ces  parlementaires  en  étaient  fort  impression- 
nés, car  les  intrigues  de  l'étranger  redoublent 
d'influence  et  de  portée  politique  en  un  pays  où 
l'autorité  nationale  se  dépense  et  se  dissout  dans 
le  verbiage.  On  pouvait  recueillir  entre  les  tri- 
bunes et  les  couloirs  du  Palais-Bourbon  des  mur- 
mures intéressants,  peut-être  intéressés  :  «  Nous 
en  avons  assez  de  ce  minisire  qu'on  ne  voil 
jamais,  qui  ne  daigne  pas  parler,  refuse  de 
s'expliquer  et  pose  au  grand  diplomate  ^.  »  Ainsi 
les  «  agents  allemands  »  manœuvraient  sans 
peine  cette  foule  de  malheureux  bavards,  effrayés 
du  spectre  guerrier.  Des  journées  qui  auraient 
pu  être  remplies  par  les  travaux  muets  de  la 
préparation  militaire  et  par  des  négociations  de 
sang-froid  eurent  leur  centre  dans  les  pas-perdus 
du  Parlement  et  les  antichambres  des  ministères. 
Tel  était  le  dernier  tribunal  étabh  pour  juger  sur 
une  grande  affaire  française  !  Les  duretés  de  l'évé- 
nement proportionnèrent  notre  honte  à  l'absur- 
dité de  notre  Constitution.  Quand  M.  Delcassé  eut 
succombé,  la  princesse  de  Bulow  a  pu  dire  :  «  Nous 
n'avons  pas  demandé  sa  tête,  on  nous  l'a  offerte!  » 

Moins  facile  à  couvrir  que  M.  Delcassé,  M.  Ha- 
notaux  avait  eu  des  prospérités  plus  courtes  et 
était  tombé  de  moins  haut.  Moins  remuant, 
moins  entouré,  il  a  écrit  pour  sa  défense  un  petit 

1  II  avait  déclaré,  à  ses  débuts,  qu'il  dirait  tout,  publi- 
quement ou  dans  son  cabinet  [Éclair  du  13  octobre  1905) 
C'avait  été,  dit  M.  Judet,  sa  première  parole,  son  premier 
engagement. 


ÉPILOGUE  227 

livre  et  des  articles  variés.  La  position  reste  assez 
faible,  parce  qu'il  a  cru  sage  de  se  tenir,  à  l'abri 
d'exposés  de  diplomatie  pure,  sans  consentir  à  en 
examiner  l'étroit  rapport  avec  la  politique  géné- 
rale. Il  lui  importe  assurément  de  masquer  un 
pareil  rapport,  mais  il  importe,  à  nous,  de  le  met- 
tre en  son  jour,  en  montrant  la  raison  de  la  réti- 
cence, qui  ne  tend  guère  qu'à  nous  faire  perdre  de 
vue  un  ensemble  fâcheux,  à  force  de  nous  faire 
admirer  des  détails  satisfaisants.  Si  M.  Hanotaux 
était  un  ingénieur-métallurgiste  ayant  présidé  à 
la  construction  d'une  voie  ferrée  défectueuse,  il 
n'échapperait  pas  au  reproche  de  malfaçon  en 
se  bornant  à  alléguer  la  qualité  parfaite  du 
métal  fourni  par  ses  forges.  Le  métal  a  sa 
haute  importance  dans  l'entreprise,  mais  celle-ci 
comporte  bien  d'autres  éléments,  depuis  l'étude 
des  terrains  et  du  tracé  jusqu'au  choix  de  divers 
autres  matériaux,  sans  oublier  la  pose  et  l'ajustage. 
Le  fer  était  bon,  c'est  entendu.  Mais  le  reste? 
De  M.  Hanotaux,  marchand  de  fer  ou  diplomate 
de  carrière,  personne  ne  dispute.  Chacun  ne 
demande  pas  mieux  que  de  rendre  justice  aux 
talents  spéciaux  qu'il  put  déployer  aux  Affaires. 
Ses  explications  spéciales  sur  la  qualité  d'une 
fourniture  n'éclaircissent  absolument  rien  des 
autres  questions.  Tout  au  contraire,  elles  y  ajou- 
tent une  question  nouvelle  :  comment  cette  excel- 
lente denrée  diplomatique  et  comment  la  bonne 
maison  qui  l'a  produite  ont-elles,  en  fin  de  compte, 
manqué  leur  but? 

M.  Hanotaux  apportait  des  ambitions  servies 


228  KIEL    ET    TANGER 

par  un  talent  et  par  des  connaissances  dont  nous 
pouvons  tomber  d'accord.  Ce  que  nous  voulons 
savoir,  c'est,  étant  donné  sa  valeur,  s'il  pouvait 
en  tirer  un  emploi  utile  dans  les  conditions  politi- 
ques établies  par  la  démocratie  et  acceptées  par 
lui  :  sa  qualité  de  ministre  des  Affaires  étrangères 
de  la  République,  lui  donnait-elle  les  moyens 
d'action  que,  loyalement,  rationnellement,  pos- 
tulait l'ampleur  de  vues  et  de  desseins  qui  lui 
étaient  propres  quand  il  prit  possession  de  la  plus 
haute  vigie  française  sur  l'étranger?  Voilà  la 
question  débattue.  M.  Hanotaux  n'y  a  jamais 
répondu,  bien  qu'elle  lui  ait  été  posée  sur  tous  les 
tons  depuis  que  le  coup  de  Tanger  nous  a  fait  sou- 
venir du  coup  de  Fachoda.  Ce  n'était  pas  nous 
répondre  que  de  dire  en  dernière  ligne,  page  121 
de  son  livre,  que,  «  en  France  »,  au  moment  où 
s'amorça  la  crise  extérieure,  le  concours  de  l'opi- 
nion fit  défaut,  pour  ce  motif  que  «  les  esprits 
passionnés  par  l'affaire  Dreyfus  étaient  ailleurs  ». 
Ils  n'auraient  pas  été  ailleurs  si  le  Gouverne- 
ment avait  été  plus  puissant  que  l'Affaire.  Ou  les 
distractions  d'esprit  n'auraient  pas  eu  de  consé- 
quences aussi  graves  si  l'autorité  avait  résidé  dans 
le  gouvernement  et  non  dans  les  esprits  d'une  mul- 
titude. Alléguer,  même  page,  que  «  l'opinion  »,  étant 
<;  divisée  )>,  ne  le  soutenait  plus,  est-ce  là  contester, 
n'est-ce  pas  plutôt  confirmer  ce  que  nous  disons 
de  la  faiblesse  organique  d'un  gouvernement 
d'opinion?  M.  Hanotaux  ajoute,  page  122,  que,  le 
lendemain  d'un  accord  utile  et  précieux,  «  le  mi- 


ÉPILOGUE  229 

nistère  »  dont  il  faisait  partie  «  était  renversé  »  : 
renversé  le  lendemain  du  jour  où,  selon  l'expres- 
sion d'un  partisan  de  M.  Hanotaux,  l'Angleterre 
elle-même,  se  trompant  «  sur  la  santé  et  la  vie  de 
la  République  modérée  »,  croyait  à  la  «  vitalité  » 
de  cet  expédient!  De  telles  observations  ne  font 
que  répéter  en  d'autres  termes  notre  question 
perpétuelle  :  —  Comment  vous  êtes-vous  fié  à 
l'opinion?  Comment  avez-vous  pu  fonder  sur  le 
roseau  une  construction  de  ce  poids  et  de  ce 
volume?  Comment  n'aviez-vous  pas  calculé  cette 
nécessaire  fragilité  du  ministérialisme  républi- 
cain? Sachant  qu'il  leur  était  possible  de  tout 
renverser  en  renversant  votre  ministère,  vos  anta- 
gonistes européens  en  recevaient  une  tentation  et 
une  provocation  permanentes  à  user  contre  vous 
de  nos  conflits  intérieurs  :  comment  cela  ne  vous 
apparaissait-il  pas  clairement?  Vous  savez  pour- 
tant bien  que  l'élection  du  souverain  en  Pologne 
conviait,  appelait  de  même  les  monarchies  voi- 
sines à  pénétrer  la  Diète  pour  y  asseoir  les  in- 
fluences et  les  autorités  qui  étaient  à  leur  solde. 
Prendre  garde  à  ces  vérités,  y  réfléchir  profondé- 
ment et  passer  outre  aurait  été  un  crime  :  per- 
sonne n'en  accuse  M.  Hanotaux.  Les  avoir  ou- 
bliées dans  le  feu  de  l'action  est  une  faute  de 
sagacité  dont  nul  homme  d'État  ne  se  vanterait. 
Non  moins  considérable  avait  été  l'autre  faute 
de  M.  Hanotaux,  celle  qui  consistait  à  risquer  un 
choc  avec  l'Angleterre  avant  d'avoir  vérifié  l'état 
de  nos  forces  de  mer.  Oui,   l'erreur   était  prodi- 


230  KIEL   ET   TANGER 

gieuse,  et  l'était  d'autant  plus  que  son  unique 
excuse  tient  aux  habitudes  de  travail  inhérentes 
à  un  régime  où,  comme  on  l'a  vu,  l'incoordination 
ne  saurait  disparaître  sans  péril  pour  l'essence 
même  du  Gouvernement. 

Le  défenseur  le  plus  habile,  le  plus  ardent  et 
le  plus  tenace  de  M.  Hanotaux  dans  la  presse 
parisienne  a  senti  le  danger  que  courait  son 
client  de  ce  côté;  il  a  essayé  d'y  pourvoir.  Dans 
une  série  d'études  consacrées  à  la  politique  inté- 
rieure et  extérieure  des  modérés,  M.  Ernest  Judet 
s'est  d'abord  efîorcé  de  nier  que  tout  choc  entre 
Angleterre  et  France  ait  même  été  possible.  Or, 
le  choc  n'a  été  évité  que  parce  que  nous  avons 
battu  précipitamment  en  retraite,  devant  «  un 
parti  pris  appuyé  par  la  force  et  sur  le  fait  de  la 
conquête  »,  a  écrit  M.  Hanotaux  en  personne,  qui  a 
constaté  que  «  le  droit  des  traités  n'était  même  pas 
admis  aux  honneurs  de  la  discussion  »;  pour  l'y 
faire  admettre,  il  aurait  fallu  pouvoir  mettre  en 
ligne  des  forces  réelles.  Que  le  risque  ait  été  couru, 
ce  n'est  donc  plus  niable.  On  refusera  donc  toute 
espèce  d'indulgence  à  des  hommes  d'État  qui  se 
sont  exposés  à  une  telle  éventualité  sans  y  parer 
et  même  sans  y  penser,  laissant  les  côtes  sans 
défense,  les  dépôts  de  charbon  sans  approvision- 
nement, 1j  flotte  en  infériorité  manifeste.  M.  Judet 
a  si  bien  senti  la  valeur  décisive  de  ce  reproche 
qu'il  a  fait  de  son  mieux  pour  paraître  y  répon- 
dre et  que,  un  beau  jour,  en  tête  du  papier  sur 
lequel  il  se  préparait  à  écrire  son  article,  le  sep- 


ÉPILOGUE  231 

tième  de  la  série,  numéro  7592  de  son  journal,  sa 
plume  arrondit  en  fort  beaux  caractères  ce  titre  : 
«  La  France  était-elle  désarmée  en  1898  ?  »  Mais, 
ayant  lu  et  relu  cette  page  avec  une  attention  sou- 
tenue, je  déclare  qu'on  pourra  y  trouver  tout  ce 
qu'on  voudra,  excepté  le  premier  mot  d'une  argu- 
mentation tendant  à  établir  que  celles  des  forces 
françaises  qui  pouvaient  être  destinées  à  faire  face 
aux  forces  anglaises,  c'est-à-dire  nos  forces  mari- 
times, fussent  en  état.  L'auteur  se  contente  absolu- 
ment d'assurer  que  la  France  était  «  bien  en  selle  », 
sans  préciser  sur  quelle  espèce  de  cheval  marin. 

Ainsi,  quelque  soin  qu'ils  en  prennent,  ni  le 
ministère  de  1905,  qui  nous  valut  Tanger,  ni  celui 
de  1898,  à  qui  nous  devons  Fachoda,  ne  trouvent 
de  justification  ni  d'excuse  au  régime.  Chacun  à 
sa  manière  accable  ce  régime  et  en  révèle  une 
faiblesse.  Leurs  fautes  symétriques  sont  énormes 
en  elles-mêmes.  Elles  s'aggravent  si  l'on  réfléchit 
aux  périls  effleurés,  dont  la  mesure  échappe,  et  aux 
conséquences  qu'on  n'évitera  pas.  Ces  «  affaires  » 
extérieures,  dont  les  républicains  de  la  première 
équipe  avaient  eu  une  horreur  si  humble  et  si 
sincère,  les  voici  aujourd'hui  qui  affluent,  nous 
pressent,  nous  débordent,  en  attendant  qu'elles 
entraînent  et  submergent.  Déjà  vieille  alliée  de  la 
Russie,  amie  et,  si  l'on  peut  dire,  «  commère  »  de 
l'Angleterre,  bonne  camarade  de  l'Italie,  la  France 
est  lourdement  grevée  de  tout  ce  que  représentent 
de    charges    et  d'inimitiés    les   dessous   de  tant 


232  KIEL    ET   TANGER 

d'amitiés  !  Ne  s'étant  même  pas  privée  de  nouer 
des  sous-alliances,  fort  compliquées,  trop  compli- 
quées, avec  les  meilleurs  amis  de  nos  plus  sûrs 
ennemis  ^,  la  République  est  lancée  sur  un  flot  de 


1  A  propos  des  quelques  incidents  qui  ont  suivi  l'en- 
trevue du  tzar  et  du  roi  d'Italie  à  Racconigi,  M.  Jacques 
Bainville  notait  dans  V Action  française  :  «  Nous  avons  déjà 
dit  à  plusieurs  reprises  combien  nous  semblait  impru- 
dente cette  politique  que  l'on  dit  sage  et  prévoyante  et 
propre  à  conserver  la  paix.  L'Autriche-Hongrie  fait  mal- 
heureusement partie  d'un  système  dirigé  contre  nous  et 
contre  nos  alliés  européens.  Tout  service  que  nous  lui 
rendons  en  ce  moment  ne  peut  que  nous  desservir  nous- 
mêmes.  Le  parti  de  la  jeunesse,  qui  est  dominant  à 
\"ienne  depuis  quelques  années  avec  l'archiduc  François- 
Ferdinand,  est  assez  actif  et  assez  ambitieux  pour  qu'il 
soit  évident  qu'on  exploite  là-bas  les  témoignages  de  bonne 
volonté  que  prodigue  le  gouvernement  de  la  Répubhque. 
Ce  n'est  sans  doute  pas  servir  les  intérêts  de  la  paix  géné- 
rale que  d'aider  à  forger  des  armes  contre  nos  amis,  et 
cela  dans  une  période  critique  de  la  rivalité  austro-slave. 

«  Encore  une  fois,  nous  avons  trop  souvent  traité  ce  sujet 
pour  qu'il  soit  utile  d'y  revenir.  A  quoi  bon  se  réjouir 
de  l'entente  italo-russe,  dirigée  contre  l'Autriche  et  les 
ambitions  de  cette  puissance  en  Orient,  si  Ion  s'empresse, 
d'autre  part,  d'épouser  la  cause  autrichienne?  Nos  com- 
plaisances pour  la  cour  de  Vienne  n'auront  d'autre  effet 
que  de  nous  introduire  dans  un  redoutable  imbroglio.  A 
force  d'irriter  ou  de  décourager  ses  amis  et  de  donner  à 
ses  adversaires  sans  rien  recevoir  en  échange,  la  France 
sera  la  dupe  de  combinaisons  infuiiment  trop  compliquées. 
En  tout  cas,  il  faudrait  choisir  et  ne  pas  célébrer  comme 
une  victoire  diplomatique  le  rapprochement  italo-russe, 
qui,  lui-même,  était  loin  de  simplifier  la  situation,  pour 
aller  tout  de  suite  après  chercher  une  contre-assurance 
chez  l'ennemi.  Tant  de  pas  et  de  démarches  ne  constituent 
plus  de  la  pohtique,  c'est  de  l'agitation.  Et  l'on  perd 
nécessairement  au  jeu  lorsqu'on  prend  à  la  fois  tous  les 
numéros  de  la  loteFie.   »  Mieux  valait,  comme  au  temps 


ÉPILOGUE  233 

nouvelles  difficultés  internationales  que  les  inci- 
dents marocains  menacent  d'aggraver,  alors  que 
son  régime  intérieur  ne  peut  suffire  à  régler  les 
plus  simples  et  les  plus  anciennes. 

On  peut  se  reporter  à  la  Constitution,  si  re- 
marquablement analysée  par  M.  Hanotaux  dans 
la  grande  histoire  rédigée  pendant  les  loisirs  que 
lui  a  faits  sa  chute  ^.  On  y  voit  que  le  texte  consti- 
tutionnel «  ne  prévoit  pas  le  danger  extérieur  », 
que  tout  y  est  «  sacrifié  au  contrôle  et  au  contre- 
poids »,  que  «  la  discussion  y  prime  la  résolu- 
tion »,  que  cette  oligarchie  des  Dix  mille,  comme 
l'appelait  Bismarck,  et  qui  n'est,  sous  le  nom 
de  démocratie,  conformément  à  la  définition  de 
Hobbes,  que  «  la  tyrannie  de  quelques  haran- 
gueurs »,  n'est  même  pas  capable  d'un  sentiment 
net  de  ses  responsabilités  devant  le  pays.  La  res- 
ponsabilité n'est  pas  définie  dans  notre  élu,  elle 
ne  l'est  pas  davantage  dans  notre  électeur.  Nous 
ne  demandons  pas  de  compte,  «  jamais,  nulle 
part,  à  personne  ».  Le  ministre  coupable  n'est 
pas  inquiété.  «  Il  tombe,  et  c'est  tout.  »  Tout 
est  permis  dès  lors,  en  fait  de  négligence  et  d'in- 
curie. C'est  ce  règne  de  la  «  facilité  »  déjà  ob- 
servé par  M.  Anatole  France.  Le  régime  est  facile 
pour  les  particuliers  qui  se  mêlent  de  l'État. 

passé,  ne  pas  jouer  I  Seulement  aujourd'hui  il  faut  mettre 
à  la  loterie,  et  les  mises  sont  telles  que  l'on  y  perd  à  tout 
les  coups. 

1  Gabriel  Hanotaux,  Hisloire  de  la  France  contempo- 
raine, t.  III,  c.  V.  Théorie  de  la  Constitution. 


234  KIEL    ET   TANGER 

En  revanche,  l'avenir  de  l'Etat  n'obsède,  n'oc- 
cupe spécialement  personne  :  pour  tout  ce  qui 
est  de  haut  intérêt,  d'ordre  national,  tous 
nos  textes  constitutionnels  s'accordent  à  établir 
«  un  minimum  de  gouvernement  ».  Et  cela  peut 
encore  aller  tant  que  l'État  n'a  point  d'his- 
toires sur  les  bras  et  tant  que  les  autres  États 
ne  lui  font  sentir  ni  leur  existence  ni  leurs  exi- 
gences. Mais,  s'écrie  l'analyste  Hanotaux,  «  qu'ar- 
riverait-il soit  dans  la  paix,  soit  dans  la  guerre, 
si  soudain  tous  les  ressorts  de  la  nation  devaient 
être  tendus  en  un  effort  suprême  pour  courir  à 
la  frontière  ou  sauver  l'âme  du  pays?  »  M.  Hano- 
taux se  résume  en  marge  du  livre  par  ces  mots  : 
«  Quid?  en  temps  de  crise?  »  Eh  !  oui,  quid  dans 
ces  temps  de  crise  que  notre  politique  exté- 
rieure, par  sa  direction  même,  tend  à  rapprocher, 
sinon  à  précipiter?  Quid  en  cas  d'invasion?  Quid 
en  cas  de  révolution  ?  C'est  le  cas  de  le  deman- 
der, Quid  et  Quid?  Où  donnera-t-on  de  la  tête  et 
que  fera-t-on  ? 

Nul  ne  veut  poser  la  question.  Au  contraire,  cette 
grave  question  politique  est  écartée  comme  sus- 
pecte. Ceux  qui  l'écartent  s'évertuent,  en  outre, 
à  discréditer  ceux  qui  l'articulent.  Comme  à  la 
veille  de  1870,  quand  l'opinion  démocratique  reve- 
nait à  la  vieille  chimère  du  pacifisme  désarmé, 
les  modérés  ne  se  montrent  pas  plus  sages  que 
les  révolutionnaires.  Soit  qu'ils  assurent,  comme 
M.  Ribot  au  Sénat,  que  «  les  grandes  luttes 
politiques  vont  pour  le  moment  finir  »  et  qu'il 


ÉPILOGUE  235 

n'y  aura  plus  que  des  questions  sociales;  soit  qu'ils 
approuvent  bruyamment  ce  discours,  comme  l'a 
fait  M.  Judet;  soit  enfin  qu'ils  s'efforcent,  comme 
M.  Hanotaux,  d'écarter  de  son  Journal  à  un  sou 
les  inquiétudes  sérieuses  qu'éveillent  ses  livres  à 
sept  francs  cinquante  :  les  modérés  s'efforcent  de 
faire  oublier  par  des  concessions  et  des  bravades 
sociales  leur  impuissance  à  aborder  le  problème 
de  l'État.  Comme  si  ce  problème  premier  ne 
devait  pas  être  résolu  avant  tous,  afin  d'aborder 
les  difficultés  sociales  dans  de  bonnes  conditions 
et  pour  garder  quelque  chance  de  le  résoudre  ! 
Ges  modérés  s'unissent  donc  en  fait  à  l'effort 
anarchique  dans  ce  que  cet  effort  présente  de  plus 
téméraiïe  et  de  plus  dangereux;  ils  rejoignent 
cette  anarchie  dans  l'oubli  de  l'intérêt  le  plus 
général,  qui  s'appelle  la  force  et  le  maintien 
de  la  nation.  On  imagine  accroître  ainsi  et  con- 
solider la  République.  Eh  !  si  l'on  y  parvient,  on 
accroît  et  on  consolide  la  vieille  cause  d'inertie 
qui  nous  annule  en  tant  qu'État  européen.  Deve- 
nue sateUite  d'un  système  de  Puissances  supé- 
rieures, votre  République  est  moins  que  jamais 
en  mesure  de  résister  aux  forces  extérieures  en 
mouvement  :  au  lieu  de  l'entraîner  et  de  la  sti- 
muler, les  Puissances  la  poussent  et  la  charrient, 
comme  un  corps  mort,  vers  ses  destinées  misé- 
rables. 

Dans  ces  hasards  qui  peuvent  devenir  facile- 
ment tragiques,  les  responsabilités  poHtiques  doi- 
vent  être  bien  réparties.  Sans  décharger  ni  les 


236  KIEL   ET   TANGER 

idées  ni  les  personnes  du  parti  radical,  qui 
reste  gravement  et  profondément  accusé,  l'exa- 
men attentif  remonte  bien  au-delà  de  ces  radicaux 
pour  découvrir  la  faute  qui  causa  les  autres^  mal- 
heurs. Le  système  des  larges  combinaisons  euro- 
péennes et  des  mouvements  étendus  à  travers  le 
temps  et  l'espace  ne  date  point  des  radicaux.  Ce  ne 
sont  pas  des  radicaux  qui  voulurent  prendre  l'air 
de  l'Europe,  qui  songèrent  à  faire  grand  sans 
posséder  les  organes  de  la  grandeur  :  le  parti 
que  représentaient,  en  1895,  MM.  Ribot  et  Ha- 
notaux,  en  1898,  MM.  Hanotaux  et  Méline,  le 
parti  de  Kiel,  le  parti  de  Fachoda  n'étaient 
aucunement  le  parti  radical;  la  majorité  qui,  de 
1896  à  1898,  laissa  M.  Hanotaux  plus  que  libre, 
maître  absolu,  n'était  pas  une  majorité  radicale, 
ce  n'était  à  aucun  degré  une  majorité  d'énergu- 
mènes,  de  sectaires,  d'illusionnés. 

Les  hommes  d'expérience,  les  gens  d'affaires, 
les  capitalistes  puissants  et  les  bourgeois  précau- 
tionneux y  étaient  en  majorité.  On  y  trouvait  pas 
mal  d'esprits  cultivés  et  studieux,  modérés  et 
conservateurs,  patriotes  et  sages,  accoutumés  à 
tenir  compte  des  recettes  du  jour  pour  mesurer 
les  dépenses  du  lendemain.  Cette  aristocratie  et 
cette  bourgeoisie  conduisait  tout  le  reste.  Elle 
s'est  bien  trompée.  Qu'elle  paie  son  erreur.  Pour 
mieux  dire,  qu'elle  la  voie.  On  ne  lui  demande  pas 
autre  chose.  Qu'ayant  vu,  elle  tire  du  spectacle  un 
enseignement.  Qu'ayant  appris,  compris,  elle  ait 
la  volonté  d'agir  et  de  réagir.  L'absurdité  et  la 


ÉPILOGUE  237 

folie  de  son  premier  pas  dans  une  politique  exté- 
rieure digne  de  la  monarchie  et  dépourvue  des 
moyens  de  la  monarchie  devrait  suffire  à  lui  mon- 
trer qu'il  n'est  plus  permis  d'être  sage  dans  un 
régime  sans  sagesse,  ni  raisonnable  et  prévoyant 
dans  un  État  décapité,  ni  même  patriote  dans 
un  gouvernement  constitué  contre  la  patrie.  Les 
modérés  ont  trop  péché  contre  la  France.  Ils  lui 
doivent  en  expiation  un  exemple  :  leur  rallie- 
ment général  à  la  monarchie. 


APPENDICES 


1 

CONVERSATIOiN  DE  SCHEURER-KESTNER 
AVEC  JULES  GRÉVY 

Et  d'abord,  dès  les  ori- 
gines, la  grande  affaire, 
la  préparation  de  la  Re- 
vanche, à  laquelle  le  pays 
entier  se  croyait  ferme- 
ment exercé  et  conduit, 
avait  été  rayée  du  pro- 
gramme réel.  Page  8. 

Scheurer  écrit,  pages  262,  263,  264  et  265  de 

ses  Souvenirs  : 

•(  ...Ma  femme  vint  bientôt  me  voir.  Nous  allâmes 
ensemble  rendre  visite  à  Jules  Grévy,  le  président 
de  l'Assemblée,  mon  ancien  défenseur  de  1862,  avec 
qui  ma  famille  avait  conservé  d'amicales  relations. 
Grévy  nous  reçut  dans  son  superbe  cabinet  de  la 
présidence,  tout  plein  des  souvenirs  de  Louis  XIV. 
Cet  apparat,  au  milieu  du  deuil  de  la  patrie,  pro- 
duisit sur  nous  une  impression  pénible.  Nos  jeunes 
imaginations,  exaltées  par  le  malheur,  ne  pensaient 
qu'à  la  préparation  de  la  revanche  immédiate.  Nous 
nous  trouvions  au  milieu  d'un  luxe  qui  nous  révol- 
ait. 

«  Grévy  était  assis  derrière  son  bureau.  Il  se 
leva,  avec  cette  gravité  qui  lui  était  habituelle, 
même  dans  les  circonstances  les  moins  solennelles-, 
s'avança   vers   ma   femme,   lui   prenant  les   deux 

Ib 


242  APPENDICES 

mains,  et  lui  dit  avec  un  air  paternel  et  protec- 
teur :  Ma  chère  enfant,  je  suis  heureux  de  vous 
«  voir,  je  sais  ce  que  vous  avez  dû  souffrir  pendant 
«  cette  horrible  période  au  milieu  des  Prussiens.  » 

«  Après  nous  avoir  demandé  des  nouvelles  des 
nôtres,  il  ajouta  avec  un  tact  médiocre  :  —  Il  est 
«  douloureux  d'avoir  perdu  son  pays,  le  pays  qui 
«  vous  a  vu  naître,  où  l'on  a  toutes  ses  affections. 
«  Mais,  que  voulez-vous,  mes  enfants?  Le  régime 
«  qui  a  pesé  si  longtemps  sur  la  France  ne  pouvait 
«  laisser  que  des  désastres  derrière  lui.  Vous  qui 
«  n'êtes  pas  responsables  de  ses  fautes,  vous  êtes 
«  punis  cependant  avec  les  autres,  peut-être  plus 
«  que  les  autres.  »  Dans  notre  émotion,  nous  atten- 
dions un  correctif  à  ses  paroles  un  peu  cruelles 
dans  leur  banalité.  Comme  il  tardait  à  venir,  je 
me  permis  de  dire  au  président  :  «  La  France  a 
«  un  grand  devoir  à  remplir  envers  l'Alsace.  Elle 
n  en  a  fait  son  bouc  émissaire  et  n'en  avait  pas  le 
«  droit.  »  Je  ne  pus  achever.  Grévy  me  regardait 
d'un  œil  sévère.  «  Mes  enfants,  dit-il,  je  sais  que 
«  vous  êtes  pour  la  guerre.  Eh  bien  !  je  vous  le 
«  dis  à  vous,  mon  ami,  qui  avez  voté  contre  la 
«  conclusion  de  la  paix  :  il  ne  faut  pas  que  la  France 
«  songe  à  la  guerre.  Il  faut  qu'elle  accepte  le  fait 
«  accompli,  il  faut  qu'elle  renonce  à  l'Alsace.  »  Les 
larmes  coulaient  de  nos  yeux.  Le  président  nous 
prit  les  mains  et  ajouta  :  «  Ne  croyez  pas  les  fous 
«  qui  vous  disent  le  contraire  et  qui  sont  cause  que 
«  nos  malheurs  ont  été  aggravés  par  une  lutte  sans 
«  espoir.  »  Comprenant  l'allusion  perfide  à  Gam- 
betta  et  sentant  l'injure  faite  au  grand  citoyen  en 
qui  V Alsace-Lorraine  mettait  tout  son  espoir,  nous 
sortîmes  navrés  de  cette  entrevue,  comme  si  un 
mauvais  génie  venait  de  nous  enlever  tout  ce  qui 
nous  restait  de  courage. 

«  Ce  jour-là,  j'ai  jugé  Grévy.  J'avais  jusqu'alors 
considéré  cet  homme,  remarquable  à  bien  des  titres, 


i 


APPENDICE    I  243 

comme  un  vrai  Romain,  grave  et  austère,  d'une 
simplicité  peut-être  un  peu  apprêtée.  Derrière  le 
masque  antique,  je  vis  reluire,  pour  la  première 
fois,  l'œil  malin  et  madré  du  paysan  franc-com- 
tois. Le  héros  s'évanouissait.  Depuis  cette  triste  et 
décourageante  entrevue,  je  n'ai  plus  eu  avec  Grévy 
—  et  je  sais  qu'il  s'en  est  plaint  quelquefois  —  que 
des  rapports  officiels  et  obligatoires.  » 


L'IDÉE  DE  LA  REVANCHE  D'APRÈS 
SCHEURER-KESTNER,  LE  COMTE  DE 
MUN,  DRUMONT,  JAURÈS,  GAMBETTA, 
RANC,   ETC. 


Cette  idée  fut  vraiment 
une  reine  de  France. 
Pa?e  35. 


I 


Déçu  par  cet  accueil  de  Grévy,  Scheurer-Kestner 
courut  se  réchauffer  auprès  de  Gambetta,  qui  mit 
beaucoup  de  vivacité  dans  ses  paroles  de  «  fidèle 
souvenir  à  l'Alsace  ».  L'Alsacien  déclare  qu'il  en 
fut  touché  et  conquis.  Ce  ne  serait  pas  beaucoup 
dire,  car  certaines  démarches  et  certaines  atti- 
tudes de  Scheurer  à  Strasbourg  inspirent  la 
même  inquiétude  que  les  relations  étroites  et 
intimes  de  Gambetta  avec  Henckel  de  Donners- 
mark,  le  confident  et  le  messager  de  Bismarck. 
Cependant,  la  qualité  d'ancien  député  de  Thann  et 
le  fait  d'avoir  été  élu  à  Paris  comme  enfant  de 
l'Alsace  devaient  (tout  au  moins  jusqu'à  l'affaire 
Dreyfus)  régler  la  conduite  publique  de  Scheu- 
rer et  lui  composer  un  langage.  Par  ce  qu'il  veut 


APPENDICE    II  245 

bien  nous  en  dire,  on  voit  quel  pouvait  être,  vers 
1871,  l'état  d'esprit  des  patriotes  républicains, 
dont  il  parle  avec  une  pointe  de  malignité  saisis- 
sable  : 

«  Un  soir,  dans  notre  petit  café,  on  parlait  de  la 
Revanche,  dont  personne  ne  doutait,  et  que  nous 
croyions  tous,  ou  presque  tous,  prochaine.  Clemen- 
ceau me  dit  :  «  Es -tu  sûr  de  la  fidélité  des  Alsa- 
ciens? Pendant  combien  de  temps  nous  feront-ils 
crédit?  —  Soyez  sans  inquiétude,  répondis-je  à  mes 
amis.  L'Alsace  vous  laissera  le  temps  nécessaire. 
Seulement  il  faut  qu'il  lui  soit  bien  démontré  que 
la  France  ne  l'oublie  pas.  ■>  Cinq  ans  de  patience 
nous  semblaient  alors  le  maximum  qu'on  pût  de- 
mander à  nos  frères  annexés,  et  ce  délai  paraissait 
bien  long  à  beaucoup  d'entre  nous.  Pour  moi, 
instruit  par  l'expérience  de  la  guerre,  je  reportai 
à  quinze  ans  l'échéance  suprême.  Hélas  !  vingt- 
quatre  ans  se  sont  écoulés  au  moment  où  j'écris 
ces  lignes,  et  l'Alsace  attend  toujours,  toujours 
fidèle.  La  France  l'est -elle  autant?  Depuis  un  quart 
de  siècle,  elle  trouve  dans  son  patriotisme  les 
moyens  de  supporter  des  charges  écrasantes  et  de 
concilier  l'existence  d'une  armée  permanente,  for- 
midable, avec  les  aspirations  d'une  démocratie  ré- 
publicaine. Une  nation  capable  d'un  si  long  effort 
mérite  une  récompense  de  la  destinée....  > 


II 


A  la  date  où  Scheurer-KesLner  écrivait  ces 
lignes  (1894-1895),  il  était  presque  indifférent  que 
l'échéance  fût  reculée.   L'imagination  des  Fran- 


246  APPENDICES 

çais  pouvait  atermoyer  tant  qu'elle  était  bien  sûre 
de  ne  pas  renoncer.  Les  arrière-pensées  se  tra- 
duisaient avec  une  clarté  particulière  toutes  les  fois 
qu'on  discutait  au  Parlement  les  crédits  de  la 
défense  nationale.  La  dette  étant  sacrée,  on  lui 
votait  le  nécessaire  à  l'unanimité.  M.  de  Mun  a 
raconté  une  séance  de  l'ère  boulangiste  où,  seize 
années  après  le  traité  de  Francfort,  le  sentiment 
national  se  révéla  intact  et  pur  comme  au  lende- 
main de  la  guerre  : 

«  Le  8  février  1887  fut,  dans  les  annales  parle- 
mentaires, une  journée  mémorable.  Aucun  discours 
n'y  fut  prononcé;  nulle  séance,  cependant,  ne  m'a 
laissé  une  plus  durable  impression. 

«  En  ce  temps-là,  Guillaume  I^''  régnait  sur  l'Em- 
pire allemand,  et  le  prince  de  Bismarck  dirigeait  la 
politique  impériale.  La  France  achevait  l'œuvre 
laborieuse  de  son  relèvement  militaire,  et  la  haine 
clairvoyante  du  chancelier  prussien  préludait  à  l'af- 
faire Schnœbelé  par  des  propos  chaque  jour  plus 
provocants.  M.  René  Goblet  était  président  du 
Conseil,  le  général  Boulanger,  ministre  de  la  Guerre. 
Pour  hâter  la  fabrication  du  fusil  Lebel,  le  Gouver- 
nement déposa  une  demande  de  crédits  supplémen- 
taires destinés  à  la  réfection  de  r armement. 

«  C'était  vers  le  milieu  de  cette  journée  du  8  fé- 
vrier. Le  projet  fut  aussitôt  envoyé  à  la  Commis- 
sion du  budget,  et  la  séance,  de  fait,  se  trouva 
suspendue.  Dans  les  couloirs,  les  groupes  se  for- 
mèrent, nombreux,  agités.  La  droite,  la  gauche 
et  le  centre,  radicaux  et  modérés,  catholiques 
et  libres  penseurs  se  confondirent,  dominés  par  la 
même  et  unique  pensée.  On  était  pourtant  au  len- 
demain des  grandes  discussions  de  la  loi  de  1886, 


APPENDICE    II 


24^7 


qui  organisait  définitivement  la  laïcité  de  l'ensei- 
gnement primaire.  Mgr  Freppel  les  avait  soute- 
nues avec  éclat;  chacun  de  nous  avait,  à  ses  côtés, 
besogné  de  son  mieux.  Nos  adversaires,  M.  Goblet 
lui-même  avait  ardemment  poussé  le  combat.  Mais, 
à  la  première  nouvelle  de  la  demande  de  crédits, 
toute  autre  préoccupation  disparut  des  esprits  :  on 
entoura  le  président  du  Conseil,  en  lui  demandant 
toute  la  vérité. 

«  M.  Goblet,  calme  et  maîtrisant  son  ordinaire 
impétuosité,  nous  déclara  nettement  que  les  cir- 
constances étaient  graves  et  qu'il  faisait  appel  au 
patriotisme  de  tous  pour  que  les  crédits  fussent 
votés  sans  débat.  Ce  fut  assez. 

«  On  rentra  en  séance.  En  un  moment,  les  bancs 
furent  garnis.  Les  tribunes  étaient  pleines,  la  loge 
diplomatique  au  grand  complet  :  le  silence  de  cette 
foule  remplissait  la  salle  d'une  poignante  émotion. 
Le  président  Floquet  se  leva,  tenant  dans  ses  mains, 
qui  tremblaient  un  peu,  le  cahier  des  crédits.  Sa 
voix  résonna,  seule  et  grave.  Après  le  premier  cha- 
pitre, lorsqu'il  dit  :  Quelqu'un  demande-t-il  la  pa- 
role? le  silence  retomba  lourdement.  Alors  vinrent 
les  mots  sacramentels  :  Que  ceux  qui  sont  d'avis 
d'adopter  le  chapitre  premier  veuillent  bien  lever  la 
main  ! 

«  Aussitôt,  cinq  cents  bras  se  dressèrent  ensem- 
ble avec  un  bruissement  sourd  :  je  vois  encore 
Mgr  Freppel,  à  côté  de  moi,  jetant  en  l'air,  d'un 
élan  saccadé,  comme  pour  un  mouvement  du  ma- 
niement d'armes,  sa  main  largement  ouverte  :  le 
feu  de  la  Revanche  était  dans  ses  yeux  '.  Ce  fut  ainsi, 
avec  une  régularité  toujours  plus  saisissante,  après 

1.  On  a  récemment  publié  une  lettre  de  Mgr  Freppel  au 
pape  Léon  XIII,  qu'il  priait  d'intervenir  auprès  de  l'em- 
pereur Guillaume  II,  pour  obtenir  la  rétrocession  de  l' Al- 
sace-Lorraine contre  indemnité. 


248  APPENDICES 

chacun  des  chapitres  :  le  gesle  banal  avait  pris 
l'apparence  d'un  rile  sacré.  Au  vote  sur  l'ensemble, 
il  se  prolongea  comme  une  muette  acclamation.  Il 
sembla  que  l'âme  de  la  patrie  traversait  la  salle. 
Les  spectateurs  retenaient  leur  souffle.  Les  diplo- 
mates regardaient  sérieux  et  surpris.  Quand  le  pré- 
sident eut  dit  :  —  Le  projet  de  loi  est  adopté,  sans 
un  mot,  les  députés  se  levèrent  presque  tous.  De 
nouveau,  la  salle  fut  déserte. 

«  La  journée  historique  était  finie.  Elle  eut  à 
Berlin  un  retentissement  énorme  :  le  Reichstag 
l'entendit  bientôt  invoquer  comme  un  exemple.  » 
{Gaulois  du  21  septembre  1905.) 

L'étonnement  des  diplomates  s'explique  bien. 
Ils  venaient  d'avoir  là,  enfin,  la  sensation,  la 
révélation  du  souverain  auprès  duquel  ils  se  trou- 
vaient accrédités  sans  le  connaître.  Ce  n'était  ni 
le  cabinet  en  fonctions,  ni  le  président  en  exer- 
cice, ni  le  suffrage  universel.  Ce  n'étaient  pas  non 
plus  les  membres  visibles  de  cette  assemblée,  ni 
la  nation  dans  sa  multitude  ou  dans  ses  éléments 
variés.  C'était  ce  qui  avait  fait  passer,  sur  cette 
assistance,  le  frisson  d'un  esprit,  d'un  élan  public 
unanime.  Le  souverain  régnant  sur  la  France, 
encore  unie  et  sans  partage,  c'était,  en  1887,  le 
grand  désir  de  recouvrer  le  plus  tôt  possible,  les 
armes  à  la  main,  notre  Alsace  et  notre  Lorraine  ! 
Ce  désir  faisait  la  synthèse  des  vœux  du  pays, 
il  représentait  légitimement  la  nation,  en  ce 
qu'elle  avait  de  meilleur,  de  mieux  défini,  de  plus 
fort.  Il  l'actionnait,  il  la  dirigeait,  il  régnait. 


APPENDICE    II  249 


III 


Ce  souverain  idéal,  ce  mâle  rêve  de  la  reprise 
de  Metz  devait  d'ailleurs  être  berné  et  mystifié 
sans  miséricorde  jusqu'au  jour  où  on  le  détrôna 
sans  façon.  Les  serviteurs  professionnels  de  l'idée 
de  revanche  ayant  passé  leur  vie  politique  à 
détruire  les  conditions  de  notre  unité  morale  et 
de  notre  vigueur  militaire,  il  ne  reste,  après  qua- 
rante ans,  qu'à  souligner  avec  Drumont  .(  l'ironie 
amère  et  violente  »  du  souvenir  de  ces  belles 
années  de  foi  : 

«  Pendant  les  premières  années  qui  suivirent  la 
guerre,  la  pauvre  France  naïve  vivait  dans  l'admi- 
ration  d'un  Gambetta  patriote  qui,  jour  et  nuit, 
méditait  sur  la  Revanche.  C'était  le  temps  où  l'on 
voyait  des  visages  pâlir,  où  l'on  entendait  de  vrais 
sanglots  quand,  dans  la  fumée  d'une  salle  de  café- 
concert,  une  chanteuse  apparaissait  avec  le  cos- 
tume alsacien.  L'alelier  et  le  salon  étaient  d'accord 
dans  le  même  sentiment.  A  .3  heures  du  matin,  ou 
pensait  encore  à  la  Revanche.  Dans  les  brasseries 
littéraires  et  les  sous-sols  artistiques,  on  trouvait 
alors  Paul  Arène,  ce  poète  exquis  et  cet  obstiné 
noctambule.  Accompagné  par  un  piano,  dont  les 
touches  à  moitié  cassées  rendaient  des  sons  affreux, 
il  chantait  et  mimait  le  Roi  de  Thulé. 

«  Le  Roi  de  Thulé,  c'était  le  vieux  Guillaume 
qui,  en  compagnie  de  ses  barons  et  de  ses  géné- 
raux, vidait  joyeusement  la  coupe  dans  la  haute 
salle  du  château  qui  donne  sur  la  mer.  Soudain, 
un  bruit   formidable  retentissait.  Guillaume,  saisi 


250  APPENDICES 

d'épouvante,  se  levait  en  trébuchant,  la  coupe 
encore  à  la  main.  Quel  était  ce  bruit  ?  Parbleu, 
c'était  l'armée  de  la  Revanche  qui  arrivait  tout  à 
coup.  C'étaient 

«  Les  conscrits  pieds  nus  de  Faidherbe 
«  Et  les  mobiles  de  Chanzy. 

«  Pendant  ce  temps -là,  Gambelta  dînait  chez  la 
Païva  avec  Henckel  de  Donnersmark,  le  fameux 
Henckel  dont  le  Matin  nous  a  signalé  les  louches 
manœuvres  pendant  le  conflit  marocain.  »  (Extrait  de 
la  Libre  Parole  du  20  octobre  1906.) 

Il  fut  un  temps  où  les  amis  de  Gambetta 
essayaient  encore  de  nier  cet  ordre  de  faits  qu'ils 
présentaient  comme  une  invention  des  ennemis 
de  la  République  ou  le  mensonge  audacieux  de  la 
réaction.  Henckel  était  un  mythe,  Donnersmark 
un  fief  dans  la  lune,  la  Païva  une  création  de 
satirique  et  de  romancier.  Mais  tout  cela  se  trouve 
aujourd'hui  vérifié  par  les  publications  récentes  qui 
ont  été  faites  en  Allemagne.  Les  journaux  gam- 
bettistes  auront  vainement  essayé  d'en  tronquer 
et  d'en  esquiver  les  morceaux  difficiles.  M.  Jacques 
Bainville,  dans  sa  brochure  en  collaboration  avec 
M.  Marie  de  Roux,  La  République  de  Bismarck,  a 
complété  les  textes  et  rétabli  la  vérité  ^,  qui  fut 
amplement  avouée  depuis  par  la  nouvelle  orien- 

1  Dans  la  Gazelle  de  France  du  21  octobre  1905,  M.  Jac- 
ques Bainville  défia  vainement  le  Figaro  et  le  Temps  de 
publier  dans  leur  texte  complet  les  lettres  échangées 
entre  Gambetta  et  le  rabatteur  de  Bismarck  ;  cette  corres- 
pondance était  mutilée  et  atténuée  dans  la  version  du  Temps: 


APPENDICE    II  251 

tation  imprimée   à  l'esprit  et    à  la  volonté  des 
républicains. 


IV 


Car  ils  ont  bien  marché.  Ce  que  le  Gambetta 
d'il  y  a  vingt-cinq  ans  était  réduit  à  dissimuler, 
non  seulement  on  en  convient,  mais  on  l'utilise  en 
manière  d'argument  et  d'autorité.  L'accord  expli- 
cite de  Gambetta  et  de  Bismarck,  ses  rencontres 
secrètes  avec  l'envoyé  de  Bismarck,  sont  invoqués 
publiquement  au  secours  de  cette  opinion  que  Jules 
Grévy  se  contentait  d'exprimer  dans  l'intimité  : 
«  Il  ne  faut  pas  que  la  France  songe  à  la  guerre.  « 
«  Il  faut  renoncer  à  l'Alsace.  »  Pour  tout  dire, 
ce  Gambetta  inconnu  ou  nouvellement  découvert 
fortifie  M.  Jean  Jaurès  :  il  lui  fournit  de  quoi 
bien  démontrer  que  l'idée  de  Revanche  est  une 
pure  honte  et  pourquoi  elle  réalise  le  plus  funeste, 
plus  fol  anachronisme  dans  la  «  conscience  »  d'un 
peuple  européen  au  xx^  siècle.  Voici  la  thèse 
générale  soutenue  par  M.  Jaurès  dans  VHumanité 
du  16  octobre  1905,  au  cours  des  polémiques  ins- 
pirées par  les  révélations  de  MM.  Delcassé,  Ser- 
rant, Lauzanne,  etc.  : 

«  Tant  que  la  revanche  restera  parmi  les  possi- 
bles de  la  politique  française,  la  tentation  viendra 
à  des  hommes  d'État  de  profiter  des  circonstances 
qui  leur  paraissent  favorables  à  ce  dessein,  et  la 
tentation  viendra  à  d'autres  peuples,  qui  auront 


252  APPENDICES 

contre  l'Allemagne  des  griefs  d'un  autre  ordre, 
d'exploiter  cette  survivance  obscure  de  l'idée  de 
revanche  pour  nouer  une  coalition  antiallemande.  » 

Le  surlendemain  (18  octobre),  M.  Jaurès  ne  se 
borna  point  à  flétrir  l'idée  de  revanche  et  le  désir 
d'en  sauvegarder  de  vagues  semblants,  il  affirma 
de  plus  que,  en  fait,  cette  obsession  devait  prendre 
fin,  du  moment  que  les  «  combinaisons  anglaises  » 
offertes  à  M.  Delcassé  avaient  été  repoussées,  cinq 
mois  auparavant,  par  les  autres  membres  du 
cabinet  Rouvier  : 

«  Ces  combinaisons,  M.  Rouvier  les  a  renversées 
pour  le  plus  grand  bien  de  la  France,  de  la  Répu- 
blique et  de  l'Europe.  Mais  quel  est  le  gouverne- 
ment qui  pourra  reprendre  avec  quelque  autorité 
une  politique  de  Revanche,  maintenant  que,  sur 
cette  politique,  grosse  de  son  fruit  détestable  sans 
doute,  mais  viable,  une  opération  d'avortement  a 
été  pratiquée?  » 

C'était  faire  beaucoup  d'honneur  à  M.  Delcassé 
que  d'expliquer  sa  politique  par  l'idée  de  revan- 
che, mais  là  n'était  pas  la  nouveauté  ni  l'intérêt 
de  l'article  de  M.  Jaurès;  au  contraire,  tout  ce 
qui  suit  est  fort  piquant  : 

>  Par  un  singulier  paradoxe,  c'est  le  gambettisme, 
dont  il  semblait  que  la  politique  de  revanche  fût 
rame  profonde,  qui  s'y  est  opposé.  Une  première 
fois,  c'est  Gambetta  lui-même.  Après  l'éclatante 
victoire  républicaine  du  Seize  Mai,  il  se  crut  dési- 
gné pour  le  pouvoir;  et  qui  l'eût  été,  en  effet,  mieux 


APPENDICE    II  253 

que  lui,  sans  les  timidités  réactionnaires  du  centre 
gauche  puissant  encore,  sans  les  intrigues  de  la 
jalousie  et  l'hostilité  sournoise  de  l'Elysée?  Mais 
son  nom  était  comme  le  symbole  de  la  Revanche, 
Gambella  s'appliqua  aussitôt  à  rassurer  la  France 
et  VEurope.  Il  affirma,  en  toule  occasion,  que  la 
France  voulait  la  paix  avec  tous.  Et  il  alla  jusqu'à 
préparer  un  voyage  à  Berlin  et  une  entrevue  avec 
M.  de  Bismarck.  Détail  frappant  :  le  même  Henckel 
de  Donnersmark,  qui  avait  servi  d' intermédiaire  entre 
Gambetta  et  M.  de  Bismarck,  et  combiné  une  ren- 
contre d'où  devait  sortir  au  moins  un  ajournement 
DE  l'idée  de  revanche,  esl  venu  à  Paris  dans  la 
crise  récente  [1905];  et  il  a  été  mêlé  aux  négocia- 
tions officieuses  qui  ont  préparé  la  détente  de  la 
situation  redoutable  créée  par  Delcassé.  Il  n'a  eu, 
sans  doute,  à  invoquer  auprès  de  M.  Rouvier  que 
le  nom  et  le  souvenir  de  Gambetta. 

«  M.  Rouvier,  lui,  c'est  d'abord  contre  le  général 
Boulanger  ',  c'est  ensuite  contre  M.  Delcassé,  qu'il 
a  sauvé  la  paix.  C'est  la  destinée  extraordinaire 
du  Gambettisme  de  faire  avorter  périodiquement  la 
politique  de  revanche.  > 

M.  Jaurès  résume  ensuite  son  avis  personnel 
dans  l'audacieuse  exclamation  suivante  :  «  Gomme 
«  si,  dans  l'état  présent  du  monde  et  avec  le 
«  douloureux  efïort  de  l'humanité  vers  la  justice 
«  sociale,  la  guerre  de  revanche,  même  avec  la 
«  CERTiTUDi^  de  LA  VICTOIRE,  n'était  pas  un 
«  désastre  !  » 


1  Dix-huit  années  avant  d'imposer  au  président  Loubet 
le  renvoi  de  M.  Delcassé,  M.  Rouvier  avait  été  le  colla- 
borateur de  Grévy  dans  les  premiers  pièges  tendus  à  Bou- 
langer. 


254  APPENDICES 

Ge  mot  impie  fit  scandale  dans  le  petit  monde 
des  modérés.  Quelques-uns  osèrent  répondre  net- 
tement que  la  tradition  gambettiste,  si  elle  eut  des 
faiblesses,  n'avait  jamais  admis  qu'une  victoire  de 
la  France  sur  l'Allemagne  pût  être  qualifiée  de 
«  désastre  ».  En  quoi  les  modérés  se  trompaient 
gravement.  Le  gambettisme  le  plus  orthodoxe, 
le  plus  autorisé,  n'a  peut-être  pas  dit  cela,  mais 
il  l'a  laissé  dire,  il  a  coopéré  de  toute  sa  force  en 
faveur  de  M.  Jean  Jaurès,  lequel  l'a  dit...  En  effet, 
peu  de  jours  après  avoir  produit  cet  aphorisme, 
en  faveur  duquel  l'ensemble  de  l'article  paraissait 
invoquer  l'autorité  de  Gambetta,  M.  Jaurès  fut 
honoré  de  la  plus  haute  approbation  qu'il  pût  rêver 
pour  lui  à  ce  moment  :  celle  de  M.  Ranc. 

Personne  n'était  mieux  placé  que  M.  Ranc  pour 
rétablir,  si  on  l'eût  dénaturée,  la  vraie  pensée 
de  Gambetta.  Loin  de  rectifier,  M.  Ranc  confirma. 
Avec  la  plus  incroyable  facilité,  il  a  mis  en  mor- 
ceaux la  légende  militaire  de  Gambetta.  Il  a  flétri 
la  généreuse  contrefaçon  du  grand  homme  telle 
que  l'ont  accréditée  quelques  généraux  illusionnés, 
et,  avec  eux  J.-J.  Weiss,  Déroulède,  Georges  Du- 
ruy.  M.  Ranc  a  restitué  la  véritable  définition  du 
Gambettisme.  On  me  saura  gré  de  la  reproduire  en 
entier,  d'après  le  Radical  daté  du  23  octobre  1905 
et  paru,  en  réalité,  le  22.  M.  Ranc  disait  : 


«  Dans  la  séance  déjà  célèbre  du  Conseil  des  minis- 
tres dont  les  détails  —  vrais  ou  faux  —  ont  été 
livrés  à  tous  les  vents  de  la  publicité,  sinon  par 


APPENDICE    II  25    5 

M.  Delcassé,  au  moins  par  ses  amis,  le  protégé  du 
tzar  a  eu  l'outrecuidance,  pour  justifier  sa  folle 
politique,  d'évoquer  le  souvenir  de  Gambetta;  il 
a  même  poussé  l'impertinence  jusqu'à  en  appeler 
au  témoignage  de  ceux  de  ses  collègues  qui  avaient 
été  les  collaborateurs  ou  les  amis  de  Gambetta. 
C'était  une  façon  d'insinuer  que  les  gambettistes, 
s'ils  ne  partageaient  pas  les  vues  de  M.  Delcassé, 
s'ils  ne  le  suivaient  pas  aveuglément  dans  ses  fan- 
taisies de  haute  politique,  se  mettraient  en  contradic- 
tion avec  les  enseignements  du  grand  patriote,  du 
grand  homme  d'État.  » 

On  va  voir  ce  que  signifient  les  mots  de  «  grand 
patriote  »  dans  l'idiome  du  gambettisme,  d'après 
M.  Ranc  : 

«  Or,  voici  ce  que,  le  12  août  1881,  à  l'Élysée- 
Ménilmontant,  dans  une  réunion  publique,  devant 
ses  électeurs  de  Belleville,  Gambetta  disait  : 

«  A  la  politique  extérieure  je  ne  demande  qu'une 
«  chose,  c'est  d'être  digne  et  ferme,  c'est  de  se 
«  maintenir  les  mains  libres  et  les  mains  nettes; 
«  c'est  de  ne  choisir  personne  dans  le  concert  euro- 
«  péen  et  d'être  bien  également  avec  tout  le  monde; 
«  c'est  de  considérer  la  France  non  pas  comme 
«  isolée,  mais  comme  parfaitement  détachée  des 
«  sollicitations  téméraires  ou  jalouses;  c'est  de  dire  : 
i<  —  Désormais,  la  France  n'appartient  qu'à  elle- 
«  même,  elle  ne  favorisera  les  desseins  ni  des  dynas- 
«  tiques  du  dedans,  ni  des  ambitions  du  dehors; 
«  elle  pense  à  se  ramasser,  à  se  concentrer  sur 
«  elle-même,  à  se  créer  une  telle  puissance,  un  tel 
«  prestige,  un  tel  essor,  qu'à  la  fin,  à  force  de  pa- 
«  tience,  elle  pourra  bien  recevoir  la  récompense  de 
«  sa  bonne  et  sage  conduite.  Et  je  ne  crois  pas  dé- 
«  passer  la  mesure  de  la  sagesse  et  de  la  prudence 


256  APPENDICES 

politiques  en  désirant  que  la  République  soit 
attentive,  vigilante,  prudente,  toujours  mêlée 
«  avec  courtoisie  aux  afTaires  qui  la  touchent  dans 
le  monde,  mais  toujours  éloignée  de  l'esprit  de 
conflagralion,  de  conspiration  et  d'agression,  et 
«  ALORS,  je  pense,  j'espère  que  je  verrai  ce  jour  où, 
«  par  la  majesté  du  droit,  de  la  vérité  et  de  la  justice, 
nous  RETROUVERONS,  nous  rassemblerons  les  frèrcs 
séparés.  » 

M.  Ranc  ajoutait  à  la  citation  : 

"  Ne  semble -t-il  pas  que  ces  belles  paroles,  em- 
preintes d'une  profonde  sagesse  et  du  plus  pur  pa- 
triotisme, ont  été  prononcées  hier?  Ne  s'appliquent- 
elles  pas  admirablement  aux  événements  d'hier? 
Ne  sont-elles  pas  la  condamnation  des  combinai- 
sons folles,  de  la  politique  d'aventures  où,  dans  son 
infatuation,  M.  Delcassé  espérait  entraîner  le  gou- 
vernement de  la  République?  Non,  nous  ne  sommes 
pas  infidèles  aux  enseignements  de  Gambetta, 
quand  nous  répétons  avec  lui  :  Pratiquons  la  poli- 
tique des  mains  libres;  quand  nous  disons  :  Ne 
soyons  les  complaisants  de  personne,  ni  de  l'Alle- 
magne, ni  de  l'Angleterre  !  C'est  bien  assez,  c'est 
trop  d'avoir  été  pendant  des  années  les  complai- 
sants de  la  Russie!  C'est  grand  dommage  qu'un 
de  ceux  à  qui,  le  6  juin,  s'adressait  M.  Delcassé, 
ne  l'ait  pas  tout  bonnement  renvoyé  au  discours 
de  JNIénilmontant.  Malgré  sa  gloriole,  malgré  son 
bel  aplomb,  M.  Delcassé  serait  resté  quinaud.  Il 
serait  rentré...  sous  son  portefeuille.  » 

L'Écriture  ne  vaut  pas  sans  la  Tradition  qui 
l'interprète.  Grâce  à  la  forte  autorité  de  ce  prêtre 
du  gambettisme,  la  doctrine  est  fixée  :  parmi  les 
échappées  contradictoires  du  tribun,  nous  savons 
bien  lesquelles  nous  ont  porté  sa  vraie  pensée. 


APPENDICE   II  257 

Un  accord  parfait  s'est  conclu  en  octobre  1905 
entre  le  gambettisme,  représenté  par  M.  Ranc,  et 
le  renoncement,  représenté  par  M.  Jaurès.  Quand 
on  voit  à  quel  point  cela  fut  spontané,  facile,  natu- 
rel, on  commence  à  sentir  ce  qu'a  été  la  comédie 
de  la  Revanche.  //  «  semblait  »  que  la  politique 
de  revanche  fût  «  l'âme  profonde  du  gambettisme  », 
a  déclaré  d'une  part  M.  Jaurès.  D'autre  part,  a-t-il 
ajouté,  c'est  le  «  gambettisme  «  qui,  trois  fois  — 
par  Bouvier  en  1905,  par  Bouvier  en  1887,  par 
Gambetta  lui-même  en  1877  —  «  fit  »  certainement 
«  avorter  »  la  politique  de  revanche.  Et  Ranc  ne  pro- 
teste ni  contre  l'une  ni  contre  l'autre  de  ces  deux 
propositions  de  M.  Jaurès.  Il  en  sanctionne  la 
double  thèse  en  fournissant,  comme  à  l'appui,  un 
texte  authentique  et  public  de  Gambetta,  tiré  du 
discours  de  1881  à  l'Elysée  des  Beaux-Arts.  Enfin, 
il  n'élève  aucune  objection  contre  cette  écœu- 
rante assertion  de  M.  Jaurès  qu'une  guerre  de 
revanche,  même  victorieuse,  serait  toujours  un 
«  désastre  »  pour  l'Humanité. 

Jaurès  comprit,  et,  dans  les  vingt-quatre 
heures  qui  suivirent  la  bénédiction  gambettiste 
de  M.  Ranc,  le  23  octobre  1905,  il  publiait  en 
tête  de  l'Humanité  un  article  qui  liquida  la  ques- 
tion des  provinces  perdues,  au  point  de  vue  dé- 
mocratiquiî  et  républicain.  En  dissipant  toute 
équivoque  sur  le  sens  historique  de  la  revan- 
che, M.  Jaurès  instruisit  les  lecteurs  de  l'Hu- 
manité de  ce  qu'il  leur  faut  croire,  de  ce  qu'il 
leui-  faut  rejeter,  en  un  mot,  de  ce  qui  doit  rester 
de  la  tradition  gambettiste  prise  pour  centre  de 

17 


258  APPENDICES 

l'orthodoxie  républicaine.  Les  petits  catéchismes 
diocésains  ne  sont  pas  plus  précis  dans  leurs  défi- 
nitions dogmatiques.  La  Revue  de  l'Action  fran- 
çaise du  15  avril  1907  analyse  dans  les  termes 
suivants   la    définition   de  M.  Jaurès  : 

1'  Ce  qu'il  faul  croire  : 

La  plupart  des  Français  traitant  des  Provinces 
perdues  en  ont  considéré  soit  la  fonction  straté- 
gique, la  valeur  comme  »  Marches  >'  françpises,  soit  la 
part  morale  ou  matérielle  prise  au  commun  tra- 
vail intérieur  de  la  nation.  On  a  lu  des  pages  admi- 
rables de  Proudhon  pour  montrer  l'éternel  effort 
des  maîtres  de  la  Gaule,  qu'ils  fussent  Césars  ou 
Capets,  à  pousser  leurs  frontières  jusqu'aux  berges 
du  Rhin.  Le  feu  duc  de  Broglie  a  su  noter,  en  quel- 
ques mots,  la  légitimité  de  l'effort  dont  Proudhon 
n'a  voulu  voir  que  la  constance.  On  ne  saurait 
demander  à  M.  Jaurès  d'arrêter  son  regard  sur  des 
problèmes  «  nationaux  »  qu'il  doit  négliger  par  état. 
Cependant,  abstraction  faite  du  patriotisme,  de 
l'intérêt  national  ou  du  point  d'honneur,  l'Alsace 
et  la  Lorraine  existent;  elles  ne  forment  pas  un 
territoire  abstrait  disputé  entre  deux  nations  :  le 
labeur  de  quatorze  siècles  s'y  est  incorporé,  elles 
représentent  une  œuvre,  un  produit,  en  même 
temps  qu'un  instrument  des  travaux  futurs,  et  cet 
outil,  fait  en  majeure  partie  de  main  d'homme, 
semble,  par  là,  éminemment  précieux  à  l'esprit 
humain  et  au  genre  humain.  Un  tel  capital  collec- 
tif, qui  n'est  pas  seulement  moral,  devrait  attein- 
dre à  quelque  valeur  «  sociale  »  aux  regards  de 
M.  Jaurès.  Chose  bien  remarquable,  M.  Jean  Jaurès 
n'en  dit  rien.  Dans  le  litige  franco-allemand  qui 
l'occupe,  Vobjel  lui  paraît  tellement  insignifiant 
qu'il  n'en  fait  aucune  mention. 


APPENDICE   II  259 

Il  n  y  a  point  d'Alsace,  il  n'y  a  point  de  Lorraine. 
Jaurès  ne  retient,  il  ne  compte  que  l'idée  d'une 
offense  morale  faite  en  1871  aux  Lorrains  et  aux 
Alsaciens,  à  ceux,  du  moins,  qui  vivaient  à  ce 
moment-là.  Où  nous  parlons  géographie,  économi- 
que, histoire,  art  militaire,  il  nous  répond  jurispru- 
dence, éthique  et  religion  :  les  Allemands  ont  fait 
du  mal  aux  Alsaciens  et  aux  Lorrains,  ils  les  ont 
annexés  sans  leur  consentement;  les  Allemands  sont 
donc  tenus  à  réparer  leur  tort.  M.  Jaurès  est  inflexi- 
ble sur  ce  dommage.  Mais  on  peut  lire  et  relire  son 
article,  on  n'y  trouve  rien  qui  soit  relatif  au  fait 
alsacien-lorrain  considéré  comme  nécessaire  à  la 
force  et  à  la  durée  du  reste  de  notre  patrie. 

Ce  vide  est  d'autant  plus  sensible  que  l'article 
est  loin  d'être  composé  de  pures  nuées.  Indifférent 
aux  conditions  générales  de  l'existence  nationale, 
M.  Jaurès  se  soucie  énergiquement  de  préserver 
nos  contemporains  d'une  guerre,  et  il  examine,  avec 
attention,  toute  chose  réelle  qui  risquerait  de  l'ame- 
ner. 11  dénonce  comme  un  péril  toute  diplomatie 
trop  active,  tout  système  de  manœuvre,  tout  défi 
prolongé  qui  nous  menacerait  de  la  moindre  com- 
plication. La  politique  de  revanche  lui  déplaît  sur- 
tout à  ce  titre.  Il  ne  néglige  rien  de  ce  qui  assure, 
au  jour  le  jour,  la  sécurité  apparente  :  si  la 
frontière  découverte  et  le  territoire  amoindri  ne  lui 
inspirent  que  des  vues  idéalistes  sur  l'iniquité  du 
Germain,  la  moindre  perspective  de  mobilisation 
lui  suggère  une  opposition  très  pratique  et  très 
véhémente.  Il  est  impossible  de  ne  pas  en  conclure 
que  sa  témérité  de  penseur  se  réserve  pour  les 
sujets  qui  n'entraînent  pas  de  risques  corporels. 

Un  de  ces  sujets,  c'est  la  jaiile  des  Allemands. 
M.  Jaurès  semble  penser  que  le  dommage  qu'ils 
ont  fait  aux  Alsaciens-Lorrains  constitue,  à  leur 
charge,  à  leurs  dépens,  un  grief  absolu,  perpétuel,  in- 
délébile Naturellement,  il  se  garde  d'écrire  que,  seul. 


260  APPENDICES 

le  retour  à  la  France  des  pays  annexas  établirait 
une  juste  réparation.  Il  ne  discute  pas  davantage 
l'hypothèse  où  les  Alsaciens-Lorrains,  sans  s'atta- 
cher à  l'Allemagne,  sans  nous  traiter  en  étrangers, 
oublieraient  la  blessure,  une  fois  indolore  et  cica- 
trisée. Mais,  sans  énoncer  que,  pour  lui,  notre  titre 
est  impérissable,  il  le  donne  à  penser  et  il  le  suggère, 
ne  serait-ce  qu'en  se  cantonnant  avec  autant  de 
résolution  que  de  force  dans  son  point  de  vue  iini- 
quemenl  juridique. 

On  ne  saurait  trop  louer  la  commodité  de  ce 
point  de  vue.  Suivez  bien.  Du  moment  qu'il  y  a 
procès,  qu'il  n'y  a  que  procès,  et  qu'on  ne  se  repré- 
sente cette  afTaire  internationale  qu'à  la  manière 
d'une  cause  destinée  à  quelque  assemblée  de  grands 
juges  européens  qui  n'existeront  peut-être  jamais; 
du  moment  surtout  qu'on  pose  le  problème  dans  la 
langue  de  la  chicane,  il  arrive  infailliblement  que 
les  idées  changent  de  place  et  que  les  faits  perdent 
leur  sens,  de  sorte  que  les  situations  en  paraissent 
interverties.  C'est  à  la  partie  lésée  que  le  «  beau 
rôle  »  échoit  alors.  Elle  en  vient  à  penser  qu'elle 
tient  (comme  on  dit  vulgairement)  le  bon  bout.  Ce 
n'est  plus  pour  l'Alsace  ni  pour  la  France  qu'il  faut 
s'inquiéter,  c'est  pour  la  pauvre  Allema<?ne  qui 
s'est  donné  le  tort  de  ne  pas  traiter  les  popula- 
tions d'Alsace-Lorraine  comme  la  France  avait 
traité  les  Niçards  et  les  Savoyards  :  faute  d'un 
plébiscite  en  règle,  elle  perdra,  nous  gagnerons, 
quand  on  jugera  entre  nous.  Quelle  situation  pri- 
^■ilégiée  !  Mais,  dès  lors,  attention  de  nous  \  tenir  ! 
Prenons  bien  garde  d'en  remplir  exactement  les 
devoirs,  c'est-à-dire  de  ne  rien  changer  à  l'état  des 
faits  !  Surveillons-nous  '.  Un  avantage  militaire  dé- 
truirait manifestement  le  bel  ordre  qui  nous  favo- 
rise. Évitons-le.  Mais  pas  de  concession  non  plus. 
Nous  ne  renonçons  pas.  Nous  maintenons  les 
>;  droits  )'  des  Alsaciens-Lorrains.  Nous  avons  même 


APPENDICE    II  201 

l'air  de  maintenir  tous  les  nôtres,  puisque  nous  en 
parlons  encore,  à  l'instant  même  où  nous  pressons 
nos  compatriotes,  dans  les  termes  les  plus  formels, 
d'en  abdiquer  une  partie,  en  réprouvant  toute 
revendication  par  les  armes... 

Ouand  Gambetta  disait  cela,  ou  tournait  plus 
ou  moins  autour  de  ces  idées,  les  Français  romj)re- 
naient  si  mal  qu'ils  se  méprenaient  tout  à  fait.  Mais 
cela  devient  clair  et  net  sous  la  plume,de  M.. Taures 
reprenant  l'affaire  au  point  où  M.  Ranc  l'u  laissée 
en  nous  conseillant  «  les  mains  libres  «  : 

'•■  Nous  voulons  «  dit  M.  Jaurès  »  que  la  France 
réserve  envers  lous  son  entière  liberté  d'action. 

"  Mais  cette  liberté  d'action,  quel  usage  en  fera- 
l-elle?  S'en  servira-t-elle  pour  une  politique  de  re- 
vanche militaire,  ou  pour  une  politique  de  paix? 
^'oilà  la  question  décisive.  Voilà  la  seule,  question. 
Tant  que  la  France  n'aura  pas  reconnu,  dans  l'in- 
timité de  sa  conscience,  que  ce  n'est  point  par  les 
combinaisons  et  les  hasards  de  la  force  que  le 
DROIT  violenté  en  1870  peut  être  réparé,  tant  qu'elle 
ne  se  sera  point  engagée  envers  elle-même  *  à  ne 
mêler  aucun  calcul  de  revanche  militaire,  avoué  ou 
secret,  à  sa  politique  extérieure  et  à  sa  diplomatie, 
tant  que  les  hommes  d'État  français  pourront 
croire  que  leur  devoir  envers  la  nation  est  de  pré- 
])arer  cette  revanche  militaire  et  de  'a  rendre  pos- 
sible par  le  jeu  des  alliances,  c'est  le  poids  intérieur 
qui  fera  toujours  dévier  notre  politique  vers  leH 
aventures;  et  nous  verrons  se  reproduire,  périodi 
quement,  des  entraînements  funestes  comme  celui 


1  Ces  trois  derniers  mots  soulignés  par  M.  Jaurès.  Il 
est  bon  d"ohserver  combien  l'on  nous  veut  purs  de  toute 
rancune  envers  l'étranger  dans  le  parti  qui  prêche  la  haine 
de  nos  concitoyens  ! 


262  APPENDICES 

qu'a  subi  M.  Delcassé  *  ou  des  tentations  impru- 
dentes comme  celles  que  le  Gouvernement  anglais 
ne  nous  a  pas  ménagées. 

'-  Le  Temps  dit  que  nous  nous  elTorcerons  de 
prév^enir  les  conflits  entre  l'Angleterre  et  l'Alle- 
magne. Comment  le  pourrons-nous,  si  nous-mêmes, 
dans  le  fond  de  noire  pensée,  nous  croijons  que  notre 
devoir  est  de  guetter  et  de  saisir  une  occasion  favo- 
rable de  revanche?  Si  la  France  est  convaincue, 
comme  le  sont  les  socialistes,  que  les  groupes  hu- 
mains opprimés  en  Finlande,  en  Pologne,  en  Alsace- 
Lorraine,  en  Irlande  même,  seront  réconfortés  el 
restitués  dans  leur  droit  par  Vefforl  intérieur  des 
peuples  vers  la  démocratie  et  par  Faction  croissante 
de  la  classe  ouvrière  internationale,  si  elle  croit  cela 
comme  nous,  et  si  elle  croit  que  la  paix  hâtera  cette 
croissance  bienfaisante  de  la  démocratie  européenne 
et  du  prolétariat,  alors  oui,  elle  peut  servir  la  cause 
de  la  paix  générale.  Alors  oui,  elle  peut  travailler 
à  prévenir  entre  l'Allemagne  et  l'Angleterre  des 
chocs  funestes;  car  elle  adhère  du  fond  même  de  sa 
conscience  à  une  politique  pacifique.  Mais  si  elle 
peut  être  jaslement  soupçonnée,  si  elle  peut,  en  s'in- 
îerrogeant  tout  bas,  se  soupçonner  elle-même  de  cher- 
cher dans  les  événements  Voccasion  longtemps  atten- 
due d'une  revanche  militaire  contre  l'Allemagne, 
quelle  sera  son  autorité  morale,  quelle  sera  la  sincé- 
rité et  l'efficacité  de  son  action  quand  elle  préten- 
dra s'employer  à   prévenir  les  conflits?   Voilà  la 

1  Encore  une  fois,  il  est  d'intérêt  capital  pour  M.  Jaurès 
de  faire  croire  que  l'échec  de  M.  Delcassé  fut  aussi  un 
échec  de  l'idée  de  revanche.  Mais  redisons  qu'il  n'y  eut 
jamais  rien  de  commun  entre  cette  idée  et  cet  homme, 
sinon  quand  celui-ci,  mal  tombé  du  pouvoir,  éprouva  le 
besoin  de  lustrer  sa  honteuse  histoire.  Mais,  tandis  qu'il  se 
donnait  chez  ses  nouveaux  amis  pour  le  libérateur  éven- 
tue  de  ir Alsace,  ses  amis  plus  intimes,  tels  que  M.  Maurice 
Sarraut,  soutenaient  et  établissaient  le  contraire. 


APPENDICE    II  263 

vraie  question,  question  décisive,  celle  qu'on  n'ose 
pas  aborder  ou  qu'on  aborde  obliquement  et  qui 
pèsera  sur  toute  la  situation  européenne,  tant 
qu'elle  n'aura  pas  été  résolue  ou  par  la  détestable 
aventure  de  la  guerre  ou  par  l'affirmation  française 
de  la  paix  définitive,  en  qui  la  promesse  de  justice 
est  contenue.  » 

Ne  reprenons  de  cet  exposé  que  le  dogme  central 
en  réservant  les  raisons  vraies  ou  fausses  dont  il  est 
soutenu.  —  Est-il  vrai  qu'une  politique  de  revan- 
che française  soit  le  seul  cas  de  guerre  pour  les 
Européens?  M.  Jaurès  conviendra  tout  à  l'heure 
qu'il  n'en  est  rien.  La  guerre  peut  nous  être  décla- 
rée contre  notre  attente  et  contre  notre  vœu.  Nous 
pouvons  y  être  entraînés  par  nos  afîaires  coloniales 
ou  méditerranéennes,  par  notre  évolution  politi- 
que ou  économique.  Enfin,  elle  peut  éclater  chez 
les  autres.  Tout  cela  ne  dépend  en  rien  de  notre 
volonté  de  résignation  ou  de  revanche;  mais  tout 
cela  interromprait,  de  l'avis  de  M.  Jaurès,  le  mou- 
vement démocratique  et,  par  une  conséquence  qu'il 
tire  lui-même,  retarderait  indéfiniment  le  triomphe 
du  «  droit  »...  D'autre  part,  est-il  vrai  que  la  dé- 
mocratie ne  puisse  être  arrêtée  que  par  la  guerre? 
Ne  lui  connaît-on  d'autres  ennemis?  M.  Jaurès  le  dit 
mais  ne  le  montre  pas.  Enfin,  la  démocratie,  cer- 
tainement inapte  à  l'organisation  militaire,  en  est- 
elle  plus  apte  à  créer  l'état  de  justice  et  de  paix? 
Autant  dire  qu'il  suffit  d'ignorer  la  stratégie  et  la 
tactique  pour  savoir  l'économie  politique  et  le  thi- 
bétain...  Mais,  M.  Jaurès  a  pris  tous  ces  postulats 
pour  accordés,  il  suppose  que  tous  ces  vœux  seront 
exaucés  et  sur  cet  enchaînement  d'hypothèses 
repose  la  série  des  actes  de  foi  proposés  à  V Huma- 
nité :  «  Droit  violenté  »  mais  qui  peut  être  réparé; 
«  promesse  de  justice  »;  «  autorité  morale  »  de  la 
France;  «  réconfort  »  et  «  restitution  »  des  «  grou- 


264  APPENDICES 

pes  humains  opprimés  »;  retour  au  "  droit  »  par 
«  l'efïort  intérieur  vers  la  démocratie  >■,  cet  effort 
coordonné  par  l'Internationale  ouvrière... 

Dogme  :  le  droit  alsacien-lorrain  revivra  comme 
celui  de  tous  les  peuples  opprimés  quand  aura  lieu 
Vavènement  du  prolétariat  d'un  bout  à  Vautre  de  la 
terre  habitée.  Croire  autre  chose  est  adhérer  de  près 
ou  de  loin  à  une  erreur  dont  M.  Jaurès  va  nous  décou- 
vrir la  malfaisance  horrible.  Il  est  intéressant  de  lui 
voir  rechercher  une  exacte  et  complète  formule  de 
cette  erreur.  Quel  digne  adversaire  la  fournira? 
M.  Jaurès  n'espère  point  que  M.  Delcassé  ou  le 
Temps,  auxquels  il  répliquait  toutà  l'heure, luioppo- 
sent  rien  de  très  pur.  Au  fond,  il  sait  parfaitement 
que  M.  Delcassé  n'a  jamais  voulu  la  Revanche,  et  le 
Temps,  toujours  pris  entre  la  vergogne  civique  et 
l'intérêt  électoral,  ne  cesse  de  flotter  entre  les  pa- 
triotes et  la  démocratie.  Ces  contradicteurs  sont 
trop  près  de  lui.  Dès  qu'il  lui  faut  citer  l'expres- 
sion radicale  d'un  système  opposé  au  sien,  M.  Jau- 
rès est  obligé  de  chercher  plus  à  droite.  Il  ne  trouvera 
ce  qu'il  cherche  que  passé  les  frontières  du  \ieux 
Parti  Républicain,  tout  proche  du  parti  national 
et  en  pleine  réaction,  chez  ceux  que  ]M.  Ranc  a 
excommuniés  ou  qu'il  a  reniés  :  les  amis  de  M.  Mé- 
line  !  N'est-il  pas  significatif  qu'il  faille  habiter  loin 
du  bloc  pour  se  trouver  véritablement  en  conflit 
avec  M.  Jaurès  sur  la  question  de  l' Alsace-Lorraine? 

2°  Nous  arrivons  donc  à  ce  qu'il  faut  rejeter. 

L'avant-veille,  en  critiquant  la  politique  de 
M.  Delcassé,  mais  en  faisant  à  ce  ministre  la  royale 
largesse  de  lui  prêter  des  desseins  tels  qu'il  n'en  eut 
jamais,  la  feuille  de  M.  Méline,  la  Répuldique  Fran- 
çaise, avait  écrit  quelques  lignes  bien  faites  pour 
appeler  sur  les  joues  de  M.  Jaurès  toutes  les  roses 
de  la  pudeur  offensée  : 


APPENDICE    II  265 

«  L'intérêt  de  la  patrie,  même  lorsqu'on  le  place 
«  dans  la  reconstitution  du  patrimoine  national, 
«  n'est  pas  de  faire  la  guerre  à  toute  occasion,  c'est 
«  de  remporter  la  victoire  —  on  reconnaîtra  que 
«  ce  n'est  pas  tout  à  fait  la  même  chose  —  et  le 
<>  devoir  d'un  homme  qui  préside  aux  destinées  de 
«  la  France,  c'est  de  ne  risquer  la  guerre  que  lors- 
«  qu'il  aura  la  conviction  d'avoir  accumulé  toutes 
'<  !es  chances  de  succès.  M.  Delcassé  y  travaillait 
«  ardemment,  et  il  a  pu  dessiner  une  politique  de 
«  revanche  (!)  très  séduisante. 

«  M.  Rouvier  ne  tient  pas  moins  que  lui  à  la  re- 
«  vanche(!),  mais  il  n'a  pas  estimé  que  nous  fus- 
«  sions  prêts  à  soutenir  victorieusement  la  guerre, 
«  et  il  s'est  opposé  à  une  politique  qui  aurait  pu 
«  conduire  à  la  guerre.  « 

—  "  Quel  pitoyable  état  d'esprit!  »  répond  M.  Jau- 
rès. 

«  C'est  dire  que  la  France  n'attend  pour  faire  la 
guerre  à  l'Allemagne  que  l'heure  où  elle  se  croira 
assurée  du  succès.  C'est  dire  qu'elle  n'aura,  en  atten- 
dant, d'autre  politique  que  de  préparer,  de  hâter 
cette  heure  de  la  revanche  et  de  la  guerre.  Quel 
effet  doivent  produire  ces  paroles,  reproduites  et 
commentées  en  Allemagne  !  Quel  argument  elles 
fournissent  au  chauvinisme  et  au  militarisme  alle- 
mands !  Il  en  sera  ainsi  lanl  que  la  politique  de  revan- 
che n'aura  pas  été  décidément  éliminée  de  la  pensée 
et  de  Vaclion  de  la  France. 

«  Par  là,  certes,  ne  disparaîtra  pas  toute  menace 
à  la  paix  de  l'Europe  et  du  monde.  J'ai  déjà  dit 
combien  la  politique  de  l'Allemagne  en  Asie  était 
rétrograde  et  violente,  grosse  de  périls  de  tout  ordre 
et  de  sinistres  aventures.  Je  sais  aussi  que  l'Allema- 
gne, même  (juand  elle  croit  simplement  se  prému- 
nir contre  une  agression  du  dehors,  a  une  manière 


266  APPENDICES 

brutale  et  lourde  qui  laisse  dans  les  cœurs  le  res- 
sentiment et  le  malaise  (  !);  et  ces  procédés  sont 
comme  aggravés  par  les  brusques  oscillations  d'une 
volonté  irresponsable  (?)  L'Angleterre  aussi  a  ses 
vues  égoïstes,  ses  arrière-pensées  mauvaises  que 
l'entente  cordiale  ne  nous  oblige  point  à  seconder. 
Mais  plus  grande  sera  Vauloriié  morale  de  la  France 
pour  COMBATTRE  dans  le  monde  la  politique 
d'égoîsme,  de  violence  et  de  ruse  quand  elle-même, 
répudiant  à  jamais  tout  dessein  d'agression,  se  sera 
élevée  par  une  sublime  anticipation  au  point  de 
vue  de  l'avenir,  quand  elle  aura  affirmé  sa  foi  idéa 
liste  en  la  justice  immanente  qui  s'accomplira  pour 
les  PEUPLES  VIOLENTÉS  comme  pour  les  classes  op- 
primées, par  la  démocratie  et  le  socialisme  grandis- 
sant dans  la  paix.  « 

Eh  !  en  attendant  l'heure  qui  accomplirait  les 
promesses,  on  ne  voit  pas  très  bien  comment  notre 
nation  pourrait  «  combattre  »  n'importe  quoi  ou 
n'importe  qui  i  dans  le  monde  »,  du  moment  qu'on 
lui  supposerait  ce  grand  dégoût  et  cet  extrême  effroi 
de  la  guerre  que  INI.  Jaurès  s'attache  à  lui  incul- 
quer !  Comprend-on  qu'il  nous  conseille  de  renon- 
cer à  la  volonté  de  revanche  pour  pacifier  l'uni- 
vers, dans  l'instant  même  où  il  assure  que  la  guerre 
européenne  peut  éclater  autrement  que  de  notre 
fait? 

Le  fait  d'oubUer  et  de  sacrifier  l'Alsace  peut 
nous  valoir  la  guerre  autant  et  plus  que  le  fait  de 
nous  souvenir  ou  de  nous  armer.  On  peut  attaquer 
les  gens  de  peur  de  leurs  bâtons  et  de  leurs  grands 
couteaux;  mais  la  plupart  des  agresseurs  donnent 
leur  préférence  aux  passants  qu'ils  estiment  inca- 
pables de  se  garder.  Étions-nous,  dans  la  réalité 
des  choses,  assez  pacifistes,  démunis,  renonciateurs, 
sous  le  gouvernement  de  ce  «  Delcassé  le  provoca- 
teur »  qui  n'était  pourtant  rien  que  le  digne  collègue 


APPENDICE  TI  267 

d'André,  de  Loubet  et  de  Combes  !  Or,  cela  n'a  pas 
empêché  (au  contraire)  Guillaume  II  de  traiter  Del- 
cassé  comme  Bismarck  n'osa  traiter  ni  le  général 
Boulanger  ni  les  ministres  du  maréchal,  qui  lui  ins- 
piraient des  inquiétudes  plus  légitimes. 

Dans  son  très  vif  désir  d'écarter,  par  tous  les 
moyens,  l'idée  de  la  guerre,  M.  Jaurès  ne  craint 
pas  d'avancer  une  vérité  de  bon  sens.  Il  y  a  du 
vrai  dans  son  objection  générique  à  tout  système 
de  politique  étrangère  dont  le  but  avoué,  public, 
officiel,  serait  le  retour  vers  le  Rhin.  Non  seulement 
ce  serait  le  cas  du  joueur  qui  se  trahit  lui-même  en 
laissant  voir  son  jeu,  mais  la  provocation  constante 
le  condamnerait  au  soupçon  perpétuel,  aux  pièges, 
aux  mauvais  coups  et  à  la  plus  solide  impopularité 
en  Europe.  Reste  à  savoir  s'il  est  inévitable  d'être 
découverts  à  ce  point.  On  peut  méditer  une 
politique  sans  la  dire,  la  préparer  sans  la  crier.  Il 
suffit  de  posséder  un  gouvernement  capable  de 
secret,  de  réflexion  et  d'esprit  de  suite.  Que  ce  gou- 
vernement ne  puisse  être  républicain,  c'est  peut- 
être  de  quoi  nous  imposer  l'horreur  de  la  Républi- 
que ',  mais  M.  Jaurès  exagère  la  portée  de  ses 
arguments  en  se  figurant  qu'ils  imposent  l'oubli  de 
Strasbourg  et  de  Metz. 

La  vérité  est  que  cet  oubli  est  inhérent  à  la 
doctrine  de  M.  Jaurès.  Autant  ses  raisons  adven- 
tices, empruntées  à  la  supputation  des  faits  ou  au 
calcul  des  forces,  semblent  faibles,  alors  même 
qu'il  leur  arrive  de  contenir  quelque  chose  de  juste, 
autant,  quand  on  remonte  au  principe  formel  de  sa 
pensée,  comprend -on  que  M.  Jaurès  se  désintéresse 

1  Nous  avons  vu  plus  haut  que  la  politique  officielle  de 
revanche  était,  dans  notre  République,  le  seul  moyen  de 
maintenir  l'unité  nationale.  Nécessité  intérieure  d'en  par- 
ler :  impossibilité  d'aboutir  à  l'extérieur  si  Von  en  parle. 
Encore  un  cas  des  innombrables  contradictions  du  régime  ! 


268  APPENDICES 

du  souvenir  français  en  raison   de   l'objet  et  de   la 
nature  de  ce  souvenir  :  il  est  national  ! 

Entre  «  les  peuples  violentés  ><,  qu'il  mentionne 
a\  ec  émotion,  M.  Jaurès  ne  semble  pas  songer  que 
Tun  d'eux  est  le  sien.  Il  peut  s'attendrir  sur  le  mem- 
bre détaché  du  corps,  il  ne  mentionne  pas  le  corps 
privé  du  membre.  S'il  permet  de  garder  du  traité 
de  Francfort  une  certaine  pensée  de  deuil,  ce  n'est, 
en  aucune  manière,  qu'il  déplore  raffaiblissement 
du  pays.  Qu'est  cela?  Le  vrai  mal,  ce  n'est  pas 
d'avoir  été  diminué,  mais  de  l'avoir  été  par  force. 
Si,  en  même  temps  que  TAlsace-Lorraine,  Nancy, 
Dijon,  Châlons  et  Besançon  nous  avaient  échappé 
à  la  fois,  mais  sans  nulle  contrainte,  en  dou- 
ccnr.  l'intérêt  du  problème  eût  vraisemblablement 
disparu  pour  M.  Jaurès,  la  plainte  devrait  cesser 
net.  Dans  une  rupture  accomplie  sans  violence,  ni 
douleur,  le  litige  et  le  corps  du  litige  le  grief  même 
seraient  absents.  Il  ny  aurait  ni  mal  ni  ofTense. 

L'offense  spirituelle  et  morale  reçue  voilà  trente- 
six  ans  étant  notre  seul  titre  contre  l'Allemagne, 
ôtez-la,  et  vous  enlevez  tout  ce  que  voit  et  déplore 
!M.  Jaurès.  Retournez  la  situation,  vous  retournez 
son  jugement  et  son  sentiment.  Que  nous  recou- 
vrions nos  provinces  par  le  moyen  qui  a  le  mal- 
heur de  lui  déplaire,  et  ce  sera  son  tour  de  se 
séparer  de  nous,  car  cette  «  violence  >•  nouvelle  ne 
se  pouvant  sans  de  nouvelles  injustices,  M.  Jaurès 
ne  pourrait  que  nous  prendre  en  mépris  ou  en  pitié, 
comme  les  membres  d'une  cité  inférieure  :  plai- 
gnants, naguère  dignes  et  glorieux,  bons  spoliés 
d'hier,  naguère  bienheureux  et  irréprochables,  en 
règle  avec  toutes  les  plus  subtiles  prescriptions  du 
Code  des  devoirs  internationaux,  nous  nous  verrions 
déchus  aussi  bas  que  possible  dans  la  triste  posture 
des  criminels  diadèmes  qu'on  appelle  triompha- 
teurs !  M.  Jaurès  pâlit  à  la  seule  pensée  de  voir  s'en- 
voler l'auréole  et  tomber  en  lambeaux  la  robe  du 


APPENDICE    II  269 

martyre  que  la  France  avait  méritée.  Le  voilà,  le 
«  désastre  »  !  Puissent  les  lecteurs  de  V Humanité 
n"être  jamais  enveloppés  de  cette  infortune  !  «  L'au- 
torité morale  »  de  la  France  y  succomberait.  Elle  y 
perdrait  la  foi,  «  sa  foi  idéaliste  «  dans  les  plans 
éternels  de  «  la  Justice  immanente  ». 

Et  je  sais  bien  que  ces  derniers  mots  feront 
rêver,  douter  peut-être  quiconque  voudra  se  re- 
présenter comment  ils  ont  été  articulés  par  Gam- 
betta  :  sous  Gambetta,  ils  paraissaient  vouloir 
signifier,  à  tout  le  moins,  que  nous  ne  devions 
pas  avoir  peur  de  faire  la  guerre,  la  Justice  étant 
avec  nous,  et  M.  Jaurès  leur  fait  exprimer  que 
cette  même  guerre  doit  nous  inspirer  une  sainte 
horreur  ! 

3^^  La  Iradilion  de  Gambelhi. 

Serrons  mieux  la  comparaison.  Lorsque  Gam- 
betta prononce  :  «  la  majesté  de  la  vérité  et  du 
droit  »,  comme  dans  son  discours  de  l'Elysée  des 
Beaux-Arts,  ou  quand  il  assure  que  :  «  de  grandes 
réparations  peuvent  sortir  du  droit  »,  comme  dans 
son  discours  de  Cherbourg,  le  reste  du  morceau 
semble  nous  le  montrer  les  sourcils  réunis  et  l'œil 
étincelant,  martelant  les  syllabes,  un  poing  ou  deux 
tendus  contre  un  invisible  ennemi,  à  la  rumeur 
lointaine  des  cuivres,  des  tambours  et  de  la  fusil- 
lade :  or,  on  ne  trouve  pas  un  terme  guerrier  dans  le 
texte.  Les  métaphores  sont  du  modèle  que  M.  Ranc 
a  passé  à  M.  Jaurès.  Elles  sortent  uniformément 
du  cabinet  de  l'avocat  ou  de  l'étude  du  notaire. 
Seulement,  au  rebours  de  ce  qui  se  passe  dans  la 
sérénade  de  Mozart,  l'orateur  accompagne  sur  un 
rythme  guerrier  ces  paroles  d'une  très  pure  sagesse 
bourgeoise.  Oppose-t-il  le  droit  au  fait,  le  juste  au 
violent,  le  moral  au  brutal,  on  croit  entendre,  au 
lieu  du  petit  pas  de  l'huissier  ou  du  bredouillement 


270  APPENDICES 

du  greffier,  le  déclic  des  armes  qu'on  charge  ou  le 
commandement  du  feu.  L'artifice  est  continuel,  et 
toujours  semblable  à  lui-même. 

A  ce  modèle  de  phraséologie,  M.  Jaurès  n'ajoute 
rien.  Ses  propos  vont  montrer  ce  qu'il  en  retranche 
et  comment  la  vertu  de  cette  ablation  lui  permet 
des  développements  harmoniques.  On  va  trouver 
le  gambettisme  conduit  au  dernier  degré  du  raffi- 
nement dont  il  était  capable.  Rarement  commen- 
taire s'adapta  aussi  bien  au  texte,  le  serra  de  plus 
près  en  l'améliorant.  Les  conclusions  de  Gambetta 
sur  la  majesté  du  droit,  de  la  vérité  et  de  la  justice  se 
complètent  et  s'illuminent  en  ces  paraphrases  des- 
tinées à  exorciser,  pour  la  dernière  fois,  Vesprii  de 
conflagration,  de  conspiration  et  d'agression. 

«  M.  Ranc  écrivait  hier  ces  fortes  paroles  :  Ne 
soyons  les  complaisants  de  personne,  ni  de  l'Alle- 
magne, ni  de  l'Angleterre;  c'est  bien  assez,  c'est  trop 
d'avoir  été,  pendant  des  années,  les  complaisants  de 
la  Russie. 

«  J'y  souscris  pleinement.  Je  lui  demande  seule- 
ment la  permission  d'ajouter  que  toute  politique 
de  revanche,  avouée  ou  secrète,  fera  de  nous  les 
complaisants,  les  satellites  de  la  puissance  en  qui 
nous  croirons  trouver  une  compagnie  d'agression 
contre  l'Allemagne. 

«  M.  Ranc  cite  l'admirable  discours  prononcé  pa." 
Gambetta  en  août  1881  à  l'Élysée-Ménilmontant  : 
—  Je  ne  crois  pas  dépasser  la  mesure  de  la  sagesse 
et   de   la   prudence  politique  en  désirant  que  la 
République  soit  attentive,  méfiante,  prudente,  tou- 
jours mêlée  avec  courtoisie  aux  affaires  qui  la  tou- 
chent  dans  le  monde,  mais  toujours  éloignée  de 
l'esprit  de  conflagration,  de  conspiration  et  d'agres- 
«  sion,  et  alors,  je  pense,  j'espère  que  je  verrai  le 
«  jour  où,  par  la  majesté  du  droit,  de  la  vérité  et  de 
«  la  justice,  nous  retrouverons,  nous  rassemblerons 


APPENDICE    II  271 

«les  frères  séparés...  «Voilà  vingt-quatre  ans  que  ces 
paroles  ont  été  dites.  Et  plus  le  temps  s'écoule,  plus 
il  apparaît  que  la  condition  des  frères  séparés, 
comme  celle  de  tous  les  groupes  ethniques  qui  pâlis- 
sent d'un  régime  de  violences,  ne  pourra  être  relevée 
selon  la  justice  que  par  l'avènement  décisif  de  la 
démocratie  européenne,  inspirée  de  l'esprit  socia- 
liste. Cette  majesté  de  la  vérité  et  du  droit,  invoquée 
par  Gambetta,  elle  ne  peut  prendre  corps  que  dans 
les  peuples  libres  ';  elle  ne  peut  se  manifester 
pleinement  que  dans  ce  prolétariat  international 
dont  l'élite,  sans  cesse  accrue,  cherche  à  éliminer 
de  tous  les  rapports  humains,  rapports  de  nation 
à  nation  et  d'individu  à  individu  -,  l'arbitraire  et 
la  violence.  Ce  prolétariat  international,  cette  nou- 
velle démocratie  européenne,  ne  peuvent  accom- 
plir leur  œuvre  que  dans  la  paix. 

«  Pourquoi  la  France  se  refuserait-elle  à  pronon- 
cer la  parole  décisive?  Pourquoi  laisserait-elle  sub- 
sister une  racine  d'équivoque  d'où  repoussent  sans 
cesse  les  tentatives  d'ailleurs  manquées?  » 

Loin  d'altérer  en  rien  la  thèse  gambettiste,  cette 
adaptation  pacifiste  en  découvre  complètement  le 
sens  secret.  Cette  forme  nouvelle  en  éclaircit  le 
fond  originel.  On  dirait  que  l'idée  de  Gambetia, 
longtemps  comprimée  ou  gênée  par  les  circon- 
stances, vient  enfin  de  toucher  à  sa  juste  limite 
d'épanouissement.  Grâce  à  la  clarté  explicite  ré- 
pandue sur  le  but  et  sur  les  moyens,  M.  Jaurès 
a  pu  débarrasser  sa  prose  du  bruyant  cliquetis  dont 
les  oracles  de  son  maître  restent  encombrés  et  cou- 
verts. Le  rythme  et  le  son  de  la  voix  vont  d'accord 
avec  la   pensée.   Nulle  musique  militaire  ne  l'ac- 


1  El  dévorés  sans  doute  par  la  guerre  des  classes? 

2  De  classe  à  classe,  probablement  ai^si? 


272  APPENDICES 

compagne  plus,  nul  geste  menarant  ne  ponctue  les 
propos  conciliants  et  juridiques.  M.  Jaurès  avoue 
ce  qu'il  fallait  que  Gambetta  gardât  pour  lui.  Il 
ne  s'agit  aucunement  de  préparer  une  guerre  heu- 
reuse. Il  ne  s'agit  plus  de  rattacher  à  la  France 
les  pays  qu'on  lui  arracha.  Des  hommes  violentés 
seront  rendus  à  eux-mêmes,  sans  aucun  effort 
national  de  notre  part,  du  seul  fait  de  la  commune 
poussée  démocratique  de  tous  les  a\itres  hommes 
de  l'Europe  et  du  monde. 

L'orateur  est  assez  sûr  de  lui  et  de  M.  Ranc  pour 
se  résoudre  à  parler  net  et  à  cesser  de  battre  des 
signaux  de  retraite  sur  le  rythme  de  la  charge  et  de 
la  victoire.  Le  seul  bon  goût  universitaire  aurait  pu 
suffire  à  conseiller  cette  innovation  à  M.  Jaurè«. 
Mais  tant  d'autres  circonstances  l'ont  imposée  à 
son  esprit  !  En  vérité,  s'il  faut  admirer  quelque 
chose,  ce  n'est  pas  la  liberté  de  langage  de  Jaurès, 
mais  le  détour  que  prit  Gambetta.  Jaurès,  en  190ô, 
est  absolument  libre  de  dire  ce  qu'il  lui  plaît.  Un 
parti  nombreux  le  soutient,  il  est  presque  au  pou- 
voir. Le  sentiment  public  ne  peut  se  tourner  contre 
lui,  étant  démoralisé,  depuis  la  démarche  de  Kiel  qui 
nous  rapprocha  de  l'Allemagne,  par  l'affaire  Drey- 
fus qui  sépara  la  nation  de  l'armée,  par  la  destruc- 
tion officielle  et  régulière  de  la  force  publique  au 
gré  d'un  André  ou  d'un  Pelletan,  enfin  par  la  bassa 
pratique  de  la  délation  et  les  appels  continuels  à  la 
désertion.  Ce  que  Jaurès  demande  est  peu  au  prix 
de  tout  ce  qu'il  a  obtenu;  dix  ans  d'un  insolent 
triomphe  donnent  à  sa  démarche  une  assurance 
incomparable.  Le  désarmement  qu'il  réclame  pa- 
raît, en  soi,  presque  plausible.  Assurément,  tous  nos 
intérêts  nationaux,  l'état  certain  des  réalités  de 
r  Europe,  contredisent  nettement  l'optimiste  rêverie 
de  iM.  Jaurès;  mais  les  apparences  immédiate^,  les 
impressions  diverses  de  l'opinion  française  ne  sont 
pas   très  éloignées   de  lui.   Tout   se   passe   comme 


APPENDICE    II  273 

s'il  parlait  dans  l'esprit  de  la  situation,  avec  la 
lâche  approbation,  plus  ou  moins  consciente,  des 
meilleurs  interprètes  du  «  sens  commun  ».  Ce  qu'il 
veut  apparaît  possible  par  le  seul  fait  qu'il  le 
demande  si  ouvertement.  Il  exige  avec  violence 
ce  qu'on  ne  lui  refuse  que  mollement. 

Gambetta  eut  affaire  à  plus  forte  partie.  On 
saisit  maintenant  son  art  :  en  un  temps  où  les 
forces  vives  de  la  nation,  les  éléments  actifs  et 
remuants  tendaient  à  la  guerre,  il  voulut,  sut  et 
put  empêcher  cette  guerre,  qui,  faite  sous  la  Ré- 
publique, eût  été  mortelle  au  régime  qu'il  fallait 
sauver  à  tout  priK.  Pour  empêcher  la  guerre,  il 
rassembla  autour  de  lui  ceux  qui  la  voulaient,  il 
fit  semblant  de  la  leur  prêcher  <■  à  outrance  ;>,  mais, 
en  réalité,  par  le  subtil  usage  du  plus  étonnant  des 
jargons,  remplaçant  l'acte  par  le  geste,  le  mot  qui 
définit  la  pensée  par  l'émission  de  voix  qui  la  trou- 
ble, il  inspira,  en  fin  de  compte,  aux  véritables 
républicains,  fort  intéressés  à  la  paix,  un  sentiment 
de  confiance  et  de  sécurité  sans  réserve. 

L'arrière-pensée  gambettiste,  d'une  simplicité  si 
audacieuse,  ne  courait  aucun  risque  de  s'égarer  jus- 
qu'à la  masse  du  pays.  Celui-ci,  s'il  eût  dû  compren- 
dre, aurait  compris  au  premier  mot;  car,  toujours 
le  tribun  avait  défini  le  plus  clairement  du  monde 
sa  pensée,  mais,  toujours  aussi,  il  l'avait  ornée  et 
couverte  de  tels  rugissements  que,  personne  ne 
voulant  s'en  tenir  à  d'aussi  inanes  formules,  tout 
le  monde  voulait  penser  que,  à  des  éclats 
si  rudes,  devait  correspondre  un  dessein  plus  grave 
dont  on  refusait  de  lui  parler  explicitement;  de 
sorte  que,  toujours,  ce  qui  était  la  pure  vérité 
passa  pour  une  précaution  oratoire  destinée  à  don- 
ner le  changea  l'Europe,  et  les  fausses  intonations, 
les  fausses  mimiques,  les  jeux  de  scène  patriotiques 
passèrent  toujours,  non  moins  nécessairement,  pour 
le  rayon  voilé  d'une  conception  formidable  et  sous- 

18 


274  APPENDICES 

entendue  que  tout  brave  Français  devait  saisir  à 
demi-mot.  La  vérité  était  prise  pour  une  fable 
diplomatique  et,  au  contraire,  la  suggestion  sub- 
tile, la  prudente  insinuation  de  la  fable  guerrière, 
la  réticence  calculée  et  aussi  menaçante  que  mysti- 
ficatrice, obtint  cet  immense  crédit  qui  est  à  peine 
épuisé. 

C'est  à  la  faveur  de  cette  équivoque  entre  Gam- 
betta  et  la  France  que  la  République  a  pu  s'éta- 
blir et  se  développer  sans  encourir  l'hostilité  de 
tous  les  éléments  patriotes  et  clairvoyants.  Le 
mal  une  fois  fait  à  la  faveur  du  règne  de  la  cause 
du  mal,  ce  qui  devait  être  a  été. 

La  vraie  doctrine  républicaine,  que  Grévy 
n'osait  professer  hors  du  cercle  de  ses  intimes  et 
que  Gambetta  prenait  soin  de  rendre  tout  à  fait 
méconnaissable  avant  de  la  produire  au  dehors, 
cettedoc  trine  demeurée  longtemps  mystérieuse 
s'énonce  aujourd'hui  toute  pure.  Encore  un  coup, 
tel  est  l'effet  de  la  perversion  du  sentiment  public 
par  les  abominables  discussions  de  l'Affaire.  Telle 
est  la  conséquence  éloignée,  mais  directe,  de  l'in- 
compréhensible et  démoralisante  rencontre  de 
Kiel,  dans  laquelle  M.  Hanotaux  prétend  ne  plus 
reconnaître  aujourd'hui  qu'une  «  politesse  diplo- 
matique ^  »,  mais  qui  ouvrit  une  ère.  Tel  est,  en 
un  mot,  le  durable  effet  du  régime,  de  son  intérêt 
et  de  son  esprit.  * 

1.  Préface  à  Politique  extérieure,  de  René  Millet. 


III 

LES  FONCTIONS  PROPRES  DE  L'ÉTAT  ' 

Comme  toujours,  alors, 
sous  le  poids  des  choses, 
sous  la  pression  des  cir- 
constances on  essaya  d'im- 
proviser. Page  62. 


Un  ancien  ami  de  M.  Félix  Faure  vient  de 
donner,  dans  le  Figaro  du  5  juillet  1901,  sous 
la  signature  «  Saint-Simonin  »,  de  curieuses  révé- 
lations sur  l'état  d'esprit  gouvernemental  au  mo- 
ment de  Fachoda. 

Ces  révélations,  fort  curieuses,  étant  aussi  des 
plus  complexes,  la  plupart  des  commentateurs, 
dans  les  journaux,  en  ont  négligé  l'essentiel. 

1°  Le  confident  de  M.  Faure  a  confirmé  ce  que 
nous  avait  appris  le  livre  de  M.  Lockroy  :  La 
Défense  navale.  On  était  à  deux  doigts  d'une 
guerre  avec  l'Angleterre,  et,  pour  cette  guerre, 
rien  n'était  prêt.  11  a  fallu  improviser  des  res- 
sources militaires,  maritimes  et  financières.  Des 
politiques  estimables  se  sont  contentés  de  gémir 
sur  cette  imprévoyance  et  la  nécessité  de  l'impro- 
visation à  laquelle  on  se  vit  réduit. 

1  D'après  la  Revue  r^lc//o/j  fiançai:^',  du  10  juillet  lOOl. 


276  APPENDICES 

2*^  Le  confident  de  M.  Félix  Faure,  voulant 
décharger  le  monde  officiel  de  la  responsabilité 
de  l'humiliation  africaine,  en  a  rejeté  la  faute 
sur  Marchand.  Ce  qui  n'a  pas  manqué  de  causer 
de  justes  réclamations  dans  la  presse  natio- 
naliste. Le  héros  africain,  s'il  voulait  lire  nos 
confrères,  les  prierait  de  s'intéresser  d'un  peu 
moins  près  à  ses  affaires  et  de  mieux  s'appli- 
quer à   comprendre  celles  du  pays. 

30  Le  confident  de  M.  Faure  a  révélé  enfin 
que,  dans  le  péril  national  de  1898,  une  grande  ré- 
solution fut  prise  par  le  président  et  par  ses  minis- 
tres. Ils  résolurent  de  violer  la  Constitution  et, 
passant  de  la  résolution  à  l'acte,  ils  décidèrent 
d'afïecter  à  la  défense  des  côtes  et  à  l'armement 
un  certain  nombre  de  millions  dont  le  Parlement 
n'avait  pas  crédité  le  premier  sou.  Les  présidents 
des  deux  Chambres,  les  présidents  et  les  rappor- 
teurs des  deux  Commissions  du  budget,  consul- 
tés, donnèrent  la  main  à  ce  petit  coup  d'État 
secret.  A  cette  occasion,  le  chef  d'une  de  ces 
Commissions  parlementaires,  M.  Pelletan,  fils  d'un 
proscrit  du  Deux  Décembre  et  grand  défenseur  de 
Dreyfus,  se  fit  admirer  pour  son  zèle  patriotique. 
M.  Pelletan  admet  que  l'on  viole  les  Lois  consti- 
tutionnelles en  vue  d'une  déclaration  de  guerre 
qui  peut  mener  des  milliers  de  citoyens  à  la 
mort;  il  n'admettra  jamais  que  l'on  ait  pu  com- 
mettre une  faute  de  procédure  en  vue  de  châtier 
le  traître  qui  exposa  ce  pays  à  subir  les 
mêmes   risques   de   guerre   dans  des    conditions 


APPENDICE    III  277 

d'infériorité  odieuse.  La  pensée  de  M.  Camille 
Pelletan  est  formée  à  l'image  du  parti  républicain 
tout  entier.  Elle  en  a  l'incohérence  et  le  décousu. 

Sur  l'illégalité  ainsi  révélée  par  l'indiscret  du 
Figaro,  ont  gabé  et  glosé  nos  distingués  confrères 
de  la  presse  conservatrice  : 

—  Vous  nous  accusiez  de  complot  contre  la 
Constitution;  ce  n'est  pas  d'un  complot,  c'est  d'un 
attentat  consommé  que  vous  vous  êtes  rendus 
coupables,  vous  autres.  Etc.,  etc. 

Le  thème  donné,  les  variations  sont  faciles. 
Soyons  sérieux.  Examinons  l'affaire,  non  par  rap- 
port aux  textes  constitutionnels,  mais  aux  néces- 
sités politiques. 

La  question  n°  1  —  improvisation  et  impré- 
voyance, —  se  rattache  aux  éléments  les  plus 
connus  et  les  plus  vulgaires  du  procès  général  du 
régime.  Une  république  démocratique  ne  peut  ni 
se  souvenir  ni  prévoir.  Elle  n'est  constituée  qu'en 
vue  du  présent.  Le  fait  est  donc  normal,  passons. 

La  question  n^  2,  pure  question  de  per- 
sonnes (soulevée  entre  des  ministres  et  ce  héros, 
Marchand),  cette  question  pourra  soulever  un 
tumulte  à  la  gauloise.  C'est  un  point  de  fait  à 
régler  dans  le  cabinet  de  l'historien. 

La  question  n^  3  est  de  la  plus  haute  impor- 
tance, à  condition  de  ne  pas  la  réduire  à  des 
effets  de  polémique.  —  On  a  violé  la  Constitu- 
tion? Et  après?  La  démocratie  parlementaire  est 
un  gouvernement  à  principes.  Mais  tous  les  gou- 


278  APPENDICES 

vernements  à  principes,  avant  d'être  «  à  prin- 
cipes »,  sont  des  gouvernements;  pour  être  des 
gouvernements,  ils  ont  besoin  d'exister.  «  Vivre, 
d'abord.  »  Ils  feront  donc  toujours  céder  et  plier 
les  principes  devant  cette  primordiale  nécessité 
de  la  vie.  Pour  vivre,  pour  faire  vivre  sa  républi- 
que, M.  Waldeck-Rousseau  a  dû  violer  tous  ses 
principes,  tous  les  principes  républicains,  dans 
la  matinée  du  13  août  1899,  quand  il  a  fait 
arrêter  et  emprisonner  75  personnes  seulement 
suspectes  de  n'aimer  ni  Dreyfus  ni  les  dreyfu- 
siens.  C'est  parfaitement  vrai.  Mais,  ce  qu'il  y  a 
d'intéressant  dans  le  coup  d'État  commis  l'année 
précédente,  à  l'automne  1898,  par  M.  Félix  Faure 
et  par  ses  ministres,  c'est  que  l'opération  avait 
pour  but  non  la  vie  de  la  République,  mais  la  vie 
de  la  France,  non  la  défaite  d'un  parti  à  l'intérieur, 
mais  la  défense  nationale  contre  l'Extérieur. 

Examinons  les  conditions  de  ce  dernier  coup 
d'État.  Il  fallait  de  l'argent  pour  défendre  les 
côtes  et  armer  les  navires.  Or,  tandis  que  la  Consti- 
tution prescrivait  aux  pouvoirs  responsables  d'en 
référer  au  Parlement  pour  obtenir  les  sommes 
nécessaires,  les  règles  éternelles  de  la  diplomatie 
et  de  la  guerre,  jointes  aux  circonstances  parti- 
culières du  cas  donné,  prescrivaient  de  ne  fournir 
à  l'antagoniste  éventuel  aucun  avertissement, 
aucun  indice  même,  d'éviter  jusqu'à  l'apparence 
d'une  intention  belliqueuse.  Toute  démarche 
publique  nous  eût  trahis.  La  rapidité,  le  secret, 
telles  étaient  les  nécessités  de  fait;  la  lenteur,  Ip 


APPENDICE   m  279 

publicité,  telles  étaient  les  obligations  légales. 
Les  dernières  créaient  un  péril  public.  Il  a  donc 
fallu  les  sacrifier  aux  premières.  On  a  sacrifié  la 
Constitution  de  1875  à  la  nécessité  politique,  la 
loi  écrite  à  la  loi  naturelle,  le  droit  à  la  raison 
d'État.  On  a  eu  mille  fois  raison. 

Edouard  Drumont  a  remarqué  avec  justesse 
que,  dans  ces  circonstances,  Félix  Faure  agissait 
exactement  comme  son  très  antique  prédécesseur, 
le  roi  Dagobert.  Même  il  agissait  comme  tous  les 
chefs  d'État  présents  et  futurs. 

Le  précédent  du  roi  Dagobert  peut  paraître 
en  effet  d'une  époque  assez  basse  :  car  il  est  loi- 
sible de  remonter  au-delà  de  César,  d'Alexandre  et 
de  Sennachérib.  Si  les  trois  fils  de  Noé  se  sont 
fait  la  guerre,  il  est  inévitable  de  supposer  que 
ces  potentats  évitèrent  de  faire  leurs  préparatifs 
belliqueux  avec  trop  de  lenteur  ou  de  publicité. 

Un  régime  qui  impose  en  ces  graves  matières 
ces  deux  principes  du  parlementarisme,  —  la 
publicité,  la  lenteur,  —  se  peut  donc  définir  avec 
exactitude,  un  Étal  polilique  consiiliié  de  telle  sorte 
que  la  principale,  V essentielle  de  ses  fonctions,  — 
la  préparation  à  la  guerre,  —  ne  puisse  être  exercée 
qu'en  fraudant  ou  violant  son  principe  constitutif. 

Je  ne  me  contente  pas  de  rappeler  un  fait.. J'énonce 
la  nécessité  qui  commande  à  tous  les  faits,  car  elle 
les  gouverne  tous,  elle  tient  au  régime.  On  ne  la 
changera  qu'en  le  changeant  lui-même.  Ainsi  que 
l'ont  montré  les  révélations  du  Figaro,  le  prési- 
dent Félix  Faure  s'était  préoccupé  de  savoir  com- 


280  APPENDICES 

ment  on  gouvernerait  pendant  la  guerre,  quand  la 
moitié  du  Parlement  serait  aux  armées;  il  se  pro- 
posait de  faire  voter  une  «  rallonge  »  à  la  Consti- 
tution. Une  réforme  est  en  effet  possible  de  ce 
côté,  et  cette  «  rallonge  »  est  votable.  Mais  Faure 
était  trop  avisé  pour  concevoir  aucun  projet  de 
réforme  relatif  à  ce  qui  se  ferait  avant  la  guerre  : 
préparation  et  déclaration.  Ici,  l'essence  même  du 
régime,  l'essence  même  de  la  guerre,  sont  trouvées 
en  contradiction. 

Mais  plus  la  guerre  devient  «  moderne  »,  plus 
cette  contradiction  s'accentue.  Un  membre  (libé- 
ral) du  Corps  législatif  déclarait,  vers  1869,  qu'il 
y  aurait  toujours  un  écart  de  trois  mois  entre 
la  déclaration  d'une  guerre  et  l'entrée  en  cam- 
pagne. On  sait  que  cet  écart,  en  1870,  fut  réduit 
à  quelques  jours.  Tout  esprit  informé  prévoit 
que  la  prochaine  guerre  comportera  une  offensive 
foudroyante,  et  dont  les  résultats  seront  fatale- 
ment décisifs.  Le  brave  Félix  Faure  y  pensait 
aussi,  et,  comme  l'a  fort  bien  dit  encore  Edouard 
Drumont,  il  y  pensait  beaucoup  moins  en 
homme  de  loi  et  en  juriste  qu'en  homme  d'action 
et  en  homme  d'affaires.  Une  confidence  de  M.  Hu- 
gues Le  Roux,  parue,  je  crois,  dans  le  Journal, 
peu  de  temps  après  la  mort  de  Félix  Faure,  nous 
a  appris  que  le  défunt  président  s'était  promis, 
au  cas  d'une  guerre  ^,  de  violer  la  Constitution 


1  Une  étude  comme  celle-ci  devrait  être  illustrée.  A  défaut 
de  vignettes,  voici  quelques  lignes  de  M.  Francis  de  Près- 


APPENDICE    III  281 

plus  effrontément  encore  qu'il  ne  l'avait  fait  en 
1898;  M.  Félix  Faure  voulait  mobiliser  sans  con- 
sulter les  Chambres.  Et  tout  homme  d'État,  sou- 
cieux d'éviter  des  défaites  certaines,  en  devra 
faire  au  moins  autant. 

Ainsi,  en  cas  de  guerre,  le  vote  préalable  des 
crédits  par  le  Parlement  est  un  mensonge  et  une 
illusion.  En  cas  de  guerre,  le  vote  de  la  mobilisa- 
tion par  les  représentants  de  la  nation  souve- 
raine est  un  autre  mensonge  et  une  autre  illusion. 
Je  sais  que  toute  politique  connaît  des  mensonges 
utiles  et  des  illusions  nécessaires.  Pour  avoir  tout 
à  fait  raison,  il  me  resterait  à  montrer  que,  dans 
le  cas  donné,  —  en  République,  —  ce  mensonge 
et  cette  illusion  sont  plus  qu'inutiles,  funestes. 

Mais  cette  preuve  est  trop  facile;  qui  ne  l'aper- 


sensé  sur  les  différents  coups  d'État  réussis  ou  rêvés  par 
Félix  Faure  : 

«  On  se  frotte  les  yeux  avec  stupéfaction  quand  on  lit  le 
«  passage  où,  avec  un  sang-froid  qui  serait  cynique  s'il 
<'  n'était  imbécile,  ce  zéro,  qui  ne  multiplie  que  grâce  à  la 
«  position  où  il  a  été  mis,  réclame  la  dictature  en  cas  de 
«  guerre.  Il  n'a  pas  l'air  de  se  douter  que  la  Révolution  s'est 
«  faite,  que  le  libéralisme  existe  pour  prévenir  la  confisca- 
«  lion  des  franchises  publiques  sous  prétexte  du  salut  de  la 
«  nation.  » 

Oh  !  «  le  libéralisme  existe  ».  —  Si  le  libéralisme  de 
M.  Francis  de  Hault  de  Pressensé  n'existait  point,  il  fau- 
drait l'inventer  pour  nos  menus  plaisirs.  Nous  avons  d'ail- 
leurs entendu  dire  que  la  Révolution  elle-même  avait 
proclamé  la  patrie  en  danger,  qu'elle  avait  suspendu  les 
garanties  de  libéralisme  «  jusqu'à  la  paix  »  et  que  le  «  pré- 
texte du  salut  de  la  nation  >>  s'y  était  incarne  dans  un 
certain  Comité  de  Salut  public. 


282  APPENDICES 

çoit  clairement?  Un  coup  d'État  comme  celui  de 
Faure,  en  1898,  exige  un  esprit  d'initiative  que 
ce  président  possédait  fort  heureusement,  mais 
qui  pouvait  manquer  à  son  successeur.  Suppo- 
sons, toutefois,  qu'un  Grévy  ou  qu'un  Sadi  Carnot, 
eussent  fait  ce  que  fit  M.  Faure  :  un  coup  d'État 
implique,  outre  quelque  perte  de  temps,  une  dé- 
pense d'énergie  et  de  volonté  qui,  dans  une  situa- 
tion moins  fausse,  serait  appliquée  plus  utilement 
à  lutter  contre  l'État  adverse.  Et,  de  plus,  un 
coup  d'État  suppose  un  élément  de  désordre  et 
de  trouble  qui  est  commun  à  tous  les  actes  préci- 
pités. Enfin...,  mais  il  est  clair  que,  —  comme  le 
normal  l'emporterait  sur  l'anormal,  le  régulier 
sur  l'irrégulier,  —  ainsi  un  État  étranger,  orga- 
nisé d'avance  en  prévision  de  cette  éventualité, 
l'emporterait  sur  notre  État  condamné  à  s'impro- 
viser l'organisation  nécessaire. 

Un  pays  qui  tient  compte  de  la  nécessité  de 
fait,  qui  la  connaît,  qui  la  prévoit,  qui  la  mesure, 
qui  lui  oppose  ou  lui  propose,  de  longue  main,  des 
mécanismes  appropriés,  sera  plus  vite  prêt  qu'un 
pays  démuni,  pris  de  court,  forcé  aux  expé- 
dients pour  parer  à  la  même  nécessité.  Toutes 
choses  étant  supposées  égales  d'ailleurs,  la  vic- 
toire de  l'organisé  sur  l'inorganisé  est  fatale.  Or, 
noire  Constitution  pose  en  principe  cette  absence 
d'organisation  préalable.  Elle  n'est  républicaine, 
démocratique  et  parlementaire  que  parce  que, 
suivant  la  remarque  profonde  de  M.  Anatole 
France,  «  elle  n'est  qu'absence  de  prince  »  ;  elle 


APPENDICE   m  283 

comporte,  avant  et  par-dessus  tout,  la  suppression 
de  l'autorité  centrale,  supportant  les  responsa- 
bilités de    la   direction. 

Ce  moteur  central,  ce  vivant  mécanisme,  existe 
en  perfection  dans  une  monarchie  héréditaire, 
traditionnelle  et  antiparlementaire.  Absolument 
comme  dans  la  dictature  plébiscitaire,  un  homme 
y  concentre  et  résume  tout  l'État;  les  initiatives 
vigoureuses  y  peuvent  être  prises  avec  le  maxi- 
mum de  la  rapidité;  mais,  infiniment  mieux  que 
dans  la  dictature  plébiscitaire,  où  ce  tempéra- 
ment n'existe  à  aucun  degré  ^,  l'homme  est, 
par  sa  position,  tellement  identifié  aux  grands 
intérêts  nationaux  qu'il  élève  à  leur  maximum 
les  garanties  de  la  prudence,  de  la  sagesse  et  du 
calcul.  Le  roi  dans  ses  conseils,  conseils  qu'il 
peut  réduire  ou  étendre  à  son  bon  plaisir,  ce  roi 
qui  règne  et  qui  gouverne  ne  dépend  de  personne 
ni  de  rien,  que  de  l'intérêt  national,  pour  la 
préparation  et  la  déclaration  de  la  guerre.  Mais 
il  en  dépend  de  manière  si  directe  qu'il  ne  peut 
pas  oublier  cette  dépendance.  S'il  peut,  comme 
tout   homme,    enfreindre   cette    règle,   elle   reste 


1  En  effet,  le  César,  le  Président,  plébiscité  avec  les 
apparences  du  pouvoir  sans  limites,  n'est  pas  une  volonté 
autonome  ni  une  raison  libre.  Il  est  le  serf  de  10  millions 
d'électeurs,  pour  mieux  dire,  le  serf  du  régime  électif, 
c'est-à-dire  de  l'opinion,  c'est-à-dire  de  ceux  qui  la  font, 
c'est-à-dire  de  ceux  qui  payent  ces  derniers,  c'est-à-dire 
enfin  de  l'argent.  Le  nom  de  Napoléon  III,  victime  des 
idées  et  des  intérêts  révolutionnaires,  illustre  assez  mélan- 
coliquement cette  vérité  générale. 


284  APPENDICES 

présente  à  son  esprit,  de  manière  à  s'imposer  à 
lui  au  premier  avertissement  du  destin.  Et  c'est 
tout  ce  qu'on  peut  rêver  de  précautions  humai- 
nes !  Il  n'y  a  rien  au-delà  de  la  garantie  de 
l'hérédité.  En  essayant  d'y  ajouter,  on  ne  peut 
qu'affaiblir  le  pouvoir  compétent  et,  par  consé- 
quent, sa  tâche  et  son  œuvre,  le  salut  public, 
l'intérêt  capital  de  tout  et  de  tous.  Cette  tâche 
essentiellement  politique,  l'œuvre  dont  il  peut 
seul  apprécier  tous  les  motifs  et  composer  tous 
les  organes,  doit  s'attribuer  franchement,  comme 
le  veut  le  sens  commun,  au  seul  pouvoir  qui  ait 
les  moyens  de  la  réussir. 

Division  du  travail,  selon  la  loi  des  compétences, 
voilà  la  seule  solution  réaliste. 

On  me  dira  : 

—  Mais  la  guerre  est  faite  par  tout  le  monde. 
Il  est  juste  que  tout  le  monde  soit  consulté  avant 
de  la  faire. 

—  Cela  serait  peut-être  juste,  mais  cela  ne  serait 
point  possible,  à  moins  de  tuer  le  pays.  Or,  il 
faut  précisément  éviter  au  pays  d'être  tué.  C'est 
le  but  même  de  la  guerre.  Tout  ce  qu'on  peut 
faire,  en  un  tel  sujet,  pour  la  justice,  c'est  d'écrire 
une  loi  qui  y  soit  conforme;  mais,  en  écrivant 
cette  loi,  on  saura  bien  qu'à  la  première  occasion 
cette  loi  sera  violée  pour  notre  salut,  et  l'on 
écrira  par  conséquent  un  mensonge,  ce  qui  fera 
une  première  injustice,  pour  aboutir  à  en  com- 
mettre une  seconde,  qui  sera  de  violer  cette  loi 
inexécutable,  mais  respectable  en  tant  que  loi. 


APPENDICE    m  28^ 

Que  si  l'on  ne  la  violait  pas,  on  perdrait  la  patrie, 
ce  qui  ne  serait  peut-être  point  un  monument  de 
justice,  et,  de  plus,  comme  en  suivant  les  règles 
de  cette  loi,  on  consulterait  une  multitude  u  in- 
compétents sur  un  sujet  dont  ils  ne  peuvent  savoir 
le  moindre  mot,  de  ce  dernier  chef,  la  justice  rece- 
vrait un  troisième  accroc. 

La  politique  réaliste  songe  moins  à  la  règle  de 
cette  justice  céleste  qu'à  la  nécessité  terrestre 
du  salut  public.  C'est  tout  dire,  et  c'est  ajouter 
que  nous  ne  sommes  pas  disposés  davantage  à 
sacrifier  ce  salut  (qui  importe  seul)  à  de  vénérables 
mais  bien  contestables  et,  en  tout  cas,  bien  inu- 
tiles spéculations  sur  les  règles  de  l'ancienne 
royauté  «  chez  les  Francs  ». 

Des  traditionalistes  zélés  nous  font  observer, 
en  effet,  que  nos  anciens  rois  (ils  devraient  dire 
les  plus  anciens  :  mais  les  dynasties  de  la  France 
sont-elles  nationales  avant  Hugues  Capet?)  con- 
sultaient ou  leur  peuple  ou  leurs  lieutenants  sur 
l'opportunité  des  expéditions  militaires.  Il  est  pos- 
sible, bien  que  le  contraire  soit  plus  que  possible, 
certain...  Les  philosophes  de  l'histoire  particu- 
lière, comme  ceux  de  l'histoire  générale,  conver- 
tissent en  règles  des  cas  privés.  Quoi  qu'il  en  soit 
de  ce  passé,  il  a  changé.  Il  y  a  des  transforma- 
tions du  pouvoir  royal  que  l'on  peut  regretter  : 
celle  qui  fit  du  roi  l'arbitre  de  paix  et  de  guerre 
était  nécessitée  par  la  nature  même  des  choses. 
La  rapidité  des  communications  fera,  de  plus  en 
plus,  de  toute  guerre  une  affaire  d'État;  de  plus 


286  APPENDICES 

en  plus,  le  roi  sera  l'agent  naturel  des  guerres 
modernes  :  en  lui  seul  est  le  point  où  s'entre- 
croisent tous  les  services  supérieurs  de  l'État. 

En  tout  cas,  un  pays  soucieux  de  sa  sécurité 
devra  éliminer  de  l'œuvre  de  préparation  et  de 
déclaration  de  la  guerre  tout  élément  démocra- 
tique, tout  élément  parlementaire,  tout  élément 
républicain.  Ce  n'est  pas  un  sujet  où  la  foule, 
les  collectivités,  avec  leur  délibération  lente,  ver- 
beuse, indiscrète,  soient  de  saison.  Type  de  l'État 
faible  incomplet,  arrêté  dans  son  développement 
ou  amputé  de  ses  fonctions  supérieures  et  direc- 
trices, le  régime  parlementaire-républicain-démo- 
cratique fut  de  tous  temps  inférieur  dans  la  guerre, 
mais  la  guerre  moderne  achève  de  le  condamner. 

On  peut  prévoir  deux  cas  :  ou  l'on  respectera 
la  Constitution,  et  l'ennemi  prendra  une  avance 
irréparable,  et  les  premiers  désastres  seront  multi- 
pliés par  l'opinion  qu'ils  auront  démoralisée;  ou 
la  Constitution  sera  sagement  et  patriotiquement 
violée  par  des  actes  pareils  à  ceux  que  le  prési- 
dent Faure  médita  ou  consomma,  et,  dans  ce  cas, 
l'on  reniera  le  principe  républicain-démocratique- 
parlementaire,  on  abolira,  en  pratique,  l'institu- 
tion. Seulement  on  le  fera  en  des  circonstances 
défavorables,  à  la  précipitée,  sans  réflexion,  peut- 
être  sans  fruit  :  pourquoi  ne  point  le  faire  à 
l'avance,  c'est-à-dire  à  tête  reposée,  méthodi- 
quement, avec  toute  la  réflexion  et  l'art  néces- 
saires à  ce  grand  travail?  Nous  serions  à  peu 
près  assurés  de  le  faire  bien,  comme  nous  sommes 


APPENDICE    111  287 

à  peu  près  sûrs  de  le  manquer  si  nous  le  diiïé- 
rons  jusqu'au  jour  de  l'irrésistible  nécessité. 

11  faut  donc  adjurer  les  citoyens  français  de  se 
régler  sur  l'acte  du  président  Faure,  le  jour  oîi 
celui-ci  a  «  renversé  »  la  République  :  pour  éviter 
d'autres  renversements  partiels,  inefficaces  et  pé- 
rilleux, renversons-la  utilement  et  complètement, 
avant  qu'il  soit  trop  tard.  Il  y  va  de  la  sécurité 
nationale.  Rendons  à  notre  Étal  ce  qui  appartient 
à  l'Etat,  ou  plutôt  ajoutons  à  son  édifice  un  étage 
supérieur,  un  organe  souverain,  —  un  roi  —  faute 
de  quoi  les  libertés,  les  biens,  l'existence  même 
de  chacun  de  nous,  resteront  sans  défense  et  sans 
garantie. 

Comme  on  pourrait  craindre  que  la  nécessité  de 
faire  confiance  à  t'État  politique  ne  nous  ait  induits 
à  concevoir  un  État  tyran,  il  n'est  peut-être  pas 
inutile  de  noter  que  cet  examen  des  fonctions  pro- 
pres de  l'Étal  était  suivi,  dans  la  revue  rf'Action 
française,  d'une  élude  non  moins  étendue  sur  les 
fondions  qu'il  importe  d'arracher  à  l'État.  En  con- 
seillant de  lui  rendre  le  nécessaire,  nous  montrions 
qu'il  fallait  lui  retrancher  le  superflu.  L'ensemble 
du  travail  était  intitulé  :  «  Pour  l'État  et  contre 
l'Élal.  » 

La  deuxième  partie,  qu'il  serait  hors  de  propos 
de  reproduire  dans  ce  Hure,  établissait,  d'après  la 
discussion  parlementaire  du  16  juin  1901,  à  propos 
de  la  loi  sur  les  Caisses  de  retraites  ouvrières,  en 
faisant  l'analyse  d'un  très  ferme  discours  prononcé 


288  APPENDICE 

alors  par  M.  de  Gailhard-Bancel,  comment  il  faut 
dislinguer,  en  matière  d'organisation  économique, 
professionnelle  ou  locale,  le  rôle  «  présidentiel  »  de 
l'État  d'avec  le  rôle  «  providentiel  »  de  la  société 
(La  Tour  du  Pin).  //  existe  un  parlementarisme 
sain,  utile,  nécessaire,  c'est  celui  des  assemblées 
représentatives  des  corps  et  des  communautés.  Ces 
assemblées,  dans  l'ordre  de  leur  compétence,  parais- 
sent avoir  un  rôle  consultatif  de  la  plus  haute 
importance.  Elles  peuvent  aussi  administrer  les  inté- 
rêts professionnels  et  locaux,  et  c'est  non  seulement 
leur  avantage  propre,  mais,  d'un  point  de  vue  plus 
général,  c'est  l'avantage  de  l'État,  car  elles  le  délivrent 
d'une  lourde  charge.  En  tant  qu'il  gouverne,  l'État 
doit  laisser  les  compagnies  et  les  corps  s'adminis- 
trer sous  son  contrôle  par  leurs  délégations  et  repré- 
sentations. En  tant  qu'il  légifère,  il  doit  consulter 
à  tout  propos  et  aussi  souvent  que  possible  ces 
délégations  compétentes.  Tout  manquement  fait  par 
l'État  à  cette  double  règle  est  une  faute  qu'il  commet, 
et  contre  lui-même.  //  se  lie,  il  s'encombre,  il  se 
diminue  en  croyant  s'agrandir,  et  les  citoyens  dont  il 
pense  faire  le  bonheur  en  sont  liés,  chargés  et  dimi- 
nués avec  lui...  L'article  se  terminait  ainsi  : 

En  fait  donc,  nous  voilà  plus  libéraux  que  les 
libéraux  de  doctrine.  Nous  voilà,  également  en 
fait,  plus  autoritaires  que  les  autoritaires  de  pro- 
fession. Et  cela,  sans  nous  contredire,  en  exposant 
notre  pensée  successivement  sous  son  double  aspect. 

De  nos  deux  séries  de  remarques  au  sujet  de 


APPENDICE    III  289 

l'État,  contre  l'État  et  pour  l'État,  se  dégagent 
deux  conclusions  assez  directes  : 

I.  Il  faut  tendre  à  éliminer  tout  élément  démo- 
cratique, parlementaire  et  républicain  de  VÉlat 
politique  d'un  grand  pays.  Cet  État  politique  doit 
être  indépendant.  Cet  État  politique  doit  être 
«  absolu  »,  mot  qui  signifie  indépendant  en  latin, 
et  qui  doit  être  répété,  dans  son  grand  sens,  par 
tous  les  esprits  sains  qui,  n'étant  pas  malades, 
n'ont  pas  la  peur  des  mots,  qui  est  une  maladie. 
Il  y  a  des  questions  qui  ne  peuvent  être  réglées 
sans  une  indépendance  souveraine  :  là,  le  chef  de 
l'État  politique  doit  être  un  souverain  indé- 
pendant, donc  absolu. 

II.  Il  faut  tendre  à  éliminer  de  la  vie  populaire 
l'élément  État.  Il  faut  constituer,  organiser  la 
France,  ou  plutôt  la  laisser  se  constituer  et  s'or- 
ganiser en  une  multitude  de  petits  groupements, 
naturels,  autonomes  :  véritables  républiques  loca- 
les, professionnelles,  morales  ou  religieuses,  d'ail- 
leurs compénétrées  les  unes  par  les  autres,  mais 
se  gouvernant  par  libres  conseils  spontanés.  Le 
parlementarisme,  expulsé  de  l'État  central,  peut 
se  réfugier  dans  ces  États  inférieurs,  à  condition 
que  l'État  central  soit  demeuré  le  maître  de  la 
diplomatie,  des  armées  de  terre  et  de  mer,  de  la 
haute  police,  de  la  haute  justice,  et  qu'il  veille  à 
toutes  les  fonctions  d'intérêt  général. 

Qui  ne  voit  que  ces  deux  questions,  très  con- 
nexes, s'appellent,  mais  se  subordonnent?  Il  existe 
en  France  une  vigoureuse  tendance  à  former  de 

19 


290  APPENDICES 

ces  petites  républiques,  vraiment  autonomes  et 
fortes  :  jamais  un  État  électif,  jamais  un  État 
faible,  jamais  l'État  parlementaire  démocratique 
et  républicain  ne  laissera  se  composer  des  centres 
de  forces  si  redoutables  pour  lui  ;  s'il  a  la  distrac- 
tion de  les  laisser  paraître,  ou  bien  leur  répres- 
sion vigoureuse  s'imposera  (souvenons-nous  de  la 
Gironde)  ou  bien  ils  lui  échapperont  complète- 
ment, ce  sera  la  pure  anarchie  ^.  Il  faut  un  État 
politique  très  puissant,  tant  pour  constituer  que 
pour  maintenir  et  protéger  les  républiques,  mais 
si  cet  État  très  puissant  se  constitue,  —  en  bon 
français  si  la  Monarchie  se  fait,  —  l'intérêt  du 
Prince  soucieux  de  réserver  l'indépendance  et  l'in- 
tégrité nécessaires  de  son  pouvoir  politique,  sera 
de  seconder  de  toutes  ses  forces  la  renaissance  de 
nos  républiques  d'autrefois.  En  laissant  prendre 
à  celles-ci  les  pouvoirs  et  les  libertés  de  leur  com- 
pétence, il  garantira  les  pouvoirs  et  les  autorités 
qui  n'appartiennent  qu'à  lui,  qui  doivent  être 
absolues  en  lui. 

Je  ne  saurais  terminer  cette  notice  sans  affir- 
mer que  tel  est  l'équitable  et  raisonnable  partage 
d'attributions  que  j'attends  pour  ma  part  du  règne 
de  Philippe  VIII,  roi  de  France,  et  prolecteur  des 
républiques  françaises. 

De  tous  les  actes  de  ce  prince,  de  son  natio- 


1  L'histoire  des  ministères  Clemenceau  (1906-1909)  et 
Briand  f  1909-191...)  ne  vérifie  pas  mal  ces  deux  pronostics 
du  15  juillet  1901. 


APPENDICE    III  291 

nalisme,  de  son  antisémitisme,  de  sa  politique 
populaire  et  militaire  tout  à  la  fois,  de  son  goût 
pour  l'autorité,  de  ses  déclarations  décentralisa- 
trices ^,  nous  avons  le  droit  de  conclure  que  Phi- 
lippe VIII  rétablira  l'État  français  :  par  là  même, 
il  le  bornera,  il  le  limitera,  il  le  définira  en  ren- 
dant aux  États  ce  qui  leur  appartient. 

1  N'eût-il  même  rien  fait  ni  rien  dit  en  ces  sens  divers, 
l'on  serait  encore  fondé  à  attendre  les  mêmes  biens  du  chef 
de  la  Maison  de  France,  une  fois  remonté  sur  le  trône 
de  ses  aïeux  ;  car,  par  position,  par  fonction,  il  y  serait  le 
sens  même  du  bien  public.  Les  esprits  réfléchis  admireront 
pourtant  que  le  duc  d'Orléans,  éloigné  du  trône,  absent 
du  pays,  ait  fourni  un  programme  aussi  bien  adapté  aux 
nécessités  générales. 


IV 

Suite  du  précédent. 
«  MAIS  IL  FAUT  LA  VIOLER  » 


...  On  essaya  d'impro- 
viser. Pase  62. 


Les  notes  suivantes,  publiées  au  Figaro  du  8  no- 
vembre 1901,  au  moment  oii  le  Gouvernement 
français  envoyait  en  Orient  une  escadre  pour 
assurer  le  recouvrement  des  créances  Tubini  et 
Lorando,  illustrent  et  précisent  l'une  des  idées 
exprimées  à  l'appendice  qui  précède. 

La  presse  de  gauche  et  de  droite  nous  assure 
depuis  quelques  jours  que  M.  Emile  Loubet  et  ses 
ministres  sont  en  train  de  violer  la  Constitution. 

Hardi,  ferme,  poussez!  dirai-je  à  ces  messieurs. 
Ils  font  une  œuvre  pie.  Toutes  les  fois  qu'il  leur 
arrivera  de  violer  la  Constitution,  je  les  prie  d'être 
assurés  de  mes  compliments.  Et  s'ils  ont  besoin 
de  mon  aide... 

En  fait,  l'ont -ils  violée?  Cela  ne  peut  faire  de 
doute,  depuis  l'appareillage  de  l'amiral  Caillard. 
En  embarquant  cet  officier  général,  avec  des  hom- 
mes, des  canons  et  des  munitions,  le  ministère  nous 
embarquait  par  là  même  dans  une  de  ces  aven- 
tures dont  personne  ne  saurait  deviner  l'issue.  Le 
Grand  Turc  peut  bien  se  soumettre,  c'est  un  cas 


APPENDICE    IV  293 

à  prévoir,  mais  un  autre  cas  doit  être  prévu  aussi  : 
le  Grand  Turc  peut  nous  résister,  et  alors  c'est  la 
guerre;  une  guerre  engagée  par  la  seule  initiative 
gouvernementale  et  sans  l'aveu  du  Parlement. 

M.  de  Pressensé,  qui  choisit  ses  adverbes,  écrit 
qu'un  tel  état  de  choses  «  viole  effrontément  la  loi 
constitutionnelle  ».  EfTrontément,  ou  non,  on  la 
viole,  voilà  le  fait.  On  la  viole,  et  on  a  l'habitude 
de  la  violer.  C'est  une  habitude  assez  vieille.  Elle 
a  vingt-cinq  ans  :  l'âge  de  la  Constitution. 

Depuis  vingt-cinq  ans,  la  loi  constitutionnelle 
dispose  que  «  la  législature  seule  peut  exercer  le 
droit  de  guerre  ou  de  paix.  »  Et  cela  est  conforme 
à  cette  justice  théologique,  qui  est,  à  vrai  dire, 
l'âme  d'une  bonne  république  démocratique. 

La  Justice  dit,  en  effet,  que,  si  la  guerre  est 
faite  par  tout  le  monde,  elle  doit  être  aussi  décla- 
rée par  tout  le  monde,  ou  du  moins  par  les  man- 
dataires de  tout  le  monde.  Et  la  Justice  veut  que 
les  soldats,  avant  d'être  exposés  au  feu,  soient  aussi 
consultés  au  scrutin  secret  par  leurs  chefs.  Et,  peu 
importe,  au  point  de  vue  de  la  Justice,  qu'ils  cou- 
rent ainsi  mille  risques  nouveaux  de  défaite  et  de 
mort.  Fiat  Juslitia,  disent  les  justiciers,  ruai  cœ- 
lum  !  Que  la  Justice  soit,  et  que  la  France  en  crève  ! 

Une  république  démocratique  est  le  régime  dans 
lequel  la  volonté  de  chaque  citoyen  jouit  des  pré- 
rogatives du  souverain.  Mais  de  toutes  les  préro- 
gatives souveraines,  le  droit  de  paix  ou  de  guerre 
est  bien  l'essentielle.  C'est  proprement  un  cas  royal 
que  le  casus  belli.  Si  nous  sommes  des  rois,  ce  droit 
nous  appartient.  Tout  au  plus,  si  nos  délégués 
immédiats,  et  les  plus  fraîchement  élus,  peuvent 
l'exercer  en  notre  lieu  et  place.  Foin  du  président 
de  la  République,  foin  des  ministres  et  du  Sénat  ! 
Républicainement,  le  seul  pouvoir  ici  compétent, 
c'est  la  Chambre  basse,  et  s'il  était  au  monde  une 


294  APPENDICES 

Chambre  plus  basse  (j'entends  plus  près  de  l'élec- 
teur), c'est  elle  qu'il  faudrait  saisir. 

Qui  se  méfie  des  députés  se  méfie  de  la  Répu- 
blique. Oui  se  substitue  à  leur  assemblée  substitue 
à  la  royauté  populaire  sa  royauté  :  il  renverse  la 
République. 

Tel  est  le  droit  républicain  promulgué  depuis 
vingt-cinq  ans.  Mais,  depuis  vingt-cinq  ans  aussi, 
les  faits  n'ont  pas  cessé  de  détruire  la  République, 
en  obligeant  les  différents  chefs  de  l'État  à  violer 
la  Constitution. 

En  effet,  toujours  ou  presque  toujours,  l'Exé- 
cutif a  procédé  de  sa  propre  initiative  à  des  expé- 
ditions qui,  dit  M.  de  Pressensé,  ne  se  distinguaient 
que  «  nominalement  »  des  entreprises  militaires  et 
qui,  en  tout  cas,  «  pouvaient  aboutir  d'une  minute 
à  l'autre  à  la  guerre  ».  L'expédition  de  Chine,  celle 
de  Tunisie,  celle  du  Dahomey,  celle  de  l'Indo- 
Chine,  en  sont  de  bons  exemples.  L'histoire  de 
Fachoda,  que  racontait  naguère  ici  Saint-Simonin, 
en  est  un  autre  encore,  tout  aussi  bon.  Quand 
Saint-Simonin  la  conta,  elle  fit  pousser  les  hauts 
cris  à  tous  les  amis  de  la  Constitution. 

J'étais  autrefois  bien  curieux  de  savoir  quelles 
étaient  les  dispositions  de  M.  Loubet  sur  ce  point. 
L'initiative  qu'il  vient  de  prendre  me  rassure  à 
quelque  degré.  Si  je  la  tiens  pour  dangereuse  (et 
je  dirai  tantôt  pourquoi),  elle  est  beaucoup  moins 
dangereuse  que  ne  le  serait,  par  exemple,  l'état 
d'esprit  juridico  -  métaphysico  -  blagologique  d'un 
Président  qui  refuserait  de  tirer  son  pays  d'affaire, 
dans  la  crainte  de  violer  la  Constitution. 

Pourquoi  les  actions  diplomatiques  et  mili- 
taires de  la  troisième  République  ont-elles  été  tou- 
jours, ou  presque  toujours,  en  désaccord  si  violent 


iik 


APPENDICE    IV  295 

avec  le  droit  républicain,  c'est,  je  pense,   ce  qui 
pourra  s'expliquer  d'un  seul  mot. 

La  Nécessité  le  voulait. 

Ou  plutôt  deux  nécessités  :  l'une  aussi  vieille 
que  le  monde,  l'autre  toute  moderne. 

Une  nécessité  aussi  ancienne  que  le  monde. 
De  tout  temps,  les  opérations  militaires  et  diplo- 
matiques étaient  soumises  à  trois  ordres  de  condi- 
tions :  la  rapidité,  la  continuité,  le  secret.  De  tout 
temps,  les  assemblées  nombreuses  ne  pouvaient 
être  ni  très  promptes,  ni  très  sûres,  ni  très  discrètes. 
C'est  pourquoi,  de  tout  temps,  ce  sont  les  rois, 
les  chefs  qui  conduisent  la  diplomatie  et  la  guerre. 
De  tout  temps,  les  démocraties,  quand  elles  sont 
parlementaires,  ne  s'entendent  pas  plus  à  la  guerre 
qu'à  la  diplomatie.  Les  républiques  vigoureuses, 
comme  celles  de  Rome  ou  de  Venise,  sont  conduites 
par  des  patriciats  puissants.  Toutes  choses  étant 
égales  d'ailleurs,  on  peut  dire  que  le  succès  final 
en  matière  de  diplomatie  ou  de  guerre  dépend  de 
l'unité  dans  la  direction  et  le  commandement. 

Ceci  est  très  ancien.  Passons  au  moderne.  Les 
conditions  de  la  diplomatie  et  de  la  guerre  modernes 
exigent  plus  sévèrement  que  jamais  la  prompti- 
tude et  le  mystère.  Il  arriva  aux  chefs  germains 
d'assembler  leurs  guerriers  et  de  recueillir  leurs 
opinions  avant  d'entreprendre  une  guerre.  Nos  an- 
ciens rois  consultaient  parfois  leurs  États.  Serait-ce 
possible  aujourd'hui?  De  l'avis  des  spécialistes,  la 
victoire  appartient  au  peuple  qui  sera  le  plus  vite 
et  le  plus  nombreux  sous  les  armes.  On  s'attendait, 
en  1870,  à  un  laps  de  trois  mois  entre  la  déclaration 
de  guerre  et  l'appel  des  réservistes  :  ce  fut  une 
question  de  jours.  Et  ce  serait  une  affaire  d'heures 
aujourd'hui.  Le  parlementarisme,  sorti,  dit  Mon- 
tesquieu, des  forêts  de  la  Germanie,  est  une  ma- 
chine barbare  :  bien  lente  et  bien  pesante  pour 
répondre  aux  conditions  de  l'ordre  nouveau  !  Ce 


296  APPENDICES 

chariot  mérovingien  doit  céder  à  l'automobile  '. 
C'est  ainsi  que  la  reine  du  monde,  la  Nécessité, 
accumule  contre  la  République  les  faits  qui  la  ren- 
versent. C'est  ainsi  qu'elle  impose  aux  magistrats 
républicains,  au  nom  des  devoirs  de  leur  charge, 
les  procédés  naturels  à  la  monarchie.  Toutes  les 
fois  qu'un  fait  politique  important,  un  problème 
international  se  présente,  ils  sont  conduits  à  violer 
la  Constitution. 

Ils  le  font.  Ils  font  bien.  Leur  seul  tort  est  de 
ne  la  violer  qu'en  détail.  Le  salut  du  pays  vou- 
drait qu'ils  eussent  assez  de  cœur  et  d'esprit  pour 
oser  la  violer  en  gros. 

Ils  s'improvisent  rois.  Un  roi  qui  ne  serait 
pas  improvisé,  mais  reconnu,  mais  installé  dans  la 
fonction  souveraine,  pourrait  faire  à  loisir  et  avec 
réflexion  ce  qu'ils  sont  obligés  de  bâcler  en  se  déro- 
bant. 

Ils  s'improvisent  rois,  c'est-à-dire  ils  usurpent 
l'autorité  royale  :  mais  la  responsabilité  royale,  ils 
l'esquivent  complètement.  D'abord  parce  que  la 
leur  est  divisée  entre  plusieurs  personnes.  Ensuite 
parce  qu'elle  porte  sur  un  espace  de  temps  extrê- 
mement court.  Un  roi  est  responsable  devant  son 
peuple,  devant  sa  dynastie  et  devant  l'histoire  : 
j'ai  trop  bonne  opinion  du  bon  sens  de  M.  Loubet 
pour  lui  prêter  seulement  l'idée  la  plus  vague  de 
cette  triple  responsabihté. 

Enfln,  nos  magistrats  républicains,  en  s'impro- 
visant  rois,  usurpent  l'arbitraire  royal,  et,  tout  le 
long  de  cet  article,  j'ai  supposé,  pour  leur  faire 
la  partie  belle,  qu'ils  l'usurpaient  seulement  en  vue 
du  salut  public.  Mais,  par  hasard,  s'ils  l'usurpaient 
en  faveur  des  intérêts  de  leur  parti?  S'ils  l'usurpaient 

1  Comparaison  souvent  reprise,  dont  on  me  permettra 
de  rappeler,  en  ce  qui  concerne  l'usage  que  j'en  ai  fait, 
la  date  et  le  lieu  de  naissance. 


APPENDICE    IV  297 

au  profit  d'intérêts  privés  '  ?  Si  ces  intérêts  privés 
étaient  tournés  contre  l'intérêt  général?  Nous 
n'avons,  à  ce  triple  égard,  aucune  garantie.  La 
royauté  héréditaire  identifie  le  Roi  régnant  avec 
l'intérêt  national  :  un  roi  peut  se  tromper,  mais 
il  a  plus  d'intérêt  que  personne  à  ne  point  se 
tromper,  et,  l'erreur  commise,  à  s'en  apercevoir,  à 
la  réparer  au  plus  tôt.  Même  malhonnête  homme, 
comme  le  fut  Louis  XI,  il  sert  Tintérêt  de  son 
peuple  lorsqu'il  sert  son  propre  intérêt.  Oui  ne 
Voit,  au  contraire,  que  ces  deux  intérêts  se  dédou- 
blent trop  facilement  dans  le  cœur  d'un  président 
élu  et  de  ses  ministres,  quelle  que  soit,  au  reste, 
la  valeur  intellectuelle  ou  morale  de  chacun  ? 

Oui.  Nous  avons  une  royauté,  mais  qui  n'a 
pas  l'expérience  du  «  métier  de  roi  ».  Nous  avons 
la  royauté  sans  la  compétence  royale.  Nous  avons  la 
royauté  sans  unité,  sans  responsabilité  personnelle, 
domestique  ni  dynastique.  Et  nous  avons  la  royauté 
sans  ce  patriotisme  qui  est  naturel  aux  rois,  comme 
l'expression  de  leurs  intérêts  les  plus  chers.  Nous 
avons  une  royauté  sans  aucune  de  ses  garanties 
essentielles. 

C'est  la  royauté,  cependant.  Établie  par  la 
nécessité  et  par  la  nature  des  choses,  c'est  la 
royauté,  malgré  tout.  Mais,  puisque  la  nature  nous 
en  fait  le  présent,  soyons  hommes,  faisons  ce  que 
les  hommes  de  tous  les  âges  ont  fait  avec  les  pro- 
duits naturels  :  perfectionnons  ce  mécanisme  brut. 
Tirons  de  cette  royauté  anonyme,  irresponsable, 
fugitive,  précaire,  une  royauté  qui  réponde  aux 
quatre  ou  cinq  grandes  conditions  du  salut  public. 

Renversons  la  République  une  fois  pour  toutes, 
et  venons  au  roi  national. 

1  II  semble  bien  que  tel  ait  été  le  cas  en  novembre  1901  : 
les  créances  Tiibiui  et  Lorando  étaient-elles  seulement  des 
créances  françaises? 


V 

DIRIGEABLES  ET  AÉROPLANES 


Les  incontestables  pro- 
grès obtenus  sous  la  Répu- 
blique dans  l'armée  de  terre 
ne  doivent  pas  faire  illusion. 
Page  66. 


Tant  que  l'idée  de  la  Revanche  a  été  la  reine 
de  France,  l'armée  de  terre  s'est  ressentie  des 
heureux  effets  de  cette  régence.  Comme  l'a 
dit  éloquemment  M.  Latapie  dans  sa  brochure 
«  Sommes-nous  prêts?  »,  l'ancien  État-Major,  a  tant 
décrié  »,  «  nous  a  tenus  constamment  au  premier 
rang  ».  Les  premiers,  nous  avons  eu  le  fusil  de 
petit  calibre;  les  premiers,  nous  avons  eu  le  canon 
à  tir  rapide;  les  premiers,  aussi,  nous  avons 
connu  «  les  réformes  de  la  tactique  nouvelle...  ». 
Mais,  depuis  que  le  stimulant  de  la  grande  guerre 
prochaine  a  disparu  sous  l'action  de  la  politique 
et  des  politiciens,  la  technique  du  matériel  de 
l'armée  de  terre  menace  d'incliner  aux  mêmes 
nonchalances  et  à  la  même  incurie  que  la 
technique   navale. 

Non  que  cette  dernière  soit  indigne  du  nom  et  du 
génie  français.  L'écrit  que  je  cite  plus  haut  rap- 


APPENDICE    V  299 

pelle  que  nous  avons  été  également  les  premiers  à 
posséder  des  torpilles  et  des  sous-marins.  Seule- 
ment, l'initiative  brillante  n'a  pas  été  suivie 
d'application  ni  d'exécution  dignes  d'elles.  La 
France  invente,  l'État  français  n'utilise  pas, 
n'emploie  pas  l'invention  de  la  France.  L'admi- 
nistration de  notre  armée  de  mer  cède  au  goût 
du  sommeil,  à  ce  désir  de  l'examen  indéfini, 
qui  est  le  fléau  de  toute  bureaucratie  livrée 
à  elle-même. 

La  bureaucratie  du  ministère  de  la  Guerre 
commence-t-elle  à  être  touchée  du  même  mal? 
Un  véhément  et  juste  article,  paru  au  Temps  du 
21  janvier  1910,  permet  de  le  penser.  Il  est  inutile 
de  dire  combien  l'appréciation  d'un  grand  journal 
républicain  qui  est  tantôt  l'officieux  du  jour,  tan- 
tôt l'organe  des  officieux  du  lendemain,  mérite 
d'être  pris  en  considération.  Un  réquisitoire 
aussi  fort,  lorsqu'il  vient  du  Temps,  équivaut  à 
la  confession  du  régime.  Tout  est  digne  d'être 
remarqué  dans  ce  chapelet  d'aveux,  auquel  il 
ne  manque,  pour  être  parfait,  qu'une  conclusion 
royaliste. 

«  L'opinion  publique  s'est  émue  lorsqu'une  lettre 
vigoureuse  de  M.  Capazza,  appuyée  par  le  témoi- 
gnage autorisé  de  M.  d'Estournelles  de  Constant  ', 
a  comparé  la  continuité  des  efforts  de  l'Allemagne 
et  notre  nonchalance  en  ce  qui  touche  l'aérostation 
militaire.   Une  fois  de  plus  il  était  démontré  que 

1  Saluons  l'incohérence  bien  républicaine  de  ce  pacifiste 
hanté  d'aérostation  militaire... 


300  APPENDICES 

nos  savants,  nos  ingénieurs,  nos  mécaniciens  savent 
vaincre  les  résistances  de  la  nature  et  reculer  les 
limites  de  notre  domaine,  mais  que  nous  ne  savons 
pas  —  nous  citoyens,  nous  Français,  nous  nation 
[i'afoulerais,  pour  dire    mieux  encore   :  nous  Étal] 

—  profiter  de  la  victoire  pour  prendre,  tout  au 
moins,  une  avance  considérable  sur  nos  rivaux. 
Créateurs  de  l'automobilisme,  pionniers  de  la  navi- 
gation aérienne,  nous  avons  laissé  l'Allemagne  se 
servir  de  nos  découvertes  ou  de  nos  améliorations 
pour  accroître  sa  puissance  militaire.  Et  certes, 
nous  ne  voulons  pas  nier  la  science  et  l'industrie 
allemandes,  que  nous  avons  en  très  haute  estime. 
Nos  voisins  ont  dû  certainement  faire  quelques 
trouvailles,  adapter  plus  spécialement  certains  mé- 
canismes à  leur  destination  guerrière.  Il  ne  s'agit 
pas  ici  d'une  contestation  d'amour-propre  natio- 
nal. Bien  au  contraire  :  nous  proclamons  un  vice 
de  gouvernement  ou  un  défaut  de  sens  pratique 
lorsque  nous  constatons  ce  qu'a  fait  l'Allemagne 

—  tout  entière  —  pour  donner  au  pays  une  flotte 
aérienne. 

«  Ici,  nous  disions  que  l'opinion  publique  s'est 
émue.  On  avait  peine  à  concevoir  l'inertie  du  minis- 
tère de  la  Guerre  français,  son  manque  d'initia- 
tive et  son  scepticisme  délétère.  Il  n'aurait  pas 
fallu  un  grand  effort  pour  que  la  déception  du 
public  se  changeât  en  une  colère  trop  justifiée;  mais 
le  général  Brun  trouva  le  biais  —  non  point  pour 
rattraper  le  temps  perdu  —  mais  pour  détourner 
l'attention  française  des  dirigeables  militaires  alle- 
mands et  pour  nous  lancer  sur  une  fausse  piste. 
Il  déclara  que  ce  n'était  point  la  peine  de  nous 
épuiser  en  efforts  sur  les  dirigeables,  puisque  l'aé- 
roplane —  qui  est  par  excellence  une  œuvre  de 
chez  nous  —  semble  approcher  du  moment  où  il 
pourra  être  pratiquement  utilisé.  L'aéroplane  de- 
venu pratique  sera   bien  supérieur  au  dirigeable. 


APPENDICE    V  301 

Attendons  un  seul  instant,   et,   par  un  raccourci, 
nous  aurons  repris  la  tête  du  progrès. 

«  Attendons...  Attendons...  Demain...  Demain... 
Mots  qui  encombrent  l'esprit  français,  l'encrassent 
et  le  rouillent  !  L'habile  diversion  du  ministre  de 
la  Guerre  endormit  encore  une  fois  l'opinion.  Mais 
voici  qu'avant-hier  le  Temps  a  publié  une  dépêche 
de  son  correspondant  de  Berlin  :  «  Le  gouverne - 
«  ment  allemand  vient  d'adopter  un  type  d'aéro- 
«  plane.  »  Il  suffit  de  cette  ligne  pour  dégonfler  tou- 
tes les  promesses  du  général  Brun.  Vous  avez  bien 
compris.  L'Allemagne  a  toute  une  flotte  de  diri- 
geables, et  nous  n'en  avons  pas  ou  pour  ainsi  dire 
pas.  Nous  aimions  à  nous  consoler  en  disant  que 
nos  aéroplanes,  bientôt,  fourniraient  à  notre  armée 
une  aide  bien  supérieure,  selon  nous,  à  celle  que 
les  dirigeables  pourraient  apporter  à  l'armée  alle- 
mande. Et  voici  l'Allemagne  qui  coupe  court  à 
cette  vaine  controverse  entre  dirigeables  et  aéro- 
planes :  elle  avait  les  uns,  elle  aura  les  autres,  elle 
aura  de  tout  en  quantité  et  vile,  —  avant  nous,  tou- 
jours avant  nous!...  Nous  sommes  curieux  de  savoir 
quelle  thèse  nouvelle  (naturellement  très  ingénieuse 
et  toujours  inféconde)  le  ministère  de  la  Guerre  va 
trouver  pour  nous  démontrer  une  fois  de  plus  que 
tout  va  pour  le  mieux,  conformément  à  la  tradition 
léguée  par  le  maréchal  Lebceuf.  » 


Notons  que,  si  le  général  Brun  est  le  ministre 
d'une  République  démocratique,  le  maréchal  Le- 
bœuf  était  le  ministre  d'une  démocratie  couronnée, 
d'un  gouvernement  plébiscitaire,  obligé  aussi  à 
capituler  devant  l'opinion,  non  devant  l'opinion 
de  l'élite,  mais  devant  ses  éléments  les  plus 
inertes  et  les  moins  clairvoyants. 


302  APPENDICES 

«  Nous  avions  aussi  des  sujets  de  controverses 
brillantes  dans  la  marine.  Fallait-il  construire  des 
cuirassés?  Des  croiseurs?  De  petites  unités?  Cha- 
que système  avait  des  défenseurs  éloquents,  bril- 
lants, puissants  par  leurs  grades  ou  par  leur  com- 
pétence technique.  En  fm  de  compte,  nous  avons 
passé  ces  dernières  années  sans  construire  ni  un 
cuirassé,  ni  un  croiseur,  ni  rien...  Toujours  rien. 
Pardon  !  Tanlôl  le  Sénat  et  tantôt  la  Chambre  nom- 
ment des  Commissions... 

«  Il  est  évident  que  cette  méthode  —  laquelle 
aboutit  au  désarmement  sans  bruit...  et  à  la  mort 
sans  phrases  —  met  en  jeu  plus  particulièrement 
la  responsabilité  des  ministres  techniques.  Sauf  de 
rares  exceptions,  sauf  un  très  petit  nombre  de 
personnalités,  les  profanes  ont  mauvaise  grâce  à 
rappeler  aux  spécialistes  le  souci  de  la  défense  natio- 
nale. On  déconcerte  d'abord  l'intrus  ou  l'indiscret 
par  quelques  affirmations  plus  audacieuses  que 
vraies,  et  l'on  complète  la  thèse  des  bureaux  avec 
des  considérations  techniques  qui  achèvent  la  dé- 
route des  curiosités  gênantes.  Procédé  connu,  mais 
qui  réussit  encore.  » 

Le  procédé  réussira  toujours,  forcément,  parce 
que  la  partie  n'est  pas  égale.  Les  techniciens,  les 
bureaucrates,  sont  maîtres  du  terrain  pour  deux 
bonnes  raisons  :  ils  y  restent,  et  ils  le  connaissent; 
l'élément  parlementaire  (ou  ministériel),  auquel  la 
démocratie  donne  la  charge  de  les  contrôler,  ne 
connaît  pas  ce  terrain,  et  il  n'y  reste  même  pas  le 
temps  dv  faire  un  apprentissage  sérieux.  Le  con- 
trôleur compétent,  c'est  le  contrôleur  permanent,  le 
contrôleur  unique,  le  contrôleur  héréditaire.  C'est 
le  Roi.  Quand  les   assemblées  politiques  veulent 


APPENDICE    V  303 

faire  du  contrôle  à  tout  prix,  elles  délèguent  un 
André  ou  un  Pelletan,  lequel  contrôleur  casse  tout 
et  ne  refait  rien.  Le  Temps,  qui  sait  bien  tout 
cela,  se  retourne  avec  désespoir  du  côté  de  la 
fumisterie  intitulée  Conseil  supérieur  de  la  défense 
nationale,  dernier  saint  auquel  il  se  fie  et  qui  ne 
paraît  guère  plus  puissant  que  les  autres  ^  : 


«  Cependant,  il  n'y  a  pas  que  les  responsabilités 
des  minisires  spéciaux.  II  y  a  la  responsabilité 
éminenle  des  Conseils  supérieurs  de  défense  que 
préside  jSI.  le  Président  de  la  République.  Il  y  a 
aussi  la  responsabilité  gouvernementale.  Les  minis- 
tres sont  solidaires,  d'après  la  Constitution.  Et 
quand  même  la  Constitution  serait  muette  sur  ce 
point,  cette  solidarité  s'imposerait  de  toute  évi- 
dence lorsqu'il  s'agit  de  la  sécurité  nationale.  D'ail- 
leurs, la  défense  nationale  ne  peut  être  conçue 
qu'en  fonction  d'une  certaine  politique  extérieure, 
puisque  tout  finit  par  des  projets  de  loi  et  des 
demandes  de  crédits.  Il  n'est  donc  pas  permis  à 
un  gouvernement,  à  une  réunion  de  ministres  soli- 
dairement responsables,  de  se  désintéresser  de  ce  qui 
se  passe  dans  les  ministères  de  défense  nationale, 
et  de  les  abandonner  aux  seules  inspirations  des 
titulaires  de  ces  départements,  si  éminents  qu'ils 
soient.  Des  échanges  de  vues  constants  sont  néces- 
saires pour  que  l'impulsion  ne  se  ralentisse  pas;  et 
quand  l'opinion  publique  est  obligée  de  constater 
que,  depuis  quelque  temps,  l'inertie  règne  dans 
certaines  administrations  très  importantes,  c'est 
au  gouvernement  tout  entier  qu'elle  en  fait  grief.  » 


1  Voir  le  chapitre  XXIII  de  ce  livre,  pages  191  eb  sui- 
vantes. 


304  APPENDICES 

Si  le  Temps  voulait  réfléchir  sur  ce  sujet  à  propos 
duquel  il  préfère  dormir  ou  bavarde,  comme  un 
simple  parlementaire  devenu  ministre  de  la  Guerre 
ou  de  la  Marine,  le  Temps  se  rendrait  compte  de 
l'inanité  politique  des  entités  qu'il  appelle  «  le  Gou- 
vernement tout  entier  »,  ou  «  réunion  de  ministres 
solidairement  responsables  ».  Ces  solidarités  collec- 
tives ont  un  sens  en  jurisprudence,  parce  qu'il 
existe  des  tribunaux  réguliers  devant  lesquels 
sont  évoquées  les  collectivités  responsables.  Devant 
quel  tribunal  évoquera-t-on  la  responsabilité  des 
douze  personnages  que  le  hasard  ou  l'intrigue  par- 
lementaire a  juchés  au  pouvoir,  et  comment,  au 
surplus,  seraient-ils  rendus  comptables  des  dégâts 
et  désastres  amenés  par  les  trente  ans  de  dégéné- 
rescence antérieure? 

La  question  du  rapport  de  soUdarité  qui  devrait 
unir  nos  techniciens  militaires  est  très  bien  posée 
par  le  Temps,  qui  n'oublie  que  de  montrer  com- 
ment, en  république,   elle  est  insoluble. 


VI 


LE  ROYAUME  D'ITALIE  ET  L'ESPRIT 
RÉVOLUTIONNAIRE 


Ainsi  la  République,  si  elle 
s'aliénait  les  catholiques, 
fortifiait  une  dynastie  étran- 
gère... Page  136. 


I 

L'enseignement  de  politique  royaliste  enfermé 
clans  les  colonnes  du  Temps  est,  à  la  lettre,  iné- 
puisable. On  lisait  dans  le  Petit  Temps  du  30  juin 
1905,  sous  un  titre  déjà  suggestif,  «  Mazzini  et 
l'unité  italienne  par  la  royauté  nationale  »,  les 
deux  documents,  plus  suggestifs,  que  voici  : 

Nous  recevons  la  lettre  suivante  : 

Paris,  28  juin. 
«  Mon  cher  Hébrard, 

«  J'ai  lu  avec  un  bien  vif  intérêt  le  très  instructif 
article  :  «  Une  leçon  de  politique  ",  publié  daas  le 
Temps  du  27  juin.  J'y  trouve  ce  passage  : 

«  Comme  Garibaldi,  Mazzini,  à  la  fin  de  sa  car- 
«  rière,  a  su  sacrifier  ses  préférences  personnelles  à 

20 


306  APPENDICES 

«  l'idéal  commun  :  sacrifice  plus  pénible  pour  un 
«  homme  de  doctrine  que  pour  un  homme  d'action. 
«  Théoriciens  désintéressés,  ces  bons  soldais  de  la  pairie 
tt  italienne  avaient  conçu  Vunité  de  Vltalie  sous  la 
<■  forme  républicaine.  Quand  l'expérience  eut  prouvé 
»  que  la  monarchie  seule  était  capable  de  réaliser  celte 
«  unité,  ils  restèrent  les  soldats  de  la  cause  dont  la  di- 
«  reclion  leur  échappait.  Et,  d'une  place  effacée,  par- 
«  fois  comme  Mazzini  sous  un  faux  nom,  survivance 
«  des  conspirations  d'autrefois,  ils  virent  lever  la 
«  moisson  dont  leur  enthousiasme  avait  semé  le 
<t  grain  —  et  ceux-là  en  recueillir  le  profit  qui, 
«  jadis,  n'avaient  eu  pour  eux  que  défiance,  hosti- 
«  lités,  rigueurs.  » 

«  Peut-être  trouveriez-vous  intéressant  de  pu- 
blier, à  l'appui  de  cette  constatation  si  exacte,  la 
lettre  ci-jointe,  écrite  par  Giuseppe  Mazzini  au 
général  Nino  Bixio  le  24  août  1859,  au  lendemain 
du  traité  de  Villafranca.  C'est  la  traduction  d'une 
lettre  originale  en  italien  que  j'ai  dans  ma  collec- 
tion. 

«  La  publication  de  cette  lettre  serait  un  hom- 
mage à  la  mémoire  du  grand  agitateur  qui,  pendant 
tant  d'années,  a  entretenu  le  feu  sacré  de  la  patrie 
italienne,  à  laquelle  son  existence  entière  a  été 
vouée. 

•>  Bien  à  vous  de  cœur.  Bixio.  » 

Voici  la  lettre  de  Mazzini  : 

24  août   1859. 
«  Nino, 

<-  Le  mouvement  meurt  de  consomption. 
<>  La  diplomatie  voudrait  que  la  restauration  [des 
anciens    petits   États   particuiaristes    italiens]   sti- 


APPENDICE    VI  307 

pulée  à  Villafranca  s'accomplît  par  réaction  inté- 
rieure. Les  anciens  maîtres  y  travaillent  sans  se 
lasser.  La  troupe  est  gâtée;  l'artillerie  surtout.  A 
Florence,  trois  cents  de  l'aristocratie  sont  allés  dé- 
poser leur  carte  de  visite  chez  Poniatowski,  et  on 
signe  en  cachette  des  listes  pour  le  retour  du  duc. 
Les  éléments  volontaires,  Ombriens,  Marchisans, 
Vénètes,  qui  entrent  pour  une  grande  partie  dans 
le  corps  de  Mezzacapo,  trompés  dans  leurs  espé- 
rances, se  débandent;  aucun  ne  veut  faire  le  soldat 
pour  le  simple  plaisir  d'être  soldat.  Le  peuple,  sans 
liberté,  sans  journaux  à  lui,  sans  réunions,  sous 
ce  silence  de  dictature,  est  mécontent,  sans  savoir 
que  faire,  ou  retombe  dans  le  sommeil  indifférent 
à  toutes  choses.  L'élan  est  éteint.  Une  révolution 
va  en  avant  ou  va  en  arrière.  Elle  se  défend  en 
attaquant,  elle  n'abdique  pas  le  programme  avec 
lequel  elle  s'est  faite  sans  périr.  Et  le  programme 
était  italien  et  unitaire;  en  devenant  toscan,  par- 
mesan, romagnol,  il  périt.  Ceci,  croyez -moi,  est  le 
véritable  état  des  choses.  Nous  cheminons  vers  la 
restauration. 

«  Une  seule  chose  peut  sauver  ce  mouvement 
maladif,  trahi  :  c'est  ce  que  vous  aviez  promis  en 
paroles,  ce  que  je  vous  disais  que  vous  n'avez  pas 
tenu  et  que  vous  ne  tenez  pas  :  «  l'italianiser  «.  Et 
un  seul  moyen  peut  l'italianiser  :  l'offensive. 

«  Il  faut  marcher  sur  Pérouse,  la  reconquérir; 
de  là,  en  avant,  à  marches  forcées,  sur  les  Abruzzes, 
y  entrer  et  donner  le  signal  de  l'insurrection  du 
royaume  [de  Naples]. 

«  Cette  opération  et  un  nom  :  le  nom  devrait 
être  Garibaldi. 

«  Il  faut,  pour  ce  qui  concerne  Pérouse,  réussir. 
C'est  une  condition  sine  qiia  non.  Le  reste  viendra 
de  soi-même.  Garibaldi  à  Pérouse  équivaut  au  sou- 
lèvement de  toute  l'Ombrie  et  de  toutes  les  Mar- 
ches. D'autre  part,  il  équivaut  à  la  réunion  de  tous 


308  APPENDICES 

les  congédiés,  de  tous  les  volontaires  des  colonnes 
mobiles  qui  sont  à  San  Archangelo,  de  tous  les 
Ombriens  et  Marchisans  qui  sont  dans  les  Roma- 
gnes.  La  victoire  de  Pérouse  sera  le  signal  d'une 
nouvelle  mobilisation  de  tous  les  éléments  qui, 
aujourd'hui,  blâment  le  temps  d'arrêt,  et,  de  tous 
les  nôtres  qui  ne  voulaient  pas  combattre  sous 
Napoléon,  mais  qui  sont  prêts  à  le  faire  pour  l'unité, 
et  si  vous  la  voulez  royale,  royale.  Je  n'ai  pas  besoin 
de  dire  que  tout  ce  que  je  puis  serait  au  service  de 
celui  qui  assumerait  l'entreprise. 

«  Entre  Pérouse  et  Rieti,  ou  un  autre  point  quel- 
conque de  la  frontière  des  Abruzzes,  il  n'y  a  pas 
de  forces  qu'on  puisse  nous  opposer.  Les  Pontifi- 
caux s'uniront  à  nous. 

«  Si  on  arrive  six  ou  sept  mille  hommes  dans  les 
Abruzzes,  l'insurrection  y  est  immanquable.  Gari- 
baldi  en  tirera  une  douzaine  de  milliers  de  volon- 
taires en  peu  de  jours. 

«  La  Sicile,  avec  laquelle  je  suis  en  contact  régu- 
lier, est  prête  à  agir.  Elle  attendait  d'abord  le  signal 
qu'elle  n'a  jamais  eu  de  Turin  :  elle  l'attend  main- 
tenant d'un  mouvement  qui  menace  le  royaume 
et  en  divise  les  forces... 

«  Pour  retenir  dans  Rome  le  peu  de  troupes  fran- 
çaises qui  penseraient  à  s'opposer  à  la  marche,  il 
suffit  d'y  susciter  un  ferment  qui  n'aille  pas  au  delà, 
par  prudence,  mais  qui  force  les  Français  à  rester. 

<'  Si  nous  avons  l'insurrection  du  royaume,  nous 
ne  devons  pas  craindre  d'intervention  :  elle  entraî- 
nerait la  guerre  à  Napoléon  de  la  part  de  la  Prusse, 
de  l'Allemagne  et  de  l'Angleterre. 

«  Je  sais  que  Garibaldi  se  préoccupe  du  bonapar- 
tisme intérieur  et  prédominant  à  Bologne,  mais  il 
devrait  voir  qu'un  tel  coup  serait  le  plus  décisif 
pour  le  bonapartisme  intérieur.  La  révolution  deve- 
nue agressive,  menaçante  et  forte,  personne  ne 
pense  plus  au  bonapartisme,  qui  est  le  refuge  de  la 


APPENDICE    VI  309 

peur,  et  non  d'autre  chose.  D'autre  part,  le  peuple 
de  Bologne  est  organisé,  et  avec  nous;  il  supporte 
tant  que  les  choses  sont  calmes;  une  fois  les  choses 
en  mouvement,  elles  le  mettront  en  action,  si  nous 
le  voulons. 

«  Le  mouvement,  en  réussissant,  réentraînera  le 
Piémont,  et,  s'il  est  de  bonne  foi,  le  roi. 

«  De  cette  manière,  nous  accomplirons  un  grand 
devoir,  et  il  me  paraît  que  devrait  vous  peser  sur 
l'âme  la  nécessité  de  l'accomplir. 

«  J'aurais  écrit  à  Garibaldi  lui-même,  mais,  sans 
que  j'en  sache  le  pourquoi,  trompé,  je  crois,  par  de 
faux  rapports,  Garibaldi  ne  m'aime  pas.  J'en  parle 
à  vous  et  à  Médici  pour  que,  si  vous  le  croyez,  vous 
lui  en  parliez. 

«  Malgré  la  position  actuelle,  Garibaldi  n'est  rien 
s'il  n'est  pas  une  incarnation  de  l'action  pour 
l'unité;  omnipotent  sur  le  peuple,  il  trouvera  dans 
les  milices  régulières,  en  partie,  toutes  sortes  d'amer- 
tumes et  d'obstacles. 

«  Puisqu'il  ne  m'aime  pas,  je  voudrais  qu'on  lui 
dît  que  faime  avant  toute  chose  F  unité  de  l'Italie, 
et  abhorre  par-dessus  toute  chose  le  protectorat  orgueil- 
leux français;  que  je  suis  avec  qui  partage  ma  haine 
et  mes  affections;  çu'au  roi  de  toute  l'Italie,  nous 
ne  nous  opposons  pas;  que  j'assisterais  inconnu  ù 
l'opération,  sans  que  mon  nom  figure  une  seule  fois; 
que  ce  nom,  au-delà  de  la  frontière  des  .\bruzzes, 
aiderait  puissamment  à  l'insurrection;  qu'alors 
donc  je  le  donnerai  avec  le  sien  et  d'autres,  s'il  le 
veut;  s'il  ne  le  veut  pas,  je  ne  le  donnerai  jamais. 

'>  Fatigué  des  hommes,  des  choses,  de  la  vie,  des 
déceptions,  de  l'abandon  des  vieux  amis,  de  tout, 
exilé  dans  ma  patrie  et  forcé  de  me  cacher  comme 
si  j'étais  un  voleur,  je  n'ai  j}lus  qu'une  pensée  : 
celle  qu'on  ne  tombe  pas  dans  la  fange,  et  qu'après 
tant  de  serviles  bassesses  de  municipalités,  de  gou- 
vernements, de  journaux  au  magnanime  empereur 


310  APPENDICES 

des  Français,  il  surgisse  au  moins  un  noble  fait 
qui  parle  d'unité,  de  conscience,  de  force  propre. 
J'aiderai  et  je  bénirai  qui  dirigera  ce  fait,  puis  je 
m'en  irai  mourir  en  Angleterre,  où,  du  moins,  j'ai 
des  amis,  et  des  amis  constants.  Si  donc  il  veut, 
qu'il  compte  sur  moi  pour  toute  chose  que  je  pour- 
rai faire  à  l'appui,  en  me  montrant  ou  non,  à  son 
choix.  Qu'il  ne  craigne  pas  que  je  veuille  partager 
la  gloire  de  l'entreprise  ou  la  vie  politique  avec  lui 
ou  avec  d'autres.  A  vous  j'écris  par  impulsion  de 
devoir,  avec  peu  ou  point  d'espérance. 

«  Gius.  Mazzini.  » 

«  Les  deux  colonnes  de  volontaires  mobiles  com- 
mandées par  Roselli,  à  San  Archangelo,  sont  plus 
que  disposées  parmi  les  soldats  et  les  sous-offlciers  : 
elles  suivraient  un  mot  de  Garibaldi.  » 


Quel  patriotisme  de  flamme  !  Et  comme  ces 
nationalistes  comprenaient  bien  la  primauté  de 
l'idée  de  patrie  sur  l'idée  de  gouvernement  !  Révo- 
lutionnaires, mais  partisans  de  l'Unité,  ils  n'hési- 
taient pas  à  écrire  :  «  si  vous  la  voulez  royale, 
ROYALE.  »  Encore  un  coup,  quelle  leçon  pour  les 
nationalistes  français  ! 


II 


Il  n'est  pas  inutile  de  comparer  à  ces  docu- 
ments originaux  le  témoignage  d'un  écrivain  libé- 
ral, avec  qui  nous  avons  peu  d'idées  communes, 
mais  qui  expose  ce  qu'il  a  vu,  le  comte  d'Haus- 


APPENDICE    VI  311 

sonville.  A  l'automne  de  1905,  il  s'en  revenait 
d'un  séjour  à  Florence,  qu'il  n'avait  pas  traversée 
depuis  quarante-trois  ans.  Quelques  points  de  son 
article  au  Gaulois  du  21  octobre  compléteront 
heureusement  la  magnanime  lettre  qu'on  vient  de 
lire. 

«  En  1862,  date  de  mon  premier  séjour,  l'unité 
italienne  n'était  pas  accomplie,  tant  s'en  faut.  Ve- 
nise était  aux  mains  des  Autrichiens.  Partie  des 
États  pontificaux  appartenait  encore  au  Pape, 
qu'une  garnison  française  protégeait  dans  Rome, 
et  Turin  n'avait  pas  cessé  d'être  la  capitale  de 
l'Italie.  Le  jeune  royaume,  né  de  la  veille,  était 
coupé  en  deux,  et  les  plus  graves  doutes  subsis- 
taient sur  sa  durée.  Cavour  était  mort...  L'Italie 
traversait  à  l'intérieur  des  moments  singulièrement 
difficiles.  Tout  l'ancien  royaume  des  Deux-Siciles 
était  livré  au  brigandage;  la  misère  sévissait  dans 
l'Italie  du  Nord  et  dans  les  anciens  Duchés.  La 
crise  économique  et  financière  était  intense,  et  la 
plupart  des  grands  États  de  l'Europe  assistaient, 
non  sans  quelque  satisfaction,  à  ces  débuts  pénibles 
d'une  monarchie  qu'ils  n'avaient  pas  encore  recon- 
nue. Aussi,  parmi  les  hommes  les  plus  sérieux  et 
les  plus  dénués  de  parti  pris,  se  discutait  chaque 
jour  la  question  de  savoir  si  l'unité  italienne  dure- 
rait et  se  compléterait,  ou  si,  au  contraire,  le  fra- 
gile édifice  ne  s'écroulerait  pas  bientôt  et  si  les 
matériaux  qui  avaient  servi  à  l'élever  ne  seraient 
pas  repris  par  leurs  légitimes  possesseurs.  » 

M.  d'Haussonville  constate  que  l'Italie  a  duré. 
Même  il  exprime  la  pensée  qu'il  n'y  a  plus  rien 
à  faire  et  que  l'Italie  Une  est  «  un  fait  définitii" 


312  APPENDICES 

acquis  à  l'avenir  autant  que  l'unité  française, 
peut-être  plus  que  l'unité  allemande  ».  Quant  à 
la  crise  économique, 

«  L'Italie  est  également  sortie  de  sa  crise  éco- 
nomique. Le  cours  de  la  rente  italienne  en  fait  foi. 
Le  peuple  est  devenu  plus  laborieux  et  plus  éco- 
nome, bien  que  la  déplorable  institution  de  la  lote- 
rie continue  de  le  solliciter  à  gaspiller  le  produit 
de  son  travail.  Partout  on  rencontre  des  caisses 
d'épargne  et  des  sociétés  coopératives.  La  mendicité 
a,  sinon  complètement  disparu,  du  moins  beau- 
coup diminué.  L'administration  fait  de  grands  pro- 
grès; la  propreté  des  villes  est  suffisante;  la  viabi- 
lité, excellente,  au  moins  dans  l'Italie  du  Nord  et 
du  Centre,  et  si  l'exploitation  des  chemins  de  fer 
demeure  invraisemblable,  si  les  trains  sont  toujours 
en  retard,  les  employés  toujours  en  grève,  et  les 
wagons  toujours  sales,  on  peut  espérer  que  cet  état 
de  choses  s'améliorera... 

«  Enfin,  la  question  des  rapports  entre  l'État  et 
l'Église  qui,  par  la  force  des  choses,  s'est  posée  en 
Italie  d'une  façon  si  aiguë,  est  en  voie  d'arrange- 
ment, et  on  peut  prévoir  le  moment  où  elle  sera 
résolue  dans  la  mesure  où  elle  peut  l'être.  De  là 
une  grande  pacification  dans  les  esprits  dont  il  est 
impossible  de  ne  pas  être  frappé  quand  on  lit  les 
journaux  des  opinions  les  plus  diverses.  La  diffé- 
rence de  ton,  surtout  depuis  le  pontificat  de  Pie  X, 
est  frappante.  Sans  doute,  les  Italiens  n'en  demeu- 
rent pas  moins  avec  leurs  divisions,  leurs  difficul- 
tés :  quel  est  le  pays  qui  n'en  a  pas?  Mais  aucun 
des  problèmes  intérieurs  qui  se  posent  devant  eux 
ne  semble  insoluble  et  n'est  gros  de  menaces  pour 
l'avenir.  On  sent  qu'ils  constituent  un  peuple  jeune, 
vivant,  plein  de  confiance  en  lui-même,  et  cette 
confiance  est  justifiée.  A  qui  compare,  comme  j'ai 


APPENDICE    VI  313 

pu  le  faire,  l'Italie  d'il  y  a  quarante  ans,  avec 
l'Italie  d'aujourd'hui,  une  chose  apparaît  avec  évi- 
dence :  c'est  que  de  toutes  les  contrées  de  l'Europe 
elle  est  celle  où  ont  été  réalisés  les  plus  rapides  pro- 
grès. 

a  Comment  les  Italiens  ont-ils  réalisé  ces  pro- 
grès? En  faisant  juste  le  contraire  de  ce  que  les 
Français  ont  fait  depuis  trente-cinq  ans. 

«  D'abord,  ils  ont  choisi  une  dynastie  à  laquelle 
ils  se  sont  attachés  passionnément.  Ils  ont  compris 
que  le  sentiment  national  avait  toujours  plus  de 
force  lorsqu'il  s'incarnait  dans  une  famille,  et  que, 
pour  eux,  en  particulier,  cette  famille  deviendrait 
le  symbole  de  leur  unité.  Aussi  Florentins,  Napoli- 
tains, Romains  même,  sauf  une  minorité  respecta- 
ble, se  sont-ils  ralliés  de  tout  cœur  à  cette  dynas- 
tie savoyarde,  qui  est  aujourd'hui  la  plus  vieille 
famille  régnante  de  l'Europe,  et  qui,  depuis  huit 
siècles,  se  préparait,  suivant  le  mot  d'un  de  ses 
princes,  «  à  manger  l'artichaut  italien  feuille  par 
feuille  ">.  Ils  ont  eu  raison,  car  elle  leur  a  toujours 
fourni,  comme  le  disait  Weiss  de  la  dynastie  capé- 
tienne, le  juste  roi  au  juste  moment,  tantôt  un  hardi 
batailleur  comme  le  roi  galant  homme,  tantôt  un 
politique  avisé  comme  Victor-Emmanuel  II,  sans 
parler  d'une  reine  comme  la  reine  Marguerite.  C'est 
la  maison  de  Savoie  qui  a  fait  r Italie,  comme  c'est 
la  maison  de  France  qui  a  fait  la  France... 

"  Puis,  tant  que  leur  unité  n'a  point  été  réalisée 
ils  n'ont  point  pensé  à  autre  chose.  Bien  qu'à  nos 
yeux  à  nous,  cette  unité  paraisse  aujourd'hui  com- 
plète, ce  qui  les  a  détournés,  sauf  pendant  la  période 
désastreuse  où  a  dominé  l'influence  de  Crispi,  de 
la  mégalomanie  coloniale  à  laquelle  s'abandonnent 
les  autres  peuples  de  l'Europe,  et  les  en  détourne 
encore,  c'est  la  pensée  qu'il  y  a  un  territoire  italien 
qui,  à  leurs  yeux  à  eux,  n'est  pas  encore  réuni  à 
l'Italie.  Je  causais  précisément  un  jour  avec  mon 


314  APPENDICES 

cocher  de  fiacre,  ancien  soldat,  des  affaires  de 
l'Erythrée  et  des  lamentables  résultats  de  cette 
campagne  coloniale.  Il  m'exprimait  en  termes  éner- 
giques les  répugnances  populaires  pour  les  expédi- 
tions de  cette  nature;  mais  tout  à  coup,  et  sans  que 
je  l'eusse  provoqué,  il  s'écria  :  «  Ah  !  s'il  s'agissait 
de  V Ilalia  irredenla,  ce  ne  serait  pas  la  même  chose; 
il  se  lèverait  des  milliers  de  volontaires.  »  Cette 
ambition  prochaine  de  racheter,  peut-être,  au  fond, 
sans  avoir  envie  d'en  payer  le  prix,  le  Trentin  et 
Trieste,  couve,  j'en  suis  persuadé,  au  fond  de 
toutes  les  âmes  italiennes,  bien  que  leur  diplomatie 
n'en  convienne  point,  et  elle  les  préserve  des  ambi- 
tions lointaines.  En  tous  cas,  si  le  territoire  véni- 
tien était  encore  occupé  par  les  Allemands,  ils 
demeureraient  hypnotisés  devant  le  quadrilatère. 
Nous,  nous  n'avons  pas  voulu  demeurer  hypnoti- 
sés devant  la  trouée  des  Vosges  et  nous  avons  cher- 
ché à  nous  consoler  de  la  perte  de  l'Alsace  et  de 
la  Lorraine  en  nous  installant  au  Tonkin,  à  Mada- 
gascar, au  Congo,  au  Maroc. 

«  Enfin,  dans  l'œuvre,  par  plus  d'un  côté  révolu- 
tionnaire, qu'ils  ont  accomplie,  ils  ont  gardé  cer 
tains  ménagements,  et,  loin  de  poursuivre  la  révo 
lution  jusqu'au  bout,  ils  s'efforcent  au  contraire 
aujourd'hui,  dans  la  mesure  du  possible,  de  relever 
les  ruines  qu'ils  ont  faites.  Je  suis  loin  d'absoudre 
cette  œuvre.  Les  procédés  en  ont  été  assez  vilains, 
comme  ceux  de  toutes  les  œuvres  révolutionnaires 
et  on  ne  saurait  oublier  ni  les  manquements  au 
droit  des  gens  dont  le  gouvernement  piémontais 
s'est,  à  l'origine,  rendu  coupable,  ni  les  coups  portés 
à  l'Église,  ni  les  blessures  faites  aux  catholiques 
qui  ont  pris  sa  défense.  Pour  ne  prendre  qu'un 
point,  la  façon  dont  ils  ont  procédé  vis-à-vis  des 
congrégations  a  pu  servir  de  modèle  à  nos  radi- 
caux dans  leur  dernière  campagne,  et  ce  qu'on 
appelait,  dans  la  langue  politique  d'alors,  les  inca- 


APPENDICE    VI  315 

méralions  des  biens  conventuels,  ressemble  beau- 
coup à  nos  expulsions  et  confiscations  françaises. 
La  difîérence  est  cependant  qu'en  France  la  ques- 
tion des  congrégations  a  été  soulevée  à  plaisir  par 
un  ministre  pour  le  moins  imprévoyant  dans  un 
pays  qui  n'y  pensait  pas,  tandis  qu'en  Italie  elle 
s'imposait  et  qu'il  était  vraiment  difficile  d'y  lais- 
ser subsister  les  lalifiindia  que  certaines  commu- 
nautés possédaient. 

«  De  plus,  l'opération  en  elle-même,  pour  discu- 
table qu'elle  fût,  n'a  pas  été  opérée  avec  la  bruta- 
lité, on  pourrait  dire  la  sauvagerie  avec  laquelle 
elle  a  été  opérée  en  France.  Dans  un  grand  nombre 
de  couvents  confisqués,  les  moines,  réduits  à  un 
petit  nombre,  ont  été  constitués  gardiens  et  séques- 
tres des  biens  qu'ils  possédaient  jadis  et  continuent 
d'en  faire  les  honneurs  aux  visiteurs.  A  la  Char- 
treuse du  Val  d'Ema,  près  de  Florence,  c'est  un 
Chartreux  à  barbe  grise  qui  vous  montre  les  tom- 
beaux de  Donatello;  à  Monte-Oliveto,  c'est  un  Oli- 
vetain,  en  froc  blanc  et  noir,  qui  vous  explique  les 
fresques  de  Sodoma.  Le  pittoresque  y  gagne,  et 
non  pas  seulement  le  pittoresque,  mais  aussi  la 
liberté  des  cultes,  car  les  chapelles  de  ces  couvents 
n'ont  point  été  fermées.  La  messe  n'a  pas  cessé 
d'être  célébrée,  et  les  paysans  des  environs  conti- 
nuent d'y  venir. 

«  Une  législation  suffisamment  libérale  permet 
d'ailleurs  aux  congrégations  de  se  reconstituer  peu 
à  peu  dans  des  couvents  qui  leur  appartenaient 
autrefois  et  qui  ont  été  rachetés  pour  leur  compte 
par  des  sociétés  pieuses.  Ils  y  recrutent  librement 
des  novices.  Au  couvent  de  l'Osservanza,  près  de 
Sienne,  c'est  un  tout  jeune  moine,  un  moinillon, 
aurait  dit  Rabelais,  avec  une  figure  candide  et  des 
yeux  magnifiques,  qui  nous  a  montré  l'admirable 
délia  Robbia,  gloire  de  ce  couvent,  et  il  nous  a 
dit  que  les  maisons  de  son  Ordre  étaient  au  nom- 


316  APPENDICES 

bre  de  quarante-trois.  Ainsi,  les  disciples  de  Fran- 
çois d'Assise  peuvent  encore  promener  en  Italie  la 
robe  brune  de  leur  saint  fondateur  et  fouler  de 
leurs  pieds  nus  garnis  de  sandales  les  trottoirs  des 
rues  où  circulent  les  tramways... 

«  De  même,  si  les  maîtres  des  écoles  publiques 
sont,  autant  que  je  puis  savoir,  généralement  laï- 
ques, la  législation  n'interdit  point  de  confier  à 
des  Congrégations  les  écoles  privées.  Rendant  visite, 
aux  environs  de  Florence,  à  un  grand  seigneur 
romain,  dans  les  veines  duquel  coule  du  sang  fran- 
çais, et  qui  habite  la  demeure  patrimoniale  des 
Médicis,  je  n'ai  pu  voir  sans  envie  une  école  libre 
tenue  par  sept  Sœurs  de  Saint-Vincent  de  Paul. 
Quand  on  pense  que  cet  Ordre  si  français  peut 
enseigner  en  Italie,  où,  de  tous  côtés,  on  s'adresse 
à  lui,  et  quïl  ne  le  peut  plus  en  France,  on  se  sent, 
en  face  de  ces  étrangers,  partagé  entre  la  confusion 
et  la  tristesse. 

"  Dans  un  autre  ordre  d'idées,  les  Italiens  se 
rattachent  par  les  souvenirs  à  ce  passé,  dont  il 
ont  cependant  supprimé  les  institutions,  et  ils  s'ef- 
forcent de  le  marier  au  présent.  Quand  ils  ont 
débaptisé  certaines  places  ou  certaines  rues  pour 
les  appeler  place  de  l' Indépendance,  via  Victor- 
Emmanuel  ou  via  Cavour,  ils  ont  eu  soin  d'inscrire 
l'ancien  nom  au-dessous  de  la  plaque  nouvelle.  Je 
ne  sache  pas  qu'à  Paris  on  ait  fait  la  même  chose 
pour  la  place  si  sottement  baptisée  place  des 
Vosges.  C'est  qu'ils  demeurent  fiers  de  ce  passé,  dont 
ils  sentent  que  l'éclat  rejaillit  sur  eux,  et  ils  ne  cou- 
pent pas  en  deux  leur  histoire  nationale  :  avant 
et  après  le  Risorgimenlo,  comme  certains  historiens 
coupent  eu  deux  notre  histoire  :  avant  et  après  la 
Révolution,  décriant  le  passé  pour  mieux  glorifier 
le  présent.  Leurs  historiens  à  eux  savent  parfaite- 
ment que  leur  xiv"?  et  leur  xv^  siècles,  qui  furent 
pour  l'art  une  époque  si  brillante,  furent  aussi  un 


APPENDICE    VI  317 

temps  de  désordre  et  souvent  de  crimes,  souvent 
aussi  ensanglanté  par  des  guerres.  Mais  ils  ne  s'avi- 
sent point  à  cause  de  cela  de  qualifier  cette  époque 
«  d'époque  barbare  »,  car  ils  pensent  avec  raison 
qu'il  faut  pardonner  certaines  erreurs  à  un  siècle 
qui  a  enfanté  des  chefs-d'œuvre.  Aussi,  les  jeunes 
générations  sont-elles  élevées  dans  le  culte,  et  non 
point  dans  la  haine  et  dans  le  mépris  du  passé. 
Ceux  qui  ont  charge  de  les  former  estiment  que  la 
meilleure  manière  d'entretenir  chez  elles  l'amour 
de  la  patrie,  c'est  de  leur  apprendre  à  l'aimer  dans 
les  siècles  antérieurs  à  celui  qui  les  a  vus  naître  et 
que  les  entretenir  dans  cette  admiration  un  peu 
aveugle  est  le  plus  sûr  moyen  d'éviter  «  la  crise 
du  patriotisme  à  l'école  '  ". 


m 


M.  d'Haussonville  avait  abordé  le  point  de  vue 
économique  sans  toucher  à  la  question  sociale  ni 
à  l'agitation  socialiste.  Si  l'on  en  jugeait  par  les 
imprécations  d'AmilcareCipriani,  dans  Y  Humanité 
de  Paris,  le  socialisme  italien  aurait  adopté  une 
attitude  véhémente  et  farouche  à  l'égard  de  la 
Maison  de  Savoie.  Toutefois,  au  moment  de  la 
mort  du  socialiste  Andréa  Costa,  qui,  en  1873  et 
1874,  en  1876,  1877,  1878,  1880,  1889,  avait  subi 
d'innombrables  mois  de  prison  pour  des  faits  de 
conspiration  continuelle,  mais  à  qui  tous  les  partis 
ont  fait  des  funérailles  «  officielles,  et  quasi  triom- 


1  On  connaît  l'excellent  livre  de  M.  Emile  Bocquillon 
qui  porte  ce  titre. 


318  APPENDICES 

phales  )),  le  Temps  du  27  janvier  1910  disait  dans 
son  Bulletin  de  l'Étranger  : 

«  Il  n'est  pas,  dans  l'histoire  de  l'Italie  moderne, 
de  phénomène  plus  curieux  que  l'évolution  du  parti 
socialiste,  et  c'est  parce  qu'elle  éclaire  cette  évo- 
lution que  la  vie  d'Andréa  Costa  offre  un  intérêt 
plus  général  encore  que  personnel.  Quand,  il  y  a 
trente  ans,  Costa  passaist  de  prison  en  prison,  le 
socialisme  apparaissait  comme  un  groupement  de 
subversion,  incapable  à  tout  jamais  de  participer, 
soit  directement,  soit  indirectement,  à  l'exercice  du 
pouvoir.  Aujourd'hui,  c'est  un  parti  organisé,  qui 
pèse  dans  la  balance  du  Parlement,  qui  influe  sur 
le  sort  des  ministères,  qui  discute  et  qui  transige. 
Combien  loin  déjà  le  temps  où  Cavallotti,  Imbriani 
et  Costa  lui-même,  dans  le  pittoresque  naïf  d'une 
tenue  où  la  longueur  de  leurs  chevelures,  l'am- 
pleur de  leurs  chapeaux  et  l'éclat  de  leurs  cravates 
passaient  pour  un  symbole  de  hardiesse  intellec- 
tuelle, effaraient  le  «  bourgeois  »  de  leurs  outrances 
révolutionnaires  ! 

K  Aujourd'hui,  les  socialistes  italiens  sont,  pour 
la  plupart,  des  gentlemen  corrects,  que  la  lutte  des 
classes  ne  détourne  pas  d'une  existence  pratique 
et  mesurée,  qui  débattent  à  la  Chambre  les  intérêts 
de  l'État,  qui  exercent  souvent  dans  les  grèves  une 
influence  conciliatrice,  qui  se  résignent  aux  dépenses 
militaires,  qui  les  justifient  même  et  qui,  aux 
heures  de  crise  ministérielle,  donnent,  par  l'organe 
de  leurs  journaux,  de  respectueux  conseils  à  Sa 
Majesté  le  roi...  » 

Tel  a  été  le  cas,  tout  récent,  d'Enrico  Ferri, 
faisant  une  conférence  devant  le  roi  et  le  saluant 
du  titre  de   Majesté. 


VII 

LE   GOMTE    TORNIELLI 


S'il  est  vrai  que  le  ca- 
binet \Yaldeck-Rousseau 
fut  en  partie  constitué 
par  l'Italie,  l'ambassa- 
deur ne  laissa  pas  oublier 
ses  services.  Page   138. 


Comment  ce  crispinien,  respirant  la  haine  de 
la  France,  au  point  d'avoir  osé  signifier  aux 
gouvernements  de  Gasimir-Périer  et  de  Félix 
Faure  qu'ils  avaient  en  Europe  un  rang  de  par- 
venus, comment,  deux  ans  plus  tard,  ce  gallo- 
phobe  de  profession  avait-il  pu  être  agréé  à 
Paris? 

Mystère,  et  intrigue  maçonnique  peut-être. 
Peut-être  aussi,  la  tension  causée  par  le  premier 
procès  Dreyfus  entre  les  puissances  tripliciennes 
et  le  quai  d'Orsay  explique-t-elle  notre  capitula- 
tion. Après  ce  coup  d'éclat  de  1894,  nos  ministres 
modérés  tenaient-ils  à  se  montrer  souples  ?  La 
politique  d'entente  allemande  avait  rencontré  une 
pierre  d'achoppement;  il  fallait  établir  qu'on  ne 
voulait  pas  élever  de  hautes  murailles.  Ce  désir 
de  sagesse  peut  paraître  assez  naturel  chez  des 
hommes  que  le  souci  de  l'honneur  national  n'a 


320  APPENDICES 

jamais  étouffés.  Une  chose  est  certaine  :  dès  le 
premier  jour,  le  Vieux  Parti  républicain  — 
juifs,  protestants,  maçons,  métèques  —  fit  sa 
cour  à  celui  qui  l'avait  traité  de  si  haut.  La 
raison  de  cette  attitude  tenait  également  au  secret 
de  l'Affaire.  On  venait  de  dégrader  Dreyfus; 
Dreyfus  avait  trahi  pour  le  compte  d'un  ami  de 
l'attaché  militaire  Panizzardi;  Panizzardi  avait 
tenu  le  rôle  d'honnête  courtier  et,  dès  le  lende- 
main de  la  condamnation,  le  plan  de  revision 
avait  été  mis  à  l'étude  :  impossible  d'aboutir 
sans  le  patron  de  Panizzardi,  Tornielli... 

Pendant  les  trois  ans  qui  suivirent,  l'ambassa- 
deur d'Italie  manœuvra  de  manière  à  ne  pas 
s'aliéner  les  divers  cabinets  modérés  en  fonction, 
mais  favorisa  de  son  mieux  les  intrigues  des  gens 
qu'il  tenait  en  réserve  pour  le  gouvernement  de 
demain.  Il  se  montrait  ainsi  le  digne  concitoyen 
de  Cavour  et  des  grands  hommes  de  TUnité. 
Leur  valeur  militaire  est  plus  que  discutable, 
leur  marine  ne  s'est  distinguée  qu'à  rebours  : 
leur  diplomatie  fut  de  premier  ordre,  comme 
le  prince  qu'elle  servait,  comme  l'idée  que  servait 
le  prince.  Jamais  peuple  n'aura  mieux  profité  des 
fautes  de  ses  rivaux.  Ce  que  l'on  avait  vu  entre 
1855  et  1870  se  reproduisit  en  1898.  Dès  que 
les  amis  de  l'ambassade  furent  maîtres  de  la 
France,  l'ambassadeur  organisa  l'invasion  éco- 
nomique, la  pacifique  pénétration  qui,  en  dix  ans, 
nous  a  recouverts  de  produits  agricoles  et  indus- 
triels  italiens.  Les  concessions   et  arrangements 


APPENDICE    VII  321 

obtenus  du  cabinet  précédent  furent  exploités  à 
fond.  Les  secrets  décisifs  qu'il  avait  en  dépôt  le 
rendant  maître  du  personnel  au  pouvoir,  Tornielli 
imposa  tout  ce  qu'il  désirait.  Bientôt,  il  fit 
signer  de  nouvelles  facilités.  Puis  un  traité  d'ar- 
bitrage. Enfin,  toujours  par  lui,  l'Italie  conduisait 
M.  Loubet  à  Rome,  le  brouillait  avec  le  Saint- 
Siège,  nous  acculait  à  la  Séparation,  qui,  prati- 
quement, nous  chassait  de  l'Orient  latin.  La  même 
année,  nous  devenions  les  vassaux  de  Londres. 

Et,  tandis  que  baissait  ainsi  notre  fortune, 
celle  des  Italiens  de  Paris  s'élevait.  Le  vieil  am- 
bassadeur pouvait  s'apercevoir  d'année  en  année 
que  Paris  devenait  colonie  italienne.  En  prenant 
pour  centre  l'horloge  du  carrefour  où  se  rencon- 
trent les  rues  de  Richelieu  et  Drouot,  il  pouvait 
compter  dans  un  rayon  de  quelques  centaines 
de  mètres  plus  d'une  douzaine  de  restaurants 
italiens;  il  en  existait  deux  pour  tout  Paris  en 
1898.  Depuis  1900  abondent  les  boutiques  oij 
l'on  ne  vend  rien  que  le  riz,  les  ohves  et  la  char- 
cuterie de  la  péninsule.  Ces  denrées  italiennes, 
autrefois  simples  amusements  d'amateurs,  sont 
entrées  dans  la  consommation  générale.  Des  bu- 
reaux de  la  rue  de  Grenelle  jusqu'aux  boulevards 
étincelants  de  vitrines  timbrées  à  l'écu  de  Savoie 
et  pavoisées  aux  trois  couleurs  de  son  pays,  l'am- 
bassadeur voyait  vivre  et  grandir  son  œuvre.  Il 
se  redisait  que  le  comte  Joseph  de  Tornielli  Bru- 
sati  de  Vergano  avait  bien  mérité  de  sa  jeune 
patrie.  Paysans,  négociants,  ouvriers,    chefs  d'in- 

21 


322  APPENDICES 

dustrie,  lui  devaient  autant  de  reconnaissance 
que  son  roi  pour  ce  résultat  économique  d'une 
bonne  diplomatie. 

Il  y  a  de  bons  diplomates  sous  tous  les 
régimes  :  on  ne  les  utilise  que  dans  les  États  orga- 
nisés fortement,  aristocraties  nationales  ou  mo- 
narchies. 


VI 


LA  GESTION  EXTÉRIEURE  DE  L'ANCIEN 
RÉGIME  D'APRÈS  M.  ETIENNE  LAMY 


Si  Louis  XVI  avait  eu 
quatre  ou  cinq  successeurs 
réguliers...  Page  199. 


M.  Etienne  Lamy  a  publié,  clans  le  Correspon- 
dant du  25  septembre  1905,  à  propos  de  la  Question 
d'Egypte  de  M.  de  Freycinet,  un  bien  curieux 
et  bien  remarquable  article.  Il  serait  désolant  de 
gêner  cet  ancien  chef  du  catholicisme  républi- 
cain, en  s'attachant  à  exagérer  la  portée  de  ses 
paroles,  mais,  enfin,  de  sa  part,  les  observations 
qu'on  va  lire  paraissent  bien  manifester  de  pro- 
fondes désillusions  quant  à  la  valeur  intrinsèque 
du  régime. 

M.  Etienne  Lamy  n'est  pas  un  rallié,  à  propre- 
ment dire,  bien  qu'il  ait,  en  1898,  présidé  aux 
élections  du  ralliement.  C'est  un  républicain  d'ori- 
gine. Une  évolution  monarchiste  lui  serait  plus 
facile  qu'à  d'autres,  il  n'aurait  point  à  se  dédire 
pour  la  seconde  fois. 

Je  relèverai,  tout  d'abord,  quelques  lignes  péné- 
trantes sur  Gambetta,  auquel  M.  Lamy  s'était 
rallié  dans  l'aflaire  des  363.  Le  dernier  conducteur 


324  APPENDICES 

de  la  démocratie  pouvait-il  la  diriger  convenable- 
ment en  Europe?  M.  Lamy  répond  : 

«  Le  régime  dont  il  est  issu  ne  lui  a  appris  ni  la 

Cl  familiarité  avec  les  gouvernements,  d'où  naissent 

«  les  confidences,  la  divination  et  la  plénitude  des 

«  renseignements,  ni  l'habileté  à  manier  en  les  mê- 

«  lant  les  fils  multiples  de  la  diplomatie,  ni  l'art 

«  de  trouver  dans  les  forces  ambiantes  les  auxi- 

«  liaires  des  desseins  nationaux.  » 

Plus  loin,  l'opinion  est  appelée  (p.  1185  du  Cor- 
respondanl)  «  la  grande  distraite  ».  Au  contraire, 
le  pouvoir  suprême,  «  la  nature  de  ce  pouvoir  », 
c'est-à-dire  la  faculté  de  gouverner  seul,  bénéficie, 
même  chez  un  Napoléon  III,  d'une  appréciation 
favorable.  Le  Gouvernement  de  Juillet  est  jugé 
inférieur  aux  dynasties  européennes,  faute  de  tra- 
ditions et  par  la  faute  des  révolutions,  etc. 

Mais,  tout  ceci  n'est  que  préparation.  Ce  qu'il 
faut  lire  et  retenir,  c'est  le  témoignage  apporté 
par  M.  Lamy  à  la  constitution  de  l'ancienne 
France,  c'est  l'explication  qu'il  fournit  de  la 
bonne  gestion  des  Affaires  étrangères  sous  la 
royauté.  Depuis  que  le  Comité  de  Salut  public 
déclarait  que  «  le  département  des  Affaires  sous 
la  monarchie  était  le  seul  bien  administré  »,  en, 
ajoutant  que,  «  depuis  Henri  IV  jusqu'à  1756, 
les  Bourbons  n'ont  jamais  commis  une  faute 
majeure  ^  »,  on  n'a  rien   écrit  de  plus  fort,  de 

1  Toujours  le  rapport  à  l'arrêté  du  14  octobre  1794. 


APPENDICE    VIII  325 

plus  net  ni  de  mieux  rassemblé  sur  ce  m.agnifique 
sujet  : 

«  Sous  l'ancien  régime,  un  monarque  héréditaire 
veillait  sur  les  intérêts  durables,  sans  demander 
conseil  aux  égoïsmes  viagers  de  ses  sujets.  Son 
rang  parmi  les  rois  était  fixé  par  le  rang  de  son 
royaume  parmi  les  États.  Ce  n'était  pas  une  ga- 
rantie pour  le  repos  des  peuples,  c'était  une  siàreté 
contre  l'oubli  de  leur  grandeur.  La  fortune  de  cha- 
que État  trouvait  le  principal  de  ses  facilités  ou 
de  ses  obstacles  dans  les  dispositions  des  autres 
couronnes.  C'est  donc  au  dehors  que  Vallenlion  du 
souverain  était  naturellement  appelée.  S'y  ménager 
des  amitiés  par  les  alliances  de  famille,  y  surveiller 
les  intentions  et  les  préparatifs  des  cours  par  une 
diplomatie  attentive  et,  quand  il  y  avait  lieu,  cor- 
ruptrice, tenir  un  marché  perpétuel  de  combinai- 
sons où  s'échangeaient  les  concours  et,  par  un  tra- 
vail continu,  éliminer  de  ses  desseins  l'ignorance 
et  de  ses  entreprises  le  hasard,  voilà  parfois  «  le 
secret  du  roi  »,  toujours  le  devoir  du  roi. 

«  //  y  avait  une  opinion  publique,  mais  elle  n'était 
pas  faite  par  la  multitude.  Celle-ci  ne  se  reconnais- 
sait pas  compétence  sur  la  politique,  de  toutes  les 
sciences  la  plus  complexe,  et  recevait  docile  ses 
pensées  de  trois  aristocraties  :  V église,  la  noblesse 
et  cette  bourgeoisie  qui,  sous  le  nom  de  Tiers  État, 
administrait  les  villes,  exerçait  les  professions  libé- 
rales et  dirigeait  les  métiers.  C'est  à  elles  que  les 
rois  donnaient  la  parole  dans  les  circonstances 
extraordinaires  où  ils  consentaient  à  recevoir  des 
avis  en  même  temps  que  des  subsides  :  c'étaient 
elles  qui,  par  l'action  de  l'enseignement,  de  l'exem- 
ple et  du  prestige,  étaient  les  évocatrices  perpé- 
tuelles d'une  plus  grande  France. 

«  L'élite  des  bourgeois  avait  le  souci  d'étendre 


326  APPENDICES 

sa  richesse  en  étendant  ses  marchés.  Ces  hauts  arbi- 
tres de  nos  intérêts  commerciaux  savaient,  dans 
les  cités,  gouvernées  par  eux,  préparer  au  loin  el 
de  loin  l'avenir.  Non  seulement  les  hardis  armateurs 
de  la  Manche  et  de  TOcéan  avaient,  les  premiers, 
poursuivi  la  fortune  jusque  sur  la  côte  occidentale 
d'Afrique,  pris,  peu  après  les  Espagnols,  pied  sur 
le  sol  américain,  aux  Antilles,  au  Canada,  exploré 
le  Mississipi,  occupé  la  Louisiane;  non  seulement 
le  haut  commerce  de  Marseille,  plus  ancien  et  plus 
puissant  encore,  dominait  sur  toutes  les  côtes  de 
la  Méditerranée  et,  associé  à  la  puissance  de  l'État, 
nommait  et  payait  les  consuls  dans  tout  le  Levant; 
mais  les  grandes  places  de  commerce,  Lyon,  Paris, 
Rouen,  gouvernées  de  même  par  les  «  notables  <-, 
les  plus  intelligents  des  intérêts  généraux  s'asso- 
ciaient à  ce  trafic  international  et  travaillaient  à 
multiplier  les  rapports  entre  la  métropole  et  les 
colonies. 

0  La  noblesse,  guerrière  de  race  et  réduite  par 
la  monarchie  absolue  aux  services  de  l'épée,  était 
toujours  prête  à  conquérir  les  colonies  ou  à  les 
défendre.  Outre  que  la  guerre  était  l'industrie  des 
gentilshommes,  les  possessions  d'outre-mer  offraient 
aux  cadets  la  chance  d'obtenir  des  terres  et  des 
emplois.  Le  concours  des  nobles  secondait  donc, 
toujours  fidèle,  toujours  impatient,  le  dessein  des 
rois,  et  souvent  les  gentilshommes  n'attendaient  pas 
l'invitation  royale  pour  courir  les  fortunes  d'outre- 
mer. Tantôt  solliciteurs  de  privilèges  qui  leur  assu- 
raient le  gouvernement  de  terres  à  découvrir  ou 
à  occuper,  tantôt  se  fiant  à  eux  seuls  pour  tirer 
les  meilleures  chances  de  l'inconnu  vers  lequel  se 
tendait  leur  voile,  ils  employaient  les  années  trop 
calmes  aux  explorations  hardies  et  fécondes,  où 
nombre  d'entre  eux  ont  illustré  leur  nom.  Et  l'exem- 
ple, donné  par  une  caste  dont  la  France  était  fière, 
entretenait   dans   tonte   la   nation    un   certain    goûl 


APPENDICE    VIII  327 

d'aventures,  quelque  curiosité  des  conlrées  lointaines, 
Vadmiralion  pour  le  courage. 

i<  L'Église,  universelle  par  sa  vocation,  montrait 
à  la  plus  vieille  des  races  chrétiennes  les  autres 
races  répandues  sur  toute  la  terre,  rappelait  à  la 
sœur  aînée  la  tâche  de  justice,  de  tutelle,  d'amour 
envers  les  sœurs  plus  jeunes,  plus  faibles,  encore 
enténébrées  de  barbarie,  et  par-dessus  toutes  les 
frontières  élevait  l'autel  unique,  symbole  de  la 
misère  et  de  la  dignité  communes  aux  enfants  du 
même  Dieu.  Cette  conscience  du  devoir  avait  été 
assez  puissante  pour  jeter  en  Asie,  par  l'élan  des 
croisades,  le  peuple  d'Europe  le  plus  attaché  à  son 
sol.  Quand  les  croisades  eurent  pris  fin,  elle  se 
continuait  plus  parfaite  par  ces  vocations  qui  por- 
taient une  partie  de  notre  sacerdoce  hors  de  la 
terre  natale  et  avec  le  dévouement  d'une  seule  race 
suffisait  presque  à  l'évangélisation  du  monde.  Elle 
avait  ouvert,  outre  le  Levant  de  la  Méditerranée, 
l'occident  de  l'Afrique,  le  nord  de  l'Amérique, 
l'Inde,  le  Siam,  l'Annam,  la  Chine,  au  christianisme 
et  à  la  France,  et  marquait  d'avance  à  nos  trafi- 
quants et  à  nos  soldais  les  places  de  nos  conquêtes. 

"  Grâce  à  cette  hiérarchie  sociale  et  à  ses  influences 
concordanlcs,  un  témoignage  perpétuel  était  rendu 
à  la  mission  de  la  France  dans  le  monde  par  tous 
ceux  dont  les  paroles  et  les  actes  avaient  autorité. 
La  foule  qui,  réduite  à  ses  propres  idées,  les  eût 
tenues  closes  dans  V étroite  enceinte  des  intérêts  quo- 
tidiens, recevait,  par  l'enseignement  de  ses  chefs, 
Vinlelligence  d'une  vie  plus  vaste,  de  doctrines  plus 
nobles,  s'élevait  à  un  idéal  de  gloire  nationale,  avait 
une  vision  des  sacrifices  dus  par  chaque  être  aux 
autres,  par  chaque  génération  à  la  race,  par  chaque 
race  au  genre  humain. 

«  Sans  doute,  les  rois  eux-mêmes  et  leurs  auxi- 
liaires apportaient  â  l'œuvre  leur  caractère  de  Fran- 
çais :  l'allure  de  leur  sagesse  n'était  pas  régulière. 


328  APPENDICES 

Dans  les  monarchies  absolues,  tout  vice  du  souve- 
rain, s'il  amoindrit  chez  ce  maître  la  volonté  saine 
qui  est  la  garantie  des  sujets,  devient  un  malheur 
public.  Mais,  malgré  le  désordre  de  ces  mouvements, 
l'équilibre  de  notre  fortune  finissait  toujours  par 
se  rétablir,  tant  étaient  efficaces  et  stables  les  insti- 
tutions. Leur  puissance  réparatrice  apparut  en- 
core LA  VEILLE  DU  JOUR  OU  ELLES  ALLAIENT  DIS- 
PARAITRE. L'initiative  des  Français,  donnant  à  la 
mère-patrie  deux  royaumes  d'Amérique  et  d'Asie, 
le  Canada  et  les  Indes,  a  travaillé  en  vain  pour  le 
roi  qui  s'amuse.  Louis  XV,  qui  n'a  pas  aidé  à  leur 
conquête,  n'a  employé  sa  prérogative  qu'à  les 
abandonner  et  n'a  pas  plus  pleuré  leur  perte  que 
la  mort  de  M^^  de  Pompadour.    Mais  pour  que 

TOUT  SOIT  remis  EN  SA  PLACE,   IL  SUFFIT  QUE  LE  ROI 

reprenne  la  SIENNE.  Avec  Louis  XVI,  la  tradi- 
tion de  notre  politique  se  renoue  comme  d'elle- 
même.  Nos  armes  prennent  contre  l'Angleterre  une 
revanche  coloniale,  en  aidant  à  l'émancipation  des 
États-Unis.  Nos  flottes  obtiennent  l'avantage  sur 
les  flottes  britanniques.  Avec  ces  forces  reconsti. 
tuées  renaît  l'espoir  secret  de  Henri  IV,  de 
Louis  XIII  et  de  Louis  XIV,  qui,  tout  en  mainte- 
nant au  jour  le  jour  le  pacte  des  Valois  avec  l'Is- 
lam, rêvaient  de  revenir  à  la  politique  des  Capé- 
tiens et  de  partager  entre  la  chrétienté  l'empire 
ottoman.  Les  anciens  pourparlers  recommencent 
avec  la  Russie  et  l'Autriche  pour  fixer  les  préten- 
tions de  chacun  sur  l'immense  dépouille.  La  part 
reconnue  à  la  France  par  les  chancelleries  étrangères 
est  la  Syrie  et  l'Egypte,  d'où  sera  reprise  l'Inde.  La 
France  assemble  sans  précipitation  toutes  ses  chan- 
ces et  attend,  prête  et  attentive,  l'occasion  de  cueillir 
au  moment  propice  le  beau  fruit  qui  miàrit  pour  elle. 
«  C'est  alors  que  la  Révolution  détruit  l'ancien 
régime  et  que  commence  notre  impuissance  à  en 
établir  solidement  aucun  autre.  » 


APPENDICE    VIII  329 

On  n'a  pas  exposé  plus  clairement  les  fonctions 
vitales  de  l'ancien  État.  Oh  !  sans  doute,  M.  Etienne 
Lamy  peut  ensuite  se  reprendre  ou  se  déro- 
ber par  quelque  formule  de  fatalisme  mystique, 
comme  il  en  court  un  peu  partout  de  nos  jours  : 
.'  La  Monarchie  est  morte,  vous  ne  la  ressusciterez 
pas.  ))  Mais  ce  sont  là  des  mots  qui  ne  signifient 
rien.  Les  réalités  comptent  seules.  Une  réalité 
bien  constatée,  une  réalité  vivante  et  agissante, 
—  une  force,  donc,  —  c'est  l'article  du  Correspon- 
dant. Il  n'y  a  qu'à  l'utiliser  dans  notre  propa- 
gande, d'où  s'élancera  tôt  ou  tard,  sous  la  pression 
des  circonstances,  un  état  d'esprit  royaliste,  à  la 
faveur  duquel  la  Monarchie  démontrera  sa  sub- 
sistance et  sa  puissance  en  reparaissant. 


IX 

«  DANS  CENT  ANS  » 

Une  partie  de  l'univers 
s'unifie,  mais  une  autre  tend 
à  se  diviser,  et  ces  phéno- 
mènes de  désintégration, 
comme  disait  Herbert  Spen- 
cer, sont  très  nombreux. 

Notre  ami  Frédéric  Amou- 
retti  avait  profondément 
étudié  ce  point  de  vue.  Pa- 
ges 200  et  201. 

J'avais  résumé  quelques-uns  des  travaux 
d'Amouretti  (si  largement  corroborés  depuis)  dans 
la  Revue  Hebdomadaire  du  20  août  1892,  à  propos 
du  livre  de  M.  Charles  Richet  :  «  Dans  cent  ans  ». 
M.  Richet  ne  prévoyait  que  l'unification  crois- 
sante de  la  planète.  Je  lui  répondais  avec  la  timi- 
dité de  mon  âge  : 

«  Le  monde  tend  à  runité  »,  dit-il  à  un  moment, 
et  je  préférerais  qu'il  s'en  tînt  à  paraphraser  cette 
belle  hypothèse  platonicienne.  Mais  il  la  traduit  en 
tableaux  historiques  et  géographiques  qui  me  déso- 
lent. L'unité  de  M.  Richet  tuera  les  langues,  les 
nations  et  toute  la  variété  de  l'univers.  Au  pam- 
béotisme  qui  nous  régit,  M.  Richet  fait  succéder 
un  panyankeesme  abominable.  Mais  les  statistiques 
dont  il  se  sert  donnent  une  envie  folle  de  le  com- 
battre.   Il  ne  serait   point  difficile  de  rassembler 


APPENDICE    IX  331 

contre  ces  demi-certitudes  un  ramassis  de  demi- 
certitudes  équivalentes.  Par  exemple,  un  poète,  qui 
ne  penserait  point  que  l'unité  fût  bien  souhaitable 
en  ce  monde  ou  qui  n'admettrait  ce  règne  de  la 
monade  que  dans  les  systèmes  supérieurs  des 
sciences  ou  dans  les  figures  de  l'art,  un  poète  pour- 
rait répondre,  et,  selon  moi,  sans  trop  de  désavan- 
tage, aux  savants  arguments  de  M.  Richet. 

«  Il  dirait  : 

«  Sans  doute,  mon  cher  maître,  le  monde  futur 
est  destiné  à  voir  se  raccourcir  l'espace  et  s'abréger 
le  temps.  La  vapeur,  l'électricité,  ne  peuvent  man- 
quer d'aboutir  à  multiplier  les  rapports  des  hommes 
et  des  nations.  Mais  cela  veut-il  dire  que  les  signes 
distinctifs  des  races  soient  plus  proches  d'être  effa- 
cés? Les  nations  seront-elles  plus  portées  à  confon- 
dre leurs  langues  et  à  noyer  au  même  flot  leurs 
souvenirs?  Laissez-moi  n'en  rien  croire. 

«  Une  observation  superficielle  permet  seule  de 
dire  que  le  voisinage  et,  pour  ainsi  parler,  le  frot- 
tement des  individus  amoindrissent  les  différences 
qui  les  séparent.  Nulle  part  les  distinctions  natio- 
nales ne  sont  mieux  affirmées  que  parmi  les  popu- 
lations des  frontières,  qui  se  trouvent  pourtant  en 
relation  continuelle  de  voisinage  et  de  parenté. 
L'exemple  de  l'Alsace  est  assez  éclatant...  Les  peu- 
ples qui  se  détestent  le  plus  sont  ceux-là  mêmes 
qui  se  fréquentent  le  plus. 

«  La  raison  en  est  simple.  Les  rencontres  fré- 
quentes multiplient  les  occasions  où  l'on  voit  s'ac- 
cuser profondément  les  traits  particuliers  de  cha- 
que sensibilité  et  de  chaque  pensée.  On  se  connaît. 
La  connaissance  est  loin  d'envelopper  nécessaire- 
ment l'amitié.  Paul  Bourget,  qui  visite  un  peuple 
par  saison,  a  déjà  remarqué  que  ces  fréquentations 
où  nos  cosmopolites  ont  fondé  tant  d'espoir  ont 
plutôt  compromis  l'idée  qui  leur  est  chère.  «  Plus 
«  j'ai  voyagé,  écrit-il  dans  ses  Sensations  d'Ilalic, 


332  APPENDICES 

«  plus  j'ai  acquis  l'évidence  que,  de  peuple  à  peu- 
«  pie,  la  civilisation  n'a  pas  modifié  les  différences 
«  radicales  où  réside  la  race.  Elle  a  seulement  re- 
«  vêtu  d'un  vernis  uniforme  les  aspects  extérieurs 
«  de  ces  différences.  Le  résultat  n'est  pas  un  rap- 
«  prochement.  »  Il  pourra  bien  être  créé  une  langue 
internationale,  la  lenga  catolica  d'Alberto  Liptay 
ou  le  célèbre  volapûk,  qui  rendra  les  mêmes  services 
que  rendait  le  latin  aux  voyageurs  du  moyen  âge 
(car  on  sut,  en  ces  jours  de  pèlerinage  incessant, 
unir  le  particularisme  à  cette  large  bienveillance 
internationale  sans  laquelle  il  n'est  point  de  haute 
intelligence  ni  de  profondes  conceptions);  les  sa- 
vants pourront  adopter,  comme  les  diplomates  et 
comme  nos  marins  sur  les  Échelles  du  Levant,  un 
idiome  à  leur  usage  :  cela  sera  commode,  profitable 
et  sensé.  Mais  qu'à  la  suite  de  ces  conventions  on 
doive  ravir  aux  peuples  leur  langage  et  qu'il  y  ait, 
de  notre  temps,  des  raisons  légitimes  de  s'attendre 
à  ce  rapt,  voilà  qui  semble  contredit  par  tout  ce 
que  l'on  sait  de  l'histoire  contemporaine. 

«  Voyez  plutôt  ce  qui  se  passe  dans  ces  États- 
Unis  ',  pour  lesquels  vous  rêvez  un  avenir  si  mer- 
veilleux et  desquels  vous  prédites  avec  assurance  : 
«  Dans  V Amérique  du  Nord,  on  parlera  anglais.  « 
Êtes-vous  bien  certain  que  toutes  ces  populations 
s'y  doivent  servir  de  l'anglais?  La  vérité  est  qu'il 
se  reforme  là -bas  une  sorte  de  vieux  continent  et 
que  les  immigrants  y  parviennent  à  retenir  tous 
leurs  traits  nationaux.  Les  Français  du  Canada,  si 
fidèles  à  leur  parler,  envahissent  les  États  du  Nord, 
ceux-là  mêmes  qui  forment  la  Nouvelle-Angleterre, 
premier  berceau  de  l'Union,  et  leurs  minorités  sont 


1  Le  contradicteur  de  M.  Richet  doit  confesser  ici  qu'il 
emprunte  ses  plus  fortes  raisons  aux  précieuses  études  de 
M.  Frédéric  Amouretti  (note  de  1892). 


APPENDICE    IX  333 

si  compactes  et  si  solidement  organisées  qu'ils  ont 
pu,  dans  le  Maine,  faire  élire  deux  sénateurs  et 
quatre  députés  de  leur  langue. 

a  Les  Allemands,  dont  on  vantait  jadis  la  facile 
assimilation,  se  sont  groupés  dès  qu'ils  en  ont 
trouvé  le  moyen.  Ils  pullulent  dans  les  États  du 
Michigan  et  du  Wisconsin.  A  Chicago,  leur  nombre 
est  supérieur  à  celui  des  Américains  de  naissance. 
A  Mihvankee,  où  il  est  question  de  fonder  une 
université  allemande,  ils  étaient  naguère  maîtres 
absolus  du  gouvernement;  il  est  vrai  qu'ils  ont  été 
récemment  battus  aux  élections  municipales,  mais 
par  des  Polonais  tout  aussi  particularistes.  Ils  ont 
sept  cents  journaux.  Il  y  a  dans  l'Union  améri- 
caine trois  États  dans  lesquels  l'enseignement  de 
l'allemand  est  obligatoire  au  même  titre  que  celui 
de  l'anglais.  Les  congrégations  luthériennes  alle- 
mandes sont  distinctes  des  autres.  Les  catholiques 
allemands  ont  leurs  paroisses  spéciales,  et  leur  So- 
ciété de  Saint-Raphaël,  qui  a  tenu  en  échec  le  zèle 
un  peu  brouillon  de  l'évêque  irlandais  de  Minnes- 
sota,  ne  cesse  d'exiger  de  Rome  que  l'épiscopat 
ne  soit  point  choisi  uniquement  dans  le  clergé  de 
langue  anglaise.  C'est  l'idée  religieuse  qui  organise, 
on  le  voit,  la  solidarité  nationale.  Les  Danois,  les 
Suédois,  les  Norwégiens,  au  nombre  d'un  million, 
ont  leurs  congrégations  particulières  et  leur  orga- 
nisation ecclésiastique  séparée.  Les  Hongrois,  fort 
nombreux  autour  des  mines  de  pétrole  de  la  Pen- 
sylvanie,  forment  également  un  noyau  résistant. 
Les  Italiens  commencent  à  se  serrer  de  même,  et 
ils  ont  obtenu  de  Rome  l'envoi  d'un  clergé  qui  fît 
résonner  le  si.  —  Un  César  ne  dissoudrait  point 
tant  de  forces  agglomérées.  Si  les  pouvoirs  améri- 
cains s'en  montrent  soucieux,  ils  n'ont  tenté  rien 
jusqu'ici  contre  ce  mouvement  qu'ils  sentent  plus 
fort  que  tout. 

«  Mgr  Ircland  semble  vouloir  serrer  les  liens  de 


334  APPENDICES 

l'Union.  Il  a  pu  faire  décréter  au  Concile  de  Balti- 
more «  le  catéchisme  unique  »  pour  toute  l'étendue 
des  États-Unis.  Mais,  peut-être  un  peu  malgré  lui, 
les  Pères  ont  ordonné  aussi  que  ce  catéchisme  fût 
traduit  en  français,  en  italien,  en  allemand,  en 
espagnol,  en  portugais,  en  polonais,  en  hongrois, 
en  tchèque  et  dans  les  langues  indiennes... 

«  Un  semblable  spectacle  doit  assurément  pré- 
parer à  l'Amérique  des  destins  très  particuliers  ou 
tout  à  fait  pareils  aux  destins  de  la  vieille  Europe. 
Ou  ces  nationalités  distinctes  iront  s'accentuant, 
se  différenciant  jusqu'à  l'inimitié  —  et  ce  sera  le 
démembrement  de  la  plus  puissante  unité  ethnique 
de  l'avenir.  Ou,  sage,  instruit  par  nos  expériences 
européennes  de  la  vanité  des  discordes  et,  par  ses 
souvenirs,  des  bienfaits  de  l'union  dans  la  liberté, 
le  peuple  américain  élargira  les  bases  de  sa  consti- 
tution et  formera  une  sorte  d'Europe  nouvelle, 
apaisée  et  harmonisée  par  une  habile  entente  du 
principe  fédératif,  tous  les  instincts,  toutes  les  lan- 
gues étant,  plus  qu'aujourd'hui,  livrés  à  leur  pro- 
pre vertu...  Et,  cher  maître,  dans  les  deux  cas, 
votre  cité  des  hommes  et  cet  unitéisme  dont  vous 
ne  doutez  point  semblent  s'évanouir  du  pays  des 
probables  où  vous  avez  voulu  un  moment  les  pla- 
cer..   » 


Le  divorce  de  la  Suède  et  de  la  Norvège,  les 
mouvements  sécessionnistes  qui  n'ont  pas  cessé 
d'agiter  l'empire  ottoman,  la  fédération  austra- 
lienne, la  fédération  de  l'Afrique  du  Sud,  les  pro- 
grès du  mouvement  autonomiste  en  Egypte,  la 
résistance  de  l'Alsace-Lorraine  et  de  la  Pologne 
prussienne  aux  entreprises  de  germanisation,  le 
mouvement  catalaniste   à  demi  triomphant  sous 


APPENDICE    IX  335 

le  ministère  Maura,  le  retour  accentué  de  l'esprit 
public  français  au  sentiment  provincial,  mille  au- 
tres faits  contemporains  peuvent  témoigner  que 
la  centralisation  et  l'unification  sont  loin  d'être 
fatales,  que  les  tendances  à  la  désintégration  abon- 
dent par  tout  l'univers  et  que  Frédéric  Amou- 
retti  ne  se  trompait  pas  en  montrant  que  l'œuvre 
du  xix^  siècle  n'avait  pas  été  purement  et  simple- 
ment une  évolution  régulière  de  tous  les  peuples 
vers  l'unité.  Dans  les  premières  années  du  xx^  siè- 
cle, un  écrivain  qui  fit  le  tour  du  monde  pour  le 
compte  du  Temps,  M.  Gaston  Donnet,  a  ratifié 
purement  et  simplement  les  vues  d'Amouretti  et 
les  nôtres  :  il  admettait  la  coexistence  future  de 
quelques  grands  empires  avec  une  poussière  de 
principautés  et  de  républiques. 


X 


LA  MONARCHIE  ET  LA  POLITIQUE 
EXTÉRIEURE 

On  a  beaucoup  exagéré  la 
publicité  donnée  aux  ques- 
tions   extérieures    dans    le 

Parlement     britannique 

Edouard  VII  était  devenu 
le  maître  de  ce  départe- 
ment.  Pages  19-2,   193. 

La  Norvège  et  la  Suède 
ont  divorcé.  Page  201, 

Le  sens  commun  de  l'Europe  contemporaine 
tient  pour  vérités  démontrées  que  l'Etat  monar- 
chique est  particulièrement  apte  aux  manœu\Tes 
de  politique  extérieure.  Le  divorce  suédo-norvé- 
gien  n'a  pas  témoigné  seulement  des  tendances 
à  la  désintégration,  il  a  mis  en  lumière  l'évolu- 
tion autoritaire  et  monarchique  :  la  population 
«  démocratique  »  de  la  Norvège  s'est  prononcée 
hautement  en  faveur  de  «  ces  raisons  de  Nansen  » 
qui  sont  devenues  populaires  et  qu'il  conviendra 
néanmoins- de  rappeler  ici.  Interrogé  sur  les  motifs 
du  choix  de  ses  concitoyens,  Nansen  a  répondu 
qu'il  en  connaissait  trois  : 

«  Le  premier,  c'est  que  la  Norvège  n'étant  pas 
riche,  nous  voulons  un  gouvernement  économique, 


APPENDICE    X  337 

et,  vous  le  savez,  il  n'y  a  pas  de  gouvernement  plus 
coûteux  que  les  républiques. 

«  Le  deuxième,  c'est  que  nous  voulons  être  forts, 
et  la  république  nous  eût  rendus  trop  faibles  vis- 
à-vis  de  la  Suède. 

«  Enfin,  le  troisième  motif,  c'est  que  nous  vou- 
lons être  libres;  nous  ne  nous  soucions  nullement 
de  subir  la  tyrannie  des  partis.  » 

La  presse  anglaise,  la  plus  libérale,  la  plus  avan- 
cée, souligna  vivement  un  acte  aussi  sage,  bien 
convaincue,  nota  M.  Arren  dans  VEclair  (4  no- 
vembre 1905),  que  l'on  ne  fait  pas  de  bonne  poli- 
tique étrangère  démocratiquement. 

«  Écoutons,  »  dit-il,  «  la  grande  revue  libérale  le 
Spedator  célébrer  la  manière  dont  fut  conclu  le 
traité  anglo-japonais  : 

«  Il  y  a  là  un  acte  politique  de  l'intérêt  le  plus 
vital  qui  fut  accompli  sans  qu'on  ait  fait  la  moin- 
dre tentative  pour  consulter  la  nation.  La  plupart 
des  Anglais  n'ont  jamais  entendu  parler  de  l'ancien 
traité  avec  le  Japon  avant  qu'il  soit  devenu  un 
fait  accompli.  Le  nouveau  traité  fut  signé  secrète- 
ment, et  ses  termes  furent  publiés  presque  par  ha- 
sard deux  mois  après.  Il  est  vrai  que  la  grande 
masse  du  peuple  anglais  approuve  de  tout  son 
cœur  le  nouveau  traité  dans  son  principe  et  dans 
ses  détails;  mais  on  peut  bien  se  demander  ce  qui 
arriverait  si  la  majorité  de  la  nation  était  d'une 
opinion  contraire.  » 

«  Et  le  Spedator  répond  lui-même  : 

«  La  diplomatie  ressemble  beaucoup  aux  grandes 
combinaisons   commerciales.   Beaucoup   de   choses 

22 


338  APPENDICES 

doivent  se  passer  dans  la  coulisse,  et  une  publica- 
tion prématurée  peut  signifier  un  échec.  D'autre 
part,  la  vitesse  est  aussi  nécessaire  que  le  secret, 
et  le  délai  qu'implique  la  consultation  d'une  assem- 
blée nationale  serait  fatal  au  succès.  On  pourrait 
tout  aussi  bien  demander  à  un  général  de  communi- 
quer à  un  Parlement  tous  les  développements  de 
son  plan  de  campagne  avant  de  les  mettre  en  exé- 
cution. ■ 

Un  journaliste  français,  collaborateur  du  Temps 
et  de  confession  protestante,  M.  René  Puaux, 
publia  dans  son  journal,  le  18  octobre  1905,  une 
lettre  de  Norvège  si  curieuse  qu'il  faudrait  la 
donner  en  entier.  En  voici  tout  au  moins  le  mot 
décisif  : 

«  ...  Ce  que  veulent  les  Norvégiens,  c'est  avant 
tout  une  «  situation  internationale  ',  des  amitiés 
étrangères  qui  donnent  un  essor  à  leur  industrie, 
un  développement  à  leurs  affaires. 

«  Un  prince  danois...  c'est  l'amitié  anglaise  et 
danoise  assurée,  c'est  la  neutralité  allemande,  c'est 
une  cour  à  Christiania,  des  capitaux  anglais,  une 
monarchie  soucieuse  de  la  dignité  nationale  vis-à- 
vis  de  la  monarchie  suédoise. 

^  Et  le  sentiment  de  jalousie,  de  fierté,  d'amour- 
propre  vis-à-vis  de  la  Suède  est  si  fort,  qu'on  envi- 
sage comme  une  humiliation  le  mépris  de  la  Suède 
pour  la  Norvège  républicaine. 

<t  Ce  sont  ces  éléments  d'amour-propre  et  le 
spectre  de  l'Étranger  qui  dirigent  l'opinion.  Le 
besoin  de  tranquillité  vient  s'ajoutera  ces  mobiles.  » 


XI 

NOS   SECRETS    D'ÉTAT 


Le  public  n'a  pu  voir  sans 
en  éprouver  une  surprise 
mêlée  d'effroi  comment  les 
hommes  d'État  de  la  Répu- 
blique, au  sortir  de  négo- 
ciations et  de  difficultés 
encore  brûlantes,  dispo- 
saient des  plus  grands  se- 
crets de  la  politique  exté- 
rieure de  leur  pays.  Page 
216. 


Pour  être  touL  à  fait  complel,  il  faut  savoir 
que  la  doctrine  des  secrets  d'État  a  trouvé  des 
contradicteurs  dans  le  monde  n'-publicain. 

D'écoles  diiïérentcs,  MM.  Hanotaux  et  Delcassé 
avaient  semblablement  essayé  de  faire  de  la 
diplomatie  classique  en  se  passant  des  moyens 
naturels  qu'elle  met  en  œuvre.  L'échec  était 
inévitable.  Si  l'échec  prouve  infiniment  contre 
l'homme  qui  emploie  une  méthode  h  contre- 
sens et  h  contre-temps,  prouve-t-il  contre  la  mé- 
thode elle-même? 

M.  Deschanel  et  ses  libéraux  ont  osé  le  dire. 
M.  de  Pressensé  et  ses  anarchistes  ont  crié  dans 
le  même  sens.  Avant  de  se  prononcer  sur  la  valeur 


340  APPENDICES 

de  ces  opinions  si  vives,  il  faudrait  être  certain 
qu'elles  ne  signifient  pas,  tout  uniment,  qu'anar- 
chistes et  libéraux  voudraient  bien  renverser  le 
ministre  existant  afin  de  devenir  ministres  à  leur 
tour.  Ils  n'en  paraissent  pas  moins  dévorés  de  la 
curiosité  des  mystères  et  parfaitement  résolus  à 
les  publier  devant  tous.  L'expérience  de  l'automne 
1905  ne  les  a  pas  découragés.  Ils  ne  se  sont  même 
pas  rendu  compte  du  tort  presque  matériel  que 
ce  gouvernement  de  la  place  publique  avait  fait 
au  pays  dans  l'été  précédent.  M.  Stéphane  Lau- 
zanne  n'a  pas  fait  réfléchir  un  seul  député  libé- 
ral par  cet  énergique  tableau  de  la  pression  alle- 
mande contre  M.  Delcassé  : 


«  Puisque  l'Allemagne  s'est  tant  indignée  du 
débarquement  éventuel  de  soldats  anglais  en  son 
territoire,  il  semble  que  la  France,  elle,  a  quelque 
peu  le  droit  de  s'émouvoir  du  débarquement  effec- 
tif d'émissaires  allemands  sur  son  sol.  Cette  inva- 
sion-là, personne  ne  l'a  démentie,  personne  n'en  a 
parlé.  Elle  a  pourtant  eu  lieu,  silencieuse  et  sûre. 
Rappelez-vous  un  peu,  rappelez-vous  l'atmosphère 
dans  laquelle  nous  avons  vécu  et  ces  personnages 
bizarres  qui,  en  ces  heures  troubles,  émergèrent 
brusquement  à  la  surface.  Oui  nous  racontera  le 
rôle  de  Hcnckel  de  Donnersmarck,  depuis  lors  rentré 
dans  V ombre,  et  le  silence  de  ses  campagnes  pomé- 
raniennes?  Et  qui  nous  dira  ce  qui  se  passa  dans 
ce  déjeuner  où,  pendant  six  heures,  il  resta  en  tête- 
à-tête  avec  deux  ministres?  Oui  nous  dévoilera  le 
nom  de  cet  envoyé  de  M.  de  Bûlow,  dont,  il  y  a 
deux  jours,  nous  parlait  ^I.  Maurice  Sarraut,  et 
qui  vint  déclarer  au  chef  du  Gouvernement  français 


APPENDICE    XI  341 

que  la  chancellerie  allemande  ne  causerait  pas  avec 
M.  Delcassé,  parce  qu'il  n'avait  plus  sa  confiance? 
Oui  nous  expliquera  ce  que  M.  le  D""  Hamman, 
directeur  du  bureau  de  la  presse  à  la  Wilhelmstrasse, 
chef  de  cabinet  de  M.  de  Bûlow,  est  venu  faire  à 
Paris  au  moment  où  les  négociations  étaient  les 
plus  critiques  et  les  plus  tendues? 

«  Il  y  a  eu  une  mobilisation  générale  de  toutes 
ces  forces  éparses,  inconnues,  mystérieuses,  par  les- 
quelles on  arrive  à  troubler  Vâme  d'un  pays,  à  l'em- 
pêcher de  voir  clair  en  lui-même,  et  ces  forces  ont 
agi  simultanément  sur  tous  les  points  de  l'organisme 
national.  On  a  agi  sur  le  monde  de  la  Bourse  par 
l'entremise  de  cette  coulisse  allemande  qui  la  tient 
entre  ses  mains,  et  M.  Rouvier  téléphonait  avec 
colère  à  jM.  Delcassé  :  «  Voyez,  voyez...  la  rente 
baisse  !...  »  On  a  agi  sur  le  monde  politique  par  les 
deux  leviers  les  plus  puissants  qui  meuvent  le  cœur 
humain  :  la  vanité  et  Vambilion.  «  Vous  qui,  demain, 
serez  le  gouvernement  de  la  France  •,  disait  M.  Rosen 
à  l'opposition.  «  \o\x?>  qui,  demain,  serez  à  l'Elysée  », 
disait  M.  le  prince  de  Radolin  aux  ministres  ou 
aux  hommes  politiques  qui  le  venaient  voir  pour 
s'entremettre.  On  a  agi  sur  ce  monde  parlementaire, 
si  facile  à  impressionner,  en  disant  aux  adversaires 
personnels  du  ministre  des  Affaires  étrangères 
que  le  devoir  patriotique  exigeait  qu'ils  crias- 
sent très  fort  dans  les  couloirs,  et  en  disant  à  ses 
amis  particuliers  que  le  devoir  patriotique  exigeait 
qu'ils  se  tussent  en  séance.  »  {Matin  du  17  octo- 
bre 1907. 

M.  Stéphane  Lauzanne  n'oubliait  qu'un  trait 
ou  qu'un  personnage  de  ce  tableau.  C'était  lui- 
même.  Lui-même  qui  parlait,  lui-même  qui  écri- 
vait cette  protcslalion  et  qui,  au  même  instant, 
jetait  par  la  fenêtre  des  confidences  qu'il  eût  été 


342  APPENDICES 

bien  inspiré  de  garder  pour  lui.  Ainsi  péchait-il,  en 
tonnant  contre  le  péché  Mais  on  vit  alors  quelque 
chose  de  plus  curieux  encore.  Ce  fut  la  colère  de 
M.  Clemenceau,  qui,  simple  sénateur,  désireux 
de  passer  ministre,  soucieux  de  se  composer  un 
visage  d'homme  d'État,  se  mit  à  crier  contre  tant 
de  «  bavardages  »,  contre  ces  révélations  que  son 
esprit  civique  lui  faisait  devoir  d'ignorer.  Il 
poussait  son  oubli  de  ses  indiscrétions  de  1899, 
pendant  l'Affaire,  au  point  de  déclarer  :  «  Si  vous 
voulez  une  parole  franche,  je  vous  dirai  qu'à  mon 
avis  nous  en  savons  même  un  peu  plus  qu'il  n'est 
absolument  nécessaire.  »  Et  d'en  faire  remonter  la 
responsabilité  à  ^I.  Delcassé  !  Il  écrivait  dans  la 
Dépêche  de  Toulouse  du  22  octobre  1905  : 

R  En  somme,  ce  qui  reste  de  tout  ce  tapage, 
c'est  qu'on  a  inutilement  aggravé  les  dissentiments 
des  diplomaties  qui  vont  bientôt  se  rencontrer  à  la 
conférence  d'Algésiras,  et  que  M.  Delcassé,  en  cau- 
sant trop  librement  avec  M.  Stéphane  Lauzanne, 
du  Malin,  a  donné  à  l'étranger  le  senlimenl  qu'il 
était  dangereux  de  confier  un  secret  à  la  diplomatie 
française.  Oui  peut  nier  qu'il  y  ait  là  un  préjudice 
porté  à  notre  pays?  Enfin,  si  M.  Rouvier  a  pu  vrai- 
ment, au  Conseil  des  ministres,  pour  exagérer  l'ar- 
gument contre  31.  Delcassé,  émettre  la  crainte  que, 
même  avec  l'aide  de  l'Angleterre,  notre  partie  con- 
tre l'Allemagne  fût  incertaine,  ce  n'est  pas  une  rai- 
son pour  pousser  l'opinion  publique  au  décourage- 
ment, en  affirmant  que,  dans  ces  conditions,  nous 
irions  à  une  défaite  probable,  alors  qu'il  y  a  tant 
de  raisons  de  juger  l'événement  d'une  façon  toute 
contraire. 


APPENDICE    XI  343 

«  On  voit  le  mal  que  peut  faire  Vindiscrclion 
ministérielle.  II  faudrait  encore  s'en  réjouir  si,  par 
cette  leçon,  nos  gouvernants  apprenaient  à  refré- 
ner désormais  leur  fringale  de  bavardage.  » 

Pour  ceux  qui  se  souviennent  des  temps  de 
Dreyfus,  cette  gravité  dans  la  farce  a  quelque 
chose  de  moliéresque.  Le  même  auteur  avait  écrit 
dans  le  même  ton,  articles  sur  articles,  à  V Aurore 
des  jours  précédents  contre  cette  «  diplomatie  de 
Landerneau  »,  qui  aboutissait  à  faire  mettre  en 
cause  «  impertinemment  »  le  roi  d'Angleterre  dans 
des  journaux  allemands,  tels  que  le  Lokal  Anzei- 
ger.  Pendant  que  M.  Clemenceau,  posant  en  ces 
termes  hardis  et  clairs  sa  candidature  auprès 
d'Edouard  VII,  lui  promettait  d'être  un  Delcassé 
plus  solide  ou  moins  sot,  les  ministres  en  fonction, 
comme  M.  Rouvier,  faisaient  chorus  et  décla- 
raient qu'il  n'y  avait  pas  de  gouvernement  pos- 
sible dans  ces  conditions.  En  sa  qualité  d'ancien 
vaudevilliste,  M.  Lockroy  trouva  le  mot  de  la  fin  : 

«  Eh  bien  !  c'est  lamentable  !  C'est  lamenlable, 
parce  que  telle  puissance  hésitera  maintenant,  se 
méfiera,  avant  de  traiter  avec  la  France  ou  de  con- 
clure avec  notre  pays  une  alliance,  ou  même  une 
entente,  de  peur  que  le  secret  dont  dépend  leur 
existence  à  toutes  les  deux  ne  soit  révélé  le  lende- 
main à  l'Europe  entière.  »  {Écho  de  Paris  du  21  oc- 
tobre 1905.) 

Mais  tous  les  gémisscurs  commettaient  exacte- 
ment la  même  faute  que  tous  les  vitupérateurs  : 


344  APPENDICES 

ils  supposaient  que  M.  Delcassé,  le  coupable, 
avait  agi  par  une  erreur  quelconque  de  l'intel- 
ligence ou  du  sens  moral  alors  qu'il  n'avait  fait 
que  ce  que  chacun  d'eux  eût  fait  s'il  eût  été  dans 
la  même  nécessité  que  lui  de  se  faire  réélire, 
et,  pour  cela,  de  maintenir  intacte  sa  réputation 
d'homme  politique  chez  les  électeurs  de  l'Ariège. 
Il  n'avait  pas  commis  de  faute.  Du  moment  que, 
ayant  pris  habilement  son  temps,  M.  de  Bûlow 
l'avait  accusé  devant  l'Europe,  il  n'avait  plus  le 
choix  qu'entre  la  justification  publique,  dont  le 
pays  pouvait  soufïrir,  ou  le  silence  dont  sa  car- 
rière électorale  devait  mourir.  Seul,  un  héros  eût 
choisi  la  mort.  Ce  régime  outrancier  nous  oblige 
donc  à  choisir  entre  l'héroïsme  et  la  trahison.  Le 
renverser,  c'est  revenir  d'une  zone  inhumaine  aux 
justes  proportions  de  la  nature  et  de  la  vie  ^. 


1  J'ai  indiqué  en  note  quelques-uns  des  ouvrages 
contemporains  où  l'on  trouvera  des  renseignements  sur 
les  questions  traitées  au  cours  de  ce  livre.  Je  tiens  à 
mentionner,  en  outre,  VAvenir  du  palriolisme  de  M.  de 
Contenson,  qui  exagère  la  note  chagrine  ou  pessimiste,  La 
France  conquise  de  M.  Flourens,  à  qui  sa  qualité  d'ancien 
ministre  républicain  des  Affaires  étrangères  donne  une 
autorité  particulière,  et  enfin  et  surtout  La  France  qui 
meurt  de  M.  Alcide  Ebray,  li\Te  hésitant  et  découragé, 
mais,  sur  un  point  très  ferme  :  l'auteur  a  l'immense 
mérite  de  ne  point  se  tromper  ni  tromper  son  lecteur  sur 
la  cause  essentiellement  poh tique  de  notre  mal. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Introduction vu 


PREMIÈRE   PARTIE 

L'Erreur  des  républicains  modérés. 
(1895-1898) 

I.  —  L'avènement  des  modérés 3 

II.  —  Avant  1895  :  «  Point  d'affaires  ».  Au- 
cun  système 8 

III.  —  L'Alliance  russe 15 

IV.  —  Grave  erreur  de  principe  :  un  système 
apparaît 19 

V.  —  La   République  conservatrice  et  ses 
jeunes  ministres 23 

VI.  —  Du  système  Hanolaux  :  qu'il  reniait 

la  République 29 

VII.  —  Suite  du  système  Hanolaux  :  le  sen- 
timent de  la  Revanche 34 

VIII.  —  Suite  du  système   Hanotaux.   La 
mission  Congo-Nil.  —  L'Affaire  ....         39 

IX.  —  Comme  en  Pologne 49 

X.  —  Fin  du  système  Hanotaux  :  le  désarroi 

de  la  Marine 59 

XL  —  L'oscillation  de  la  Marine 66 

XII.  —  Une  réforme  en  Monarchie  ....         72 


346  TABLE    DES    MATIÈRES 


DEUXIÈME  PARTIE 

Le  Septennat  des  radicaux  et  la  politique  du  monde 
(1898-1905). 


XIII.  —  Pourquoi  Loubet  fut  magnifique  .         83 

XIV.  —  La  diplomatie  spéculative  ....         93 

XV.  —   Le  réalisme  universel 101 

XVI.  —  Le  précédent  nous  engageait  ...        112 

XVII.  —  Le  pouvoir  du  Roi  d'Angleterre  : 

Nos  colonies 124 

XVIII.  —  L'amitié  italienne  et  les  doctrines 
libérales 134 

XIX.  —  Le  plan  Delcassé.  —  De  la  faute  ou 

du  crime 147 

XX.  —  Le  plan  Delcassé  {suile).  —  La  dé- 
fense républicaine 157 

XXI.  —  «  Humiliation  sans  précédent  »  et 
«  chose  unique  dans  l'histoire  •>  :  de  mars 

à  juin  1905 165 


TROISIÈME  PARTIE 
Inertie  et  mouvements  depuis  1906. 

XXII.  —  Le  retour  à  l'inertie 183 

XXIII.  —  Raison  de  l'inertie  :  que  nulle 
République  ne  pourra  manœuvrer.  — 
Vaines  réformes  qui  témoignent  pour  le 

Roi 193 

XXIV.  —  Que  la  France  pourrait  manœu- 
vrer et  grandir 200 


TABLE    DES    MATIÈRES  347 

ÉPILOGUE 
La  trahison  constitutionnelle    ....       215 

APPENDICES 


I.  —  Conversation  de  Scheurer-Kestner  avec 

Jules  Grévy 241 

II.  —  L'idée  de  la  Revanche  d'après  Scheu- 
rer-Kestner, le  comte  de  Mun,  Drumont, 
Jaurès,  Gambetta,  Ranc,  etc 244 

III. — Les  fonctions  propres  de  l'État  .    .    .       275 
IV  {suite  du  précédent).  —  «  Mais  il  faut  la 

violer  » 292 

V.  —  Dirigeables  et  aéroplanes 298 

VI.  —  Le  Royaume  d'Italie  et  l'esprit  révo- 
lutionnaire           305 

VIL —Le  comte  Tornielli 319 

VIII.  —  La  gestion  extérieure  de  l'ancien 
régime,  d'après  M.  Etienne  Lamy  .    .    .       323 

IX.  —  «  Dans  cent  ans  » 330 

X.  —  La  Monarchie  et  la  politique  exté- 
rieure             336 

XL  —  Nos  secrets  d'État 339 


ACHEVÉ    D'IMPRIMER 

Le  vingl-neuf  juin  mil  neuf  cenl  dix 

PAR 

L'Imprimerie  de  Montligeon 

POUR 

La  Nouvelle  Librairie  Nationale 


(692)